CHKOUN ANA DE ROGER BEAU  -  UNE ADOLESCENCE MARRAKCHIE

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La première partie du récit "une enfance à Marrakech" se trouve sur ce blog à la date du 26 juin 2010.

En octobre 1948 j’étais de retour dans ma ville et scolarisé en sixième au lycée Mangin. J’y retrouvais nombre d’anciens camarades de l’école d’Arset El Maach ainsi que les ex ennemis du Guéliz.

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Deuxième rang de gauche à droite: GONDAL, CLESCA, Roger BEAU, J SANANES, BERGER, Francis FRASSATI, GARRIGUES, Christian DEFLOU, Bernard MOULINOU.

Comme nous fréquen tions à présent le même établissement scolaire, situé à peu près à mi chemin entre les deux écoles, la hache de guerre était enterrée. Nous réglions nos comptes, par courses à bicyclette interposées effectuées autour d’un pâté de maison. La circulation automobile autorisait alors ce genre de confrontation.

Ainsi en fut-il lors de ma retraite de communion solennelle effectuée en mai 1949, puisque de mai 1947 à août 1948 on m’avait exilé dans un pays si lointain. Pour les jeunes de la médina, l’apprentissage du catéchisme se déroulait dans la petite église de la médina, la chapelle du derb El Nakous donnant sur Riad Zitoun Jdid (voir archives du 8 février 2010). La retraite et la communion faisaient l’objet d’un regroupement avec ceux du Guéliz en l’église des Saints Martyrs.

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Communion 15 mai 1949

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C’était l’occasion de montrer aux garçons et surtout aux filles quels étaient les maîtres. René MERLE était en France depuis 1948, Guy ABITBOL, Gustave AMALOU et Ahmed TOUNSI appartenaient à une autre religion, les frères FEUGAS et Coco PORT ava ient sacrifié au rituel depuis longtemps. Tous les espoirs de la médoche reposaient sur Lulu (Lucien) MARTINEZ, ABAD et moi. Nous nous en sommes bien tirés car aucune de la dizaine de courses ne m’a échappé. Lulu était généralement mon brillant second. ABAD (le malabar) se contentait d’arbitrer les contestations, fixant d’un œil sévère tout contrevenant au règlement tacitement instauré. Nous ne vivions que pour cet intermède récréatif et compétitif. Par contre je ne me souviens absolument pas de ce que les prêtres pouvaient nous raconter entre le déroulement de deux épreuves cyclistes. Je sais seulement que nous prenions beaucoup d’engagements…

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Garçons: Alain ROUTIER, Franis FRASSATI, Roger BEAU, Guy ABITBOL, Roger BENISTY, Boris STEPANOFF, MARITON, Filles: Jocelyne PERONNI, HENRI, PAUMEL, MARIN, TALLEUX, Annette AFRIAT, MIMRAM, Michèle CHEVALIER, Claude MARTEL, Michèle ANDRIEUX, Emilienne ASSEMAT, Liliane PERONNI, Francette TORONDEL, CADART.

De 1948 à 1953, la période lycée doublée par la période Conservatoire de musique m’a appris que les filles n’étaient pas aussi idiotes que ce que nous le pensions auparavant. La réciproque devait être vraie, et j’ai compris alors que ces demoiselles étaient intellectuellement bien plus précoces que nous. Trop réservé pour aller au devant de celles qui me plaisaient, je me contentais d’être un amoureux silencieux. En ces temps là je n’avais d’yeux que pour Mimi A, Michèle A, Monique A et Monique B (coïncidence, ou prémonition), Françoise C, Francette G, Marthe M, et quelques autres dont j’ai parfois oublié le prénom ou le nom.

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Juillet 1949, vacances à Ijoukak : Cléroin et Roger

C’était aussi l’époque des vacances d’été à Ijoukak en 1949 et 1950, chez les SAVELLI. Je me souviens de Jeannot, d’Agouram, son copain berbère, de Simone sa sœur aînée, des parties de pèche dans l’Agoundis, après une demi journée de mulet, ou des cavalcades fantastiques à vélo, jusqu’à Ouirgane (35 km aller et il fallait revenir) pour approvisionner l’auberge de sa douzaine de pains quotidien, quand les orages faisaient effondrer la route interdisant le passage du car. Jeannot, pourtant plus âgé que moi, n’a jamais osé tenter l’aventure, alors que SERFATI, un estivant casablancais de mon âge dont j'ai oublié le prénom, en pension lui aussi, a tiré ces fois-là une langue particulièrement desséchée pour remonter à Ijoukak. Inutile de préciser que le transport de la totalité des pains était alors à ma charge.

