CHKOUN ANA DE ROGER BEAU (4) SOUVENIR D'UN QUI-PRO-QUO ET ÉPILOGUE

Chkoun_Ana_Editions CHKOUN ANA - ROGER BEAU 1STG6

Roger Beau nous a parlé de son enfance, de son adolescence et du début de sa vie d'adulte.( Archives, 26 juin, 3 et 12 juillet) Il nous a raconté comment son passé marrakchi avait disparu de sa mémoire à partir de 1956 et pendant de longues années pour ne ressurgir qu'en 2003. Des noms de camarades et les souvenirs qui leurs étaient associés lui revenaient nombreux. Avant de conclure sur quelques points de ses réflexions, il partage avec nous l'histoire d'un qui-pro-quo entre un enseignant et ses élèves. Il le fait avec tendresse car lui-même a longtemps enseigné. (Sur la photo Roger à une rencontre de marrakchis. St-Gaudens, 2009)

Roger BEAU, prend des photos de Marrakech et de ses habitants depuis 1945.

1956_Av

© Photo Roger BEAU, 1956, Manifestations de femmes au Guéliz, cliquer pour agrandir.

J’aurais pu également citer des noms de mes professeurs du lycée Mangin.

Sur ce point je n’ai pas hésité un instant, car en mentionner certains m'aurait obligé à dire ce que je pensais d’eux, exprimant une opinion personnelle qui, dans certains cas, aurait pu blesser leurs tenants. D’autre part ayant dirigé successivement quatre établissements secondaires pendant dix neuf ans, avec des effectifs en élèves et en personnels enseignants dépassant parfois ceux du lycée Mangin des années 1950, je sais combien sont chatouilleux certains membres de la confrérie des enseignants. Je sais aussi que la critique, aussi constructive soit-elle, exerce auprès de ceux-ci le même effet (présumé) que la vue d’un chiffon rouge agité dans l'arène devant les yeux d’un taureau de combat.

Pourtant une anecdote amusante, basée sur un superbe qui pro quo, peut être rapportée ici.

Nous avions comme professeur de dessin Monsieur DURISY, un enseignant très sourcilleux du respect de sa discipline. Oh combien il avait raison. A l’occasion de chaque salon annuel d’hiver de peinture dans la petite salle du Hartsi, il nous encourageait à aller apprécier la qualité des œuvres exposées.

52_durisy03 Professeur Jacques DURISY

Lors d’un cours de l’année scolaire 1951 - 1952, dans l'intervalle de cette exposition, il nous avait questionnés plus ou moins individuellement afin de juger de nos aptitudes à critiquer les œuvres exposées, et surtout pour savoir lesquels parmi nous avaient été intéressés par cette manifestation culturelle.

1951_11_Lyc_e_Mangin_3_2

Yvan Caumer, Roger Beau, Guy Abitbol, Roger Bénisty, Michel Bensimon

Quand il arriva à l'ami Michel BENSIMON, qui n’avait pas encore accompli son devoir de visite, mais avait été mal renseigné par Guy ABITBOL, celui-là annonça d’une voix assurée qu'il avait particulièrement apprécié les sculptures de l'extérieur. Cela devait relever d’un trait d’esprit, car cette annonce sous-entendait, pour les autres élèves de la classe, qu'il ne se sentait guère concerné par la peinture en général, et l’exposition en particulier. Il supposait, ce faisant, échapper aux remontrances du maître.

Une immense colère envahit alors notre professeur qui traita le pauvre Michel de voyeur lubrique, d’obsédé (il ne prononça pas le mot sexuel, mais le pensa si fort qu’on l’entendit) et d’autres qualificatifs aussi peu amènes, plongeant les élèves de la classe, qu’ils aient ou non visité cette galerie, dans l’incompréhension la plus totale. Le pauvre Michel fut même menacé de comparaître devant le conseil de discipline.

Guy et moi, qui avions effectué ce que nous considérions alors presque comme une corvée, ricanions derrière nos chevalets à dessin, jusqu’au moment ou M. DURISY, rouge de colère s’aperçut de notre manège. L’incendie se déversa sur nous, sans éclairer pour autant les autres élèves, car même les visiteurs de l’expo n’avaient rien remarqué.

A la fin du cours, dès notre sortie, tout le monde nous harcela afin de savoir pourquoi ce coup de semonce, et pourquoi nous avions ricané. La vérité sema la consternation. Mais quelle était cette vérité ?

Devant la porte de la salle d’exposition du Hartsi figurait une sculpture grandeur nature, reproduction de nu féminin, dont des rigolos avaient frictionné le sexe et la pointe des seins avec des feuilles d’arbres, colorant ces parties du corps en vert.

Le professeur avait cru comprendre d’une part que le seul intérêt de Michel Bensimon était pour cette statue, d’autre part que Guy et moi étions les auteurs de cette coloration profanatrice.

Avec l'appui et le concours de Mme DURISY (née CONSTANT), à la fois notre professeur d’histoire géographie et son épouse, la bande dut longuement plaider auprès de M. DURISY pour le convaincre du malentendu. Ce jour là, nous l’avions échappé belle. Le soir même les quatre sacripants -Michel, Guy, et les deux Roger- se rendaient ensemble à l’exposition. Le professeur y était, mais la statue avait été déplacée.

1959_07_D001_33_Mellah

© Photo Roger BEAU, Mellah de Marrakech, juillet 1959.

