Le blog souhaite "JOYEUX NOËL" à celles et ceux qui le fêtent et transmet le message de paix que Noël annonce. Le blog a ouvert une catégorie sur "Les marrakchis, il y a un siècle" à propos d'un document trouvé par Roger Beau qui faisait apparaître les principaux négociants en juin 1913. Nous présentons ci-dessous, toujours grâce à Roger Beau un commerçant qui ne figurait pas sur cette liste.

Les Européens Pionniers de MARRAKECH

La boucherie FAURE ouverte en 1913

Par Roger BEAU, petit fils d'Antonin et Marie FAURE,

Quand, le 29 mai 1939, à l'aube sinistre de la guerre 39/45, mon grand-père est décédé, j'allais avoir à peine trois ans. Bien que je lui aie alors voué une admiration sans limite -pour faire comme lui je lui avais même demandé de me tailler une canne à mon gabarit- n'émergent de lui que trois ou quatre images fugaces.

AntoninNov1932  1932MarieFaure2 Antonin et Marie Faure en 1932

Je tiens tous les propos rapportés ci-après de ma grand-mère ou de ma mère. Aussi, pourraient-ils comporter quelques inadvertances dues à des défaillances de mémoire ou au long temps écoulé lequel sait si bien efface r nos souvenirs. Si tel devait être le cas, je m'excuse de ces erreurs involontaires et indépendantes de ma volonté.

Originaire d'un hameau limitrophe de la Drôme et des Hautes Alpes, Antonin Faure reçu très jeune une solide formation de boucher. Or, en ce début de XX° siècle, il avait peu de possibilités de s'installer dans cette région. Le goût de l'aventure les incitèrent, lui et son épouse Marie, à quitter très tôt leurs montagnes natales pour s'établir à Paris comme…chauffeur de taxi.  En 1911, naquit dans cette ville leur fille Yvonne, ma mère.

Fin 1912, Antonin et Marie commencent à trouver Paris un peu monotone. Ils apprennent alors que la France appelle ses ressortissants à aller se fixer au Maroc, terre de découverte et de nouvelles aventures. Sitôt entendu, sitôt convaincu. Antonin liquide son affaire de taxi et part pour Marrakech. Cependant, pour éviter un incident malheureux, Marie et Yvonne attendront un peu avant de s'exiler. En fait, son épouse le rejoindra à l'occasion d'un des rares voyages en bateau organisé depuis la métropole avant le début de la guerre de 1914. Par précaution, leur fille, ma mère, sera confiée à ses grands parents et séjournera dans les Hautes Alpes jusqu'en 1919. Elle rejoindra alors ses parents dans le pays qu'ils ont adopté depuis quelques années déjà.

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Antonin Faure avait repris son premier métier à Marrakech, installant, en ce qui était alors le véritable centre de la ville, la place Djemaa El Fna, à l'entrée de Riad Zitoun Kedim, une boucherie-charcuterie dont la réputation se propagea très rapidement. Lui et son épouse y formèrent d'ailleurs de solides commis marocains ou français. Ils employèrent un certain Bernardin lequel s'établit ensuite à son compte au marché central de Casablanca et dont l'étal était alors considéré comme le fleuron de la boucherie-charcuterie de cette ville. Pierre et Antoine Massoulier devinrent des charcutiers de talent.

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Mes grands-parents initièrent Hamou, un berbère qui, sans jamais goûter ses productions, religion oblige, atteignit des sommets dans l'art de la charcuterie. Mon grand-père forma aussi un jeune gamin, Boujemaa, au délicat métier de chevillard. Hamou, