Souvenirs des Championnats de ski du Maroc, mardi gras 1949.

MAURICE CALAS NOUS RACONTE UN WEEK-END MÉMORABLE AVEC SES CAMARADES MAURICE MICHELOT, JEAN-PAUL AUBERSON, PAUL POMMIER ET SA FIANCÉE 'CAROLINE'

Etudiant en classe de télégraphie et téléphonie automatique  à l’école des PTT à Rabat, depuis octobre 48 ; j’ai été envoyé au Central de Marrakech, pour un stage pratique sur le système R6 de Thomson-Houston ; tout à la joie de retrouver ma ville, et les copains, Routiers scouts ou Éclaireurs ; la plus part avions participé dans la délégation marocaine au Jamboree de la paix qui c’était déroulé en France à MOISSON en 1947 ; autre point commun, les maquettes volantes de planeur que nous construisions, au rythme d’environ un par trimestre, avec plus ou moins de succès depuis le lycée, Maurice Michelot, Jean-Paul Auberson et moi. Jean Desfontaines officier radio de la marine pendant la guerre et pilote de planeur était souvent notre conseiller, il était aussi CT des Éclaireurs de France et avait été cadre de la délégation marocaine au Jamboree  de Moisson. 

 Situé sur l’avenue Mangin tout près de la pharmacie Oustry, le magasin de sport et de maquettes de  Paul Pommier était notre quartier général (jusqu’en1952). Si ma mémoire est encore bonne, mon stage devait débuter après mardi gras ; muni d’une réquisition de transport sur les CFM, j’avais rejoint MARRAKECH le vendredi soir, ce qui me laissait quatre jours de vacances, et dès le samedi j’ai couru rejoindre les copains que j’ai trouvés en grande discussion au sujet du Championnat de ski du Maroc qui devait pour la première fois se dérouler sur  le plateau  de l’Oukaïmeden à 80 kms de MRK et à environ 2500 m d’altitude; il  est bordé au nord par l’ impressionnante falaise du Tizerag 2700m de 500 à 600m, de haut. ( les téléskis sont installés sur les pentes du Tarigt qui culmine à 3200, l’ensemble est dominé par la barre rocheuse du djebel Angour 3620m,

ANGOUR   

   Avant 1948, si je ne me trompe pas, il n’y  avait que deux accès possible au plateau, le plus utilisé, était "Les échelles", à partir du camp de vacances de Sidi Farès et le col, Tizi n’taliouine à 2200m (col du taureau ? ) je ne  l’ai jamais pris mais j’en ai entendu parler comme un chemin rude, comme son nom le laisse entendre, l’autre que je n’ai jamais emprunté non plus, était plus long avec un plus grand dénivelé était utilisé par les Chasseurs alpins et leurs brèles ou quand l’enneigement interdisait Les échelles; il partait de Sidi Fars 1700m et suivait le chemin du tizi n’Ismir jusqu’au Petit col 2600m à l’ouest du plateau.

 En dehors du bordj des Chasseurs alpins, du Chalet du club alpin français et de celui de Jeunesse et sports je ne crois pas qu’il y eut d’autres constructions achevées.

Donc me voilà débarquant au milieu du groupe, en pleine effervescence euphorique :  « On monte à l’Oukaïmeden pour les championnats ! » .

 Pour l’événement, la piste  carrossable que venait d’achever la Légion Etrangère était ouverte à la circulation des civils. Partant du col du Taureau (Tizi n’Taliouine) elle suivait la falaise du Tizerag qu’elle contournait par l’est, environ 14 kms dont  cinq à six en pleine falaise et une moyenne de 5% de pente.

Bien sûr, nous étions tous partants et très excités ; mais il fallait penser aux choses sérieuses et en premier lieu : l’équipement, à part Paul et sa fiancée (nous l’appellerons Caroline car j’ai oublié son prénom) personne n’avait ni souliers, ni ski, ni rien d’adapté. Eh bien ! on ferait avec les moyens du bord, on trouverait bien chez l’un ou l’autre quelque chose pour l’un ou l’autre.

Paul se chargeait de nous trouver deux paires de skis, Jean-Paul avait deux paires de soulier de montagne avec clous et ailes de mouche qui étaient à ses parents, Maurice récupèrerait l’équipement complet de son frère ou d’un copain, pour les vêtements, personnellement maman m’obligea à mettre dans mon sac un caleçon long de mon oncle, trois paires de chaussettes et deux pulls en laine en plus de ce que je portais, nos sacs de scout étaient toujours prêts avec duvet récupérés de l’armée américaine….On a pensé avec juste raison qu’il serait opportun d’emporter de la Bouff car quelqu’un avait entendu dire que le CAF prévoyait plusieurs services de repas et il en serait de même chez les autres et nous ne voulions pas faire la queue , la fiancée de Paul s’est chargée du problème en ajoutant un Campingaz et deux recharges, quelle sage précaution ! Pour le logement on pensait naïvement qu’on trouverait un petit coin chez les chez les militaires, les pères de Paul et Maurice étant colonels cela nous servirait de viatique. Nous n’avions pas à nous préoccuper du transport, Paul possédait une Jeep récupérée de l’armée, elle était peinte en blanc éclatant, avait une capote neuve et elle absorbait pas moins de 18 ou 20 litres aux  100; ce n’était pas un problème, l’essence devait coûter je crois 50 ou 80 centimes le litre peut être moins, et puis on se cotisait, par précaution on avait deux jerricanes de réserve. Le temps des préparatifs on ne pourrait partir que le dimanche en fin de matinée.

Bonne nouvelle, Jean-Paul avait une place au SJS et monterait avec le camion de Lacaze ; nous ne serions plus que quatre pour notre équipée improvisée.Ouka_meden_1949_chanpionats_AFN

A 11 heures nous étions devant le magasin de Paul pour charger sacs et 'ravito' sur la Jeep, et vogue la galère ! A Tahnaout nous avons pris la route qui monte au camp de vacances de Sidi Fares, nous avons bien vu que les sommets de près de 4000 étaient bouchés mais nous étions en route, qui nous arrêterait ? Le bulletin météo de radio Rabat diffusé le matin à six heures concernait plus la côte que la montagne et il était tellement succinct que personne n’y pensait jamais et puis on était dans un pays où il faisait toujours beau, non ! Arrivé à la source, en fin du tronçon bitumé, nous avons fait l’arrêt obligatoire pour vérifier le niveau du radiateur d’eau car la pente était forte et les moteurs de l’époque chauffaient fort, nous avons enfilé un pull sous le blouson car le froid commençait à se faire sentir ; à Sidi Fares la piste était sèche mais il y avait de temps en temps une goutte d’eau sur le pare-brise, et la falaise était cachée par ce que nous pensions être de la brume, cinq kms plus haut de petits  flocons de neige volaient dans l’air et on se gelait sous la capote les côtés étant ouverts, gants, bérets, cache-nez, manteaux sont vite sortis des sacs et avant le col la piste disparaissait déjà sous cinq centimètres de neige, les flocons devenaient de plus en plus nombreux et épais, ce n’est pas ça qui nous arrêterait, il était bien connu que la Jeep passait partout, tout de même arrivé au col, par précaution nous avons posé les chaînes sur les quatre roues; bien nous en a pris, car à la maison cantonnière du petit plateau il devait être quatorze heures il y avait 20cms de neige.  Une demi douzaine de skieurs s’abritaient derrière le mur de la maison en sirotant du thé brûlant qu’ils ont partagé avec nous, Maurice et moi nous demandions s’il ne serait pas plus prudent de faire demi tour, qu’allions nous trouver plus haut ? et  Caroline nous approuvait, mais quand nous avons vu les skieurs chausser leurs skis et partir vers le but, nous nous sommes ravisés, Paul a déroulé une corde qui était dans l’un des coffres et l’a fixé au pare-choc en invitant les skieurs à s’accrocher et se laisser tirer. Nous voilà donc reparti à cinq ou six à l’heure, ignorant qu’il faudrait impérativement arriver car il ne serait plus question de faire demi tour avant d’avoir  contourné la falaise dont nous ne pouvions apprécier ni la hauteur qui nous dominait sur la droite, ni la profondeur du ravin à gauche tellement la neige tombait dru, et réduisait la vue à quelques mètres. Seule la largeur de la piste nous  préoccupait, à droite on frôlait la parois, à gauche l’espace avec le bord du précipice ne devait pas dépasser 50 cms; quand nous avons contourné la falaise la tempête nous arrivait de face et il y avait tellement de neige quelle passait par-dessus le capot bouchant le radiateur, ce qui faisait chauffer le moteur qu’il fallait aérer tous les quarts d’heure, nous avancions à très petite vitesse à peine  deux ou trois à l’heure, si bien qu’il était 17 h quand nous sommes arrivés devant le bordj, nous avions mis trois heures pour parcourir huit ou neuf kms. Paul est aller voir le Commandant qu’il connaissait,  espérant avoir un petit coin à l’abri. Entre temps la tempête avait cessé mais le froid arrivait; avec ça il n’y avait même pas de place dans les écuries entre les pattes des mulets, même refus au SJS dont les couloirs étaient encombrés et au CAF ou les gens déjà installés devaient dormir sous et sur les tables. Il est évident que les organisateurs n’avaient pas prévu une telle affluence. Nous n’étions pas les seuls à la dérive mais les autres avaient prévu des tentes qu’ils montaient au bout du parking ; le soleil était descendu  éclairant le dessous des nuages nous laissant une assez bonne clarté  avec la réflexion de la neige  pour que nous partions à la recherche d’un AZIB que Paul avait visité l’été précédent. Enfin après un quart d’heure de recherche sous les dalles de rocher couvertes d’une épaisse couche de neige, nous avons trouvé notre "hôtel" dans les rochers au-dessus du CAF; il y avait même un porche sans porte et un muret de pierres sèches fermait le reste de l’abri, qui devait faire 5 mètres carré, quelques centimètres de paille heureusement sèche jonchait le sol inégal; nous sautions de joie et aussi pour nous réchauffer, le froid devenant piquant. Nous avons rapidement aménagé et mis de la neige à fondre sur le butane,  une énorme bona de riz au bouillon cube et à la sauce tomate n’a pas tardé à nous réchauffer et à caler nos estomacs affamés.