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7 octobre 1951 - J-Claude ROCHER, Roger BEAU, René SINTES, Yves DALLE, Jacky GARDIOLA.

Ces années sont encore marquées par des souvenirs ponctuels, tel celui de l’arrivée de Rein TAAGEPERA au lycée. Nous étions un matin de printemps en début de cours d’éducation physique, quand M. BOURGEOIS, une huile de l’établissement, surnommé Pino par les élèves, accompagné d’un grand escogriffe - excuse-moi, Rein - vint nous annoncer que ce nouvel élève serait en classe avec nous (c’était en sixième je crois, et il devait être inscrit en moderne). Ce vieux de quinze ou seize ans, arrivait d’un pays dont nous ignorions alors l’existence. Certains forts en géographie parlaient de Lituanie, d’autres de Lettonie, ou encore d’Estonie. Le téléphone arabe nous informa rapidement qu’il avait été une victime indirecte de l’annexion des pays baltes par l’URSS, qu’il n’était pas très avancé en français, mais d’un niveau supérieur dans les autres disciplines. Nous l’avons rapidement perdu de vue, car je crois qu’il a avalé le premier cycle en très peu de temps, rejoignant prestement les élèves de sa génération.

Sur la photo de 1952 ci-dessous Roger est le 2e en partant de la gauche, Rein est le 6e. Rein est parti en 1954 au Canada, début d'une très belle carrière: Voir-->Taagepera

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En automne 1950, du fait de mes aptitudes à vélo, après quelques semaines d’été passées à bosser sur la base américaine de Ben-Guérir je montais ma première bécane de (demi) course et je gagnais assez rapidement du galon, en même temps qu’une mémorable raclée. En effet, ma mère m’interdisait toute activité autre que mes apprentissages scolaires au lycée et l’étude du violoncelle au Conservatoire. A partir de ce jour là il n’y eut plus jamais un Roger BEAU au palmarès des courses cyclistes de Marrakech. Je m’arrangeais pour rester derrière, et quand mon nom aurait pu figurer, j’étais assez convaincant auprès des journalistes de Maroc Presse, du Petit Marocain ou de La Vigie Marocaine, pour qu’ils me fassent disparaître du classement, pour qu’ils inventent un patronyme en espagnol, ou en arabe dialectal ou pour qu’ils imaginent un nom de coureur venu de Safi, de Mogador ou de Mazagan (à cette époque, Essaouira ou El Jadida n’étaient pas encore au goût du jour).  Heureusement (pour moi) ma mère lisait rarement les résultats sportifs de Louis-Gentil ou d’ailleurs. Heureux aussi que ces frasques ne se soient pas déroulées en France, car alors il y aurait toujours eu un voisin particulièrement prévenant pour annoncer à qui de droit ce que j’étais en train de faire. Là-bas, même mes copains du CCMk, notre club cycliste, ignoraient cette situation, comme me l’ont confirmé, en 2003, Jean-Claude ROCHER et Rémy POILVET. Ils étaient, en ces temps là, persuadés que j’arrivais au départ fin prêt, massé et préparé (ma mère était kinésithérapeute). Notre femme de ménage, n’ignorant rien de ce problème, lavait et repassait chez elle mon maillot et mon cuissard, afin que ma mère ignore leur utilisation du dimanche.

C’est à cette époque que je fis connaissance des cracks safiots qui avaient pour nom ALFOSEA, celui qui gagnait courses sur courses et son compère Roger VIVES. Je ne pouvais alors deviner que Roger deviendrait un peintre mondialement connu, que je retrouverais un 22 juin 2003 en Avignon, comme membre de l’ASAM (Association des Anciens de Marrakech).

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L’intermède vélo a duré près de 3 ans, avec une suite de succès (!) scolaires induisant, à la rentrée 1953, mon envoi en pension à Casablanca, avant que je ne devienne un vrai cancre, disait-on chez moi, sans savoir que les devoirs annoncés comme faits chez les copains étaient en réalité des séances d’entraînement sur les routes de l’Ourika, d’Asni, ou sur le circuit de la palmeraie. L'été 1953, passé une fois encore à travailler sur la base américaine de Ben Guérir, m’avait permis d’acheter une modeste moto. Elle fut la première, pas la dernière, mais elle supplanta définitivement les entraînements et la compétition cycliste.