Parce qu’il faut conclure

Depuis mars 2003, grâce à l’intervention d’une inconnue qui ne lira probablement jamais ces lignes mais que j'espère rencontrer peut-être un jour, j’ai découvert la revue SALAM MARRAKECH et à présent je dois dire adieu à mon passé de Marrakchi d’avant 1957.

Aujourd’hui les plus jeunes d’entre nous sont quasiment tous sexagénaires. Ce qui veut dire que, dans quelques années l’ASAM s’éteindra avec ses derniers membres.

Nul ne peut reprocher à nos descendants de ne pas perpétuer nos souvenirs. Ils ne sont pas de là-bas. Même s’ils y sont nés, comme tel est le cas de mes propres enfants, ils en sont généralement partis trop jeunes pour y avoir conservé quelque attache. Leur en tenir grief équivaudrait à nous reprocher de ne pas nous souvenir du terroir de nos parents, de nos grands parents. Ainsi, Serres dans les Hautes-Alpes, et La Bâtie-des-Fonds dans la Drôme ne sont pour moi que des noms de villages, alors que mes grands parents en étaient originaires…

En 1956 j’avais 20 ans. Je vivais depuis 20 ans sous un ciel béni des dieux, mais je ne le savais toujours pas. Je sentais confusément que mon pays était en train de devenir pour moi un pays étranger, qu’il faudrait que j’abandonne tout, que j’oublie mon adolescence, mes amis éparpillés, Riad Zitoun Kédim et le pépiement des oiseaux à l’aube.

Quand j’entends aujourd’hui la voix d’un ami, d’une connaissance, ou tout simplement de quelqu’un de là-bas, un drôle de sentiment m’étreint.

Le jour où j’ai découvert cette ode à L’ACCENT DE LA-BAS, dont l’auteur inconnu fait assurément partie de notre cohorte d'exilés, quelque chose s’est noué en moi. Et dire que je me croyais insensible.

On a souvent argumenté sur les peuplades déplacées, bannies, oubliées (mais pas tout à fait puisqu’on les plaint encore). J’ai même lu un jour que des victimes d’inondations dans le Gard avaient perdu leurs racines en même temps que leur maison. Tout le monde compatit. Mais qui a jamais écrit que quelques milliers d’êtres de quelque nationalité ou de quelque religion fussent-ils, ayant vécu leur jeunesse au Maroc, et pour nous à Marrakech, se sont retrouvés du jour au lendemain sans connaissances, sans pays, sans soleil, à des milliers de kilomètres de leurs attaches d’origine, séparés de leurs amis ? Nous n’étions que d’infâmes colonialistes qui n’avions récolté que ce que nous méritions, n’est-ce pas ? Et pourtant, nous avions pour la plupart, tout juste vingt ans !

Bientôt, nous aurons tous disparu, les anciens de la Médina comme ceux du Guéliz, sans oublier ceux, du Koudiat, du Mellah ou de la Targa.

Bientôt, il ne restera plus rien, même pas un souvenir pour les curieux des cimetières. L’accent de là-bas lui-même sera à jamais effacé des mémoires.

Avant d'achever, je propose une énigme à ceux qui auraient supporté cette longue diatribe.

Qu’est-ce qui fut à la fois le prologue et l’épilogue d’un conte jamais écrit ?

Ne cherchez pas, c’est tout simplement Moun-É-Ro et sa légende !

Puis quelques maximes qui illustrent ma pensée :

Quand l’un de nos anciens disparaît, c'est une bibliothèque qui brûle.

Proverbe africain

Celui qui oublie le passé n'a plus d'avenir

Proverbe de la France profonde

Sors de ton village, mais ne le laisse pas sortir de toi

Proverbe afghan

Ce n'est pas parce que l'arbre élève ses branches très haut dans le ciel

Qu'il en oublie ses racine (Proverbe juif )                  1955_Avenue_Mangin_21  1972_05_M5_124

© Photos Roger BEAU l'Avenue en 1955 et en 1972.

Et, puisqu'il faut vraiment conclure, lecteur, pense-tu que le texte ci-dessus est pure invention ?

Moun-É-Ro, cet auteur prolixe n’y ferait-il intervenir que des patronymes puisés, pour la circonstance, dans les différentes archives de l’ASAM, dans la revue SALAM MARRAKECH et dans son annuaire des anciens,  afin de donner une touche d’authenticité à cette élucubration.

Si des faits racontés avaient quelque ressemblance avec la réalité, ce ne serait donc que le fruit du hasard le plus fortuit, n’est-ce pas ?

Aujourd’hui il en est pourtant chez qui cette chronique là pourrait raviver tant de souvenirs qu’ils doivent se demander si, après tout, cette histoire ne serait pas véridique. D’autres s’interrogeront aussi sur Moun-É-Ro lui-même : Et si ce n’était pas vraiment un conteur de légende ?

Demain, la page sera tournée. Nul alors ne pourra plus jamais apporter de réponse !

1960_11_D003_23_Djema_El_Fna

© Photo Roger BEAU, Jemaa El Fna Novembre 1960

Merci à Roger BEAU de nous avoir raconté son histoire de marrakchi authentique, devenu étranger au pays de ses racines. Merci à lui aussi d'encourager chacun à écrire son histoire et par là, celle d'une époque dont nous aimerions garder la mémoire afin que ceux qui nous suivrons la connaissent. À vos plumes, vos crayons ou vos claviers !

© Le titre, les textes et les photos  de cette page sont protégés par un copyright et ne peuvent être reproduits sans l'autorisation écrite de l'auteur et sans la mention de son origine: Chkoun Ana Ed. Mangin@Marrakech 22 juillet 2010.