  La nuit était  arrivée, les nuages dispersés laissaient la lune éclairer doucement le plateau que nous n’avons pas admiré longtemps pressés de nous enfiler dans nos duvets pour un sommeil qui, nous l’espérions, nous ferait oublier nos angoisses de la journée. C’était sans compter sur le froid qui pénétrait dans notre abri par la porte ouverte et par tous les pores de la roche, il nous a réveillés à la mi nuit. Nous serrant les uns contre les autres sur le peu de paille rassemblée nous n’arrivions pas à  retrouver ce sommeil que nous avions goûté, pendant de trop courtes heures. Après un temps d’hésitation nous avons décidé de mettre deux duvets l’un dans l’autre et de nous enfiler dedans à deux ; bonne idée car nous ne nous sommes réveillés que vers neuf heures, le soleil était déjà haut et nous entendions les voix et les cris des préparateurs des compétitions. Après un long moment d’hésitation nous nous sommes extirpés de notre espace douillet pour affronter le froid de la grotte, le thermomètre indiquait moins douze, les chaussettes étaient raides comme  de la morue salée, les godasses s’apparentaient au bois que nous aurions voulu avoir pour faire une flambée.

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  L’Oukaïmeden en Mars 1949. Photo prise depuis l’Azib providentiel .

  Le chalet du SJS, et celui le CAF, Le Bordj plus à gauche est hors champ.

Pas question de passer une autre nuit dans ces conditions. Chocolat chaud et tartines grillées, confitures avalées, chaussures réchauffées au soleil (c’est la que j’ai béni ma mère d’avoir insisté pour trois paires de chaussettes supplémentaires et un caleçon long) nous sommes partis aux renseignements pour regagner la plaine au plus vite. Hélas !  « faut pas rêver», le chasse neige, un GMC équipé d’une étrave, était en panne, la piste ne serait rouverte au mieux que le lendemain à midi. Dommage  nous ne ferions pas partie des spectateurs enthousiastes des compètes que nous apercevions et entendions crier et applaudir de l’autre côté du plateau.

 Il était urgent de rendre rapidement notre gîte plus habitable.