A la rentrée 1954, nanti d’un premier bac avec une (petite) mention, s’il vous plait, je pus réintégrer ma ville, mon lycée en classe terminale, et retrouver mes amis. Ce fut l’époque de mes premiers flirts, plus camaraderie poussée qu’amourette avec Monique A (enfin), Francette G (re-enfin), Jamie, Wally, et peut-être d’autres, dont j’ai aujourd’hui oublié les noms ou les prénoms.

ot;>Depuis quelques années, mon cercle rapproché d’amis comptait Michel BENSIMON. En septembre 1954 s’y étaient intégrés Bernard ROUSSEAU, Jeanne-Marie ORTIZVEREA, Suzanne BOYER, Annie MAHINC et parfois ses frères, Georges et Jean-Pierre. Épisodiquement, on y trouvait, notamment lors de la foire de Marrakech au Hartsi, des copains de la préparation militaire parachutiste comme Jean-Jacques BERTRAND, Alain BOCQUET, Jacques DUPIN, Robert JANIN, et René MERLE qui avait définitivement quitté Bétharam. A part JANIN que j’ai totalement perdu de vue, tous ces derniers ont effectué une carrière militaire et j’en ai rencontré quelques uns en 2003.

Peu après les vacances de pâques 1955, le ciel de Marrakech me tomba sur la tête, non comme le redoutaient les gaulois d’Astérix, mais sous forme d’un somptueux cadeau. Comme j’étais fils unique, donc égoïste et stupide, je n’eus de cesse que de démonter, donc de détruire, ce don magnifique. Il devait pourtant mon bonheur de longs mois. J’ai pensé plus tard qu’il avait été le prologue d’un conte de fée jamais écrit.

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Mars 1955: La Préparation militaire Parachutistes, Groupe de Marrakech : Robert JANIN, Sergent VICTOR, J-Jacques BERTRAND, HERNANDEZ, Jacques DUPIN, Jacques LACOMBE, RICHARD, J-Jacques JEUNEHOMME, Charles HENTZ, René MERLE, Roger BEAU, PRIÉ, Alain BOCQUET.

De cette époque, je me rappelle des ballades à moto dans la vallée de l’Ourika, ou au barrage de Cavaignac près d’Amizmiz. Nous revenions tellement assoiffés, que nous nous rendions prestement à la terrasse du café Régent. Là, les serveurs qui connaissaient nos goûts nous servaient des Pepsi-Cola dont les contenus des bouteilles étaient pris en glace. Nous en avalions généralement deux de suite. En ces temps là, personne ne parlait de canicule.

Parallèlement j’avais été initié au métier de reporter photographe grâce à Claude PARISOT, un neveu des KYNEL chez qui j’ai travaillé quelques mois. Cette formation m’a permis plus tard de participer avec un certain succès à des salons d’art photographique nationaux et internationaux. Mais il s’agit là d’une toute autre histoire.

Cependant, cette période chez Photo KYNEL évoque pour moi deux souvenirs de reportages, entre autres. Le premier eut lieu à l’occasion d’une manifestation au cinéma Mabrouka. Peu de temps auparavant, j’avais rencontré Francis FRASSATI, un bon copain de mes débuts au lycée, que j’avais fait rentrer deux ou trois ans auparavant sur la base américaine de Ben Guérir. Je savais sa passion de la photo, aussi je lui avais demandé de m’accompagner à l’occasion de ce reportage de 1956. J’ai pu retrouver son frère en fin d’année 2003, espérant ainsi renouer avec Francis un dialogue interrompu quelques 47 années auparavant. Hélas, Joseph devait m’apprendre que Francis était décédé depuis deux ou trois ans.

Le second reportage avait pour cadre la salle des fêtes du Hartsi. J’ai été appelé un matin afin d’aller photographier les décombres de cette salle, détruite dans la nuit par un incendie (c’était dans la nuit du 4 au 5 août 1956). Disparaissaient ainsi ces lieux qui avaient abrité nos récitals du conservatoire, où se déroulaient quelques années auparavant les concerts des Jeunesses Musicales de France et où se tenaient les stands des Provinces de France. J’ai toujours quelques négatifs de ces décombres, ils représentent une page définitivement tournée de ces souvenirs.                           .                          .   1956_LaboKynel_25 1956_R_Hartsi_12

Vers la fin de l’année 1956 et pour des raisons personnelles, j’ai - probablement volontairement - complètement effacé de ma mémoire tout ce qui avait été mon passé marrakchi, ses joies comme ses peines...

Je mesure aujourd’hui le paradoxe, car j’ai vécu dans ce même Marrakech jusqu’en juin 1973..."

Pour Roger BEAU , l'année de ses 19 ans est un tournant qui correspond à la fin de la période de l'adolescence, faîte de multiples découvertes et de tensions entre la passion du vélo et les projets parentaux. Le récit se poursuivra bientôt. La mémoire retient les lieux, les noms et les événements chargés d'émotion. Certains lecteurs en auraient-ils de semblables ?  Vos commentaires sont les bienvenus.