CHKOUN ANA DE ROGER BEAU - JEUNE ADULTE 1956 -1973

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© Roger BEAU prolonge son récit, après celui de l'enfance (archives du 26 juin 2010) et celui de l'adolescence (3 juillet 2010). Il nous parle de l'âge adulte à Marrakech; un peu comme si la fin de l'année 1956 avait tendu un voile sur ses souvenirs d'avant. Rappelons que ce récit ainsi que le titre sont protégés par copyrights et que le texte ne peut être reproduit sans l'autorisation de l'auteur.

De février à décembre 1957 j’ai effectué un stage au Crédit Foncier d’Algérie et de Tunisie de la Médina (Archives du 6 octobre 2009). Recruté pour effectuer le tour des services, il était prévu que je devais parachever cette préparation par une formation d’un an ou deux ans à Paris ou Alger, afin de continuer ma carrière en qualité d’inspecteur. Un appel sous les drapeaux et une démission prématurée m’ont conduit un peu plus tard dans une toute autre voie.

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Le Crédit Foncier d'Algérie et de Tunisie -57CFAT1 

Roger Beau avec Charly et Thérèse Elfassy

Le service militaire m’occupa de janvier 1958 à fin avril 1960. Cette période n’a pas laissé dans ma mémoire un souvenir impérissable. Pourtant, à Ain Harrouda, durant ce qui s’appelait les classes, j’ai eu la chance de rencontrer Georges FLORES, un marrakchi que je ne connaissais pas avant 1958. Quarante cinq ans plus tard, grâce à l’ASAM, j’ai retrouvé Georges et Sylvette devenue son épouse. Georges avait si peu changé en 2003 que l’on peut presque se demander si le temps a une influence sur lui. Sacré Jojo, nos trajets en moto entre Marrakech et Ain Harrouda ne furent pas toujours très confortables, surtout les jours de pluie…Le petit poème qu’il a dédié à un enfant de Marrakech, la nostalgie qui s’en dégage, sont les signes d’un souvenir ineffable.

En mai 1960, dès l’achèvement de cette période militaire, j’ai convolé en justes noces, comme on dit, plus acteur d’une fuite en avant, en réaction à un passé encore récent, que du choix d’un avenir heureux. Cette maladresse irréfléchie déboucha sur un rapide divorce.

A compter de la rentrée 1960, recruté par le ministère marocain de l’Éducation nationale, je débutais donc une carrière nouvelle dans l’enseignement .

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1960- Tahnaout -Première classe - 1961_03_My_Rechid_13 1961 My Rechid, classe de CE2

En octobre 1962, en qualité de prof de math, je retrouvais les anciens locaux du lycée Mangin, devenu lycée Ibn-Abbad. Alexis FILIPPI y exerçait également comme responsable du laboratoire de Physique-Chimie. Quelques années après j’ai quitté Ibn-Abbad pour le lycée de la BIRD, puis pour le collège Arset-El-Maach (Ibnou El Benna), anciennement École Industrielle qu’avait fréquenté Coco, Etienne, Jean-Claude, et, je crois, Robert LUCKÈ.

Entre temps, en 1967, je me suis remarié. De cette union, trois enfants sont nés, à Marrakech.

De 1960 à 1973, quand je rencontrais Michèle BESSON (née CHEVALIER), Joël BOUFFARD, Jean ou Françoise CERVONI, Alexis FILIPPI, Jacqueline LORTET, Robert MENANT, Claude PORT et quelques autres, comme moi anciens de cette ville, de l’école de la Médina ou du lycée Mangin, ce n’était qu’à l’égal de tous ces enseignants venus de France dans le cadre de la coopération culturelle. J’avais alors oublié mes racines, mon passé et tout ce qui pouvait me rattacher à mon adolescence.

En 1973, je suis venu (et non rentré) en France, mais cette période ne fait plus partie de mon héritage d’enfant de Marrakech. Ce pays étranger, où je m’étais promis jadis de ne jamais plus séjourner, était devenu mon pays, et mon pays était devenu un pays étranger.