 Paul s’est chargé de soudoyer le garde écurie et nous a rapporté une grosse botte de paille; de notre coté nous avons parcouru tous les chantiers de construction dispersés çà et là à la recherche de bois de coffrage à brûler, notre récolte terminée nous avons entrepris de colmater avec de la neige l’espace entre les pierres sèches au moins pour arrêter les courants d’air, aucune crainte qu’elle fonde au soleil; de la journée le thermomètre n’a pas décollé de moins cinq. Après un bon repas, sur une dalle déblayée de sa neige, nous avons lézardé un moment au soleil et regardé à la jumelle le slalom sur les pentes du Tarigt. Enfin Maurice et moi avons pris notre première leçon de ski sur un espace de 50 mètres tout au plus; c’était suffisant pour chuter deux fois avant le bout du champ. Rapidement le soleil a disparu derrière la montagne et le froid nous a fait regagner notre "hôtel" ou nous avons allumé un feu qui a immédiatement transformé notre chambre en fumoir à harengs et nous a obligé à passer un quart d’heure  dans le froid glacial du dehors avant que la fumée ne s’évacue par un trou que nous avons vite  pratiqué dans le mur  en enlevant la neige et une pierre. Après quoi nous avons  fait une veillée autour d’un tout petit feu avec du bois bien sec loin de l’épais matelas de paille qui nous promettait une meilleur nuit que la veille, et en effet chacun a pu dormir tout son saoul douze heures de file dans son propre duvet ce qui était  très confortable: on pouvait se retourner.

 Au réveil,  nous avons  discuté un bon moment, à savoir lequel aurait le courage de faire fondre de la neige propre pour préparer le chocolat. 

 Devant l’argument convaincant de chacun, la douceur du duvet, nous avons résolu la question en tirant à la courte paille, le sort est tombé sur moi. Mes chaussettes sèches qui avaient passé la nuit dans le duvet m’ont permis d’attendre sans me geler les pieds, que les godillots suspendus à bonne hauteur au dessus du gaz perdent leur rigidité.

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  Oukaîmeden 1949  ( Caroline)¸ Paul Pommier, Maurice Michelot, Maurice Calas devant l’azib  

Dehors un magnifique soleil faisait scintiller les cristaux de neige, et on entendait les bruits et les cris des gens monter vers nous. Comme la veille, sous un soleil éclatant qui annonçait  un dégel et confortablement installés sur notre dalle nous avons observé les champions dévaler la pente d’en face sans trop  comprendre ce qui se passait exactement ; rapidement lassés du spectacle nous avons repris notre initiation au ski agrandissant les "baignoires" faites la veille. Le repas pris sur notre balcon, nous « feignassions» encore, quand notre attention a été attirée par des ronflements de moteur, bon signe, la piste devait être ouverte, nous avons plié bagages rapidement, désolés de quitter si tôt cette endroit devenu vivable.

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Maurice Calas, Jean-Paul Auberson, Maurice Michelot, Oukaïmedn- mardi-gras 1949

Sur le parking, nous avons retrouvé la Jeep dont Paul avait pris soin de vidanger le radiateur et protégé la batterie par un gros paquet de journaux ; le CAF nous a fourni de l’eau tiède pour remplir le radiateur et après avoir  fait le plein d’essence (75 kms sur route et piste plus quinze kms en première démultipliée avaient presque vidé le réservoir). Le moteur a démarré au quart de tour, après un temps de chauffe; quand Paul a voulu démarrer impossible de passer les vitesses, l’huile de la boîte était gelée;  le réchaud à gaz appelé au secours a résolu le problème, et vers 15 h 30 nous avons pris le chemin du retour en convoi, précédés d’un GMC de l’armée pour enlever les blocs de rochers que le début du dégel pouvait précipiter sur la piste. C’est sur le chemin du retour que nous avons  apprécié l’immense travail accompli par les Légionnaires en découvrant la hauteur de la falaise , la multitude de ses replis et donc des virages, et surtout l’impressionnante profondeur du précipice ; à notre grand étonnement toute la montagne était enneigée jusqu'à Tahanaout; la tempête avait été brève mais  sérieuse.   À Marrakech à la nuit tombante le thermomètre indiquait douze degrés, pour nous une douce chaleur. Débarqués chacun chez soi, encore vibrants de cette aventure, des souvenirs impérissables plein la tête, il nous était impensable de devoir reprendre un travail le lendemain matin tellement le changement de situation avait été rapide, il nous semblait que nous arrivions d’une autre planète.

  Le lendemain soir pour fêter cette inoubliable expédition nous sommes allés  nous régaler de brochettes chez Garcia, rue Clémenceau.

Maurice Calas "Les plus Belles années"

Merci Maurice d'avoir partagé ces souvenirs exceptionnels avec les anciens de Marrakech. Ne doutons pas qu'ils donneront envie à d'autres de nous raconter leurs "belles années" dans la Ville rouge. Qui nous parlera des Éclaireurs de France au temps de Jean Desfontaines ou après ? Qui nous donnera le vrai prénom de la fiancée de Paul Pommier ? Qui nous racontera les brochettes dégustées chez Garcia rue Clémenceau ?