Ma perte de mémoire de fin 1956, véritable amnésie, a duré plus de quarante six ans.

Une vieille légende de notre terroir marrakchi stipule que celui qui a vécu son adolescence à Marrakech n’oublie jamais cette ville. S’il s’en trouve éloigné, il souhaite la revoir avant sa mort. La légende se vérifierait-elle une fois encore ?

En début d’année 2003, quelques vieilles photos (jaunies dirait le poète, mais ce n’est absolument pas le cas ici) et une conversation téléphonique avec une inconnue m’ont rendu tous mes souvenirs, véritable mais imprévisible bond en arrière. En découvrant l’ASAM, ma mémoire me restituait tout ce que je croyais complètement effacé, mes périodes de liesse et d’amertume de l’époque. A partir de  LA REVUE SALAM MARRAKECH, j’ai cherché, puis retrouvé quelques uns de ces anciens. J’ai parfois pu les contacter par courrier grâce à l’annuaire de l’ASAM, ou par téléphone. Que je les ai connus personnell ement, ou par relations communes, ceux avec qui j’ai renoué un contact m’ont permis de redécouvrir ce passé trop longtemps inconsciemment rejeté.

Certaines informations laissent à penser que ce retour vers le passé ne me permettra plus de retrouver certains anciens. Ainsi, en sera-t-il d’Etienne FEUGAS et Coco PORT, avec lesquels j’ai usé mes fonds de culotte à l’école primaire de la Médina et qui ne pourront plus jamais illuminer de leur rire les conversations que nous aurions pu avoir. Je pense encore à Michèle ANDRIEUX, Yvan CAUMER et Jean-Pierre VINAY, des amis du 1er cycle à Mangin, Michèle GERBAUD, dont un très bon copain était amoureux fou mais qu'une casablancaise supplanta, Jean-Claude HOUSSARD, violoncelliste comme moi sous la houlette de Madame ISORCE puis de Mademoiselle EVRARD. Michèle, comme Jean-Claude, était une amie du lycée mais aussi du Conservatoire. Je n’ose plus demander ce que d'autres encore sont devenus, tant j’appréhende une triste réponse.

Je sais, hélas, que nous ne sommes plus les adolescents insouciants de ce temps là. Je sais que chaque jour, le nombre d’entre nous va se restreindre jusqu’à l’effacement final.

D’aucuns encore ont disparu au point que nul, parmi ceux que j’ai pu joindre, ne me peut dire ce qu’ils sont devenus, hormis le fait qu’ils sont sûrement quelque part sur cette terre. Jusqu'en juillet 2004, mon ami Michel fut l'un d'eux, puis la chance a voulu que nous nous retrouvions.

Pour être honnête, je dois reconnaître que nombre d’entre ceux que j’ai redécouvert ne se sont guère souvenu spontanément de moi. Pour mes aînés, j’étais souvent le petit-fils de Mme FAURE, alors que le souvenir de celles et ceux de mon âge ou de mes cadettes ou cadets allait plutôt naturellement vers l’une de mes motos que vers moi. Au paradis des motocyclettes, s’il existe, ces engins doivent frétiller et se gausser de moi. La haute idée que je me faisais de ma personne - n'est-ce pas Robert ?-  en a pris un sacré coup

Cette digression refermée, mes propos restent amers car ces souvenirs ne peuvent en rien restituer le passé. Je prends la mesure de ce qui ne se réalisa jamais et regrette aujourd’hui ce qui fut jadis mon paradis envolé.

Aux souvenirs des personnes citées, je me dois d’ajouter :

· Les sœurs de mon ami Guy, Lina l’aînée pour, à l’égal de ses parents, sa gentillesse envers les amis du petit frangin, et Sylvia la plus jeune pour sa discrétion, ce qui n’est pas toujours le lot habituel d’une petite (à l’époque) fille.

· Ginette et Francette TORONDEL qui habitaient à deux pas de chez moi, mais dont la fréquentation nous semblait redoutable à l’époque car elles étaient nanties d’un (trop) grand frère, Claude, me semble-t-il ?

· Yvon CHAIR l’époux de Francette, qui m’a rappelé récemment qu’après l’achèvement de nos études, nous avions projeté d’aller travailler ensemble au Brésil…

· Victor ALLOUL que tout Sidi Farès avait surnommé crayon pour son habitude de disposer toujours d’un bout de crayon afin de noter ce qui lui convenait. Il était un peu plus âgé que moi et son frère Jo hérita sans sourciller du surnom de petit crayon. J’ai appris, que Victor avait épousé Renée AZRAN, peut-être une parente d'Hélène, une chic copine de seconde 2.

· Les sœurs Liliane et Jocelyne PERONI (auxquelles on se doit d’associer Émilienne ASSEMAT déjà évoquée), représentaient le sourire de la division en quatrième, avec une pensée toute particulière pour Liliane trop tôt enlevée à l’amour de ses parents et à l’affection unanime de tous les élèves de la classe.

· Christiane CAUMER et Jalila KEBAÏLI, nos aînées de troisième, toujours tolérantes malgré nos comportements souvent critiquables de jeunes chiots mal dégrossis.

· Lison BENISTY et Arlette SEBAG dont la bonne humeur sans faille a permis à chacun des élèves de seconde II d’endurer une année scolaire plutôt déprimante.

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 1952 Mangin 2°2 au fond d'Hauteville, Jean-Pierre Mreches, Maurice Rodriguez, Lugassy, Bernard Moulinou, Francis Frassati, Vincenzini, Jean-Jacques Jeunehomme, Ben Taïla. Milieu Mustapha Amalou, Louis Bosio, Roger Beau, Gérard, Roger Benisty, Jean Tierry, Pascal Dupuy, Muylhaert, X1, Ahmed Tounsi, Bourgoin. Devant Lison Benisty, Arlette Sebag, Michèle Chevalier, Azran, Jacqueline Lortet, Attar.

· La bande des quatre (Guy ABITBOL, Roger BENISTY, Michel BENSIMON et moi) pour lesquels siffler la chanson SUZANNA était un signe de reconnaissance et de ralliement.

· Les amis de l’époque vélo Jacques BOYER, Jacques CHIARI, Yves DALLE, Jacky GARDIOLA, Rémy POILVET et Jean-Claude ROCHER, les frères SINTES, RENOUVELLE, et l’ineffable Daniel MARTIN, journaliste sportif à ses heures.

· Outre René MERLE, les copains du parachutisme, Jean-Jacques BERTRAND, Alain BOCQUET et Jacques DUPIN, et j'en oublie.

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· Titou, le roi du 400 mètres dont je crois n’avoir jamais connu le nom, qui fit une course à ma rescousse, un jour de compétition contre le collège musulman (devenu plus tard lycée Mohammed V). J’avais une entorse à la cheville à la suite d’un mauvais atterrissage en parachute, et, ce jour là, je me traînais avec peine. Il m’a attendu et encouragé jusqu’à quelques mètres de l’arrivée, nous permettant de terminer lui premier, mais c'était sa place naturelle, et moi second, devant nos concurrents.

J’aurais encore des dizaines de noms à citer. Mon récit prendrait alors l’allure d’un bottin. Toutes ces amies, tous ces amis, même si leur nom ne figure pas ici, doivent savoir que je ne les ai pas oubliés. Je suis heureux d’avoir parcouru jadis un bout de chemin en leur compagnie, et j’espère toujours croiser leur route un jour prochain.

Merci à Roger de nous avoir raconté et décrit sans détour son amnésie subie à partir de 1956. Plusieurs comme lui ont connu cette rupture, avec longtemps après un retour brutal et par surprise d'un passé trop longtemps enfoui. Merci à d'autres d'écrire à leur tour pour réveiller nos mémoires ou commenter ces pages. Le récit de Roger se poursuivra une prochaine fois.  © Ses textes et photos font partie de la collection Chkoun Ana au titre réservé et ne peuvent être reproduits sans l'accord de l'auteur.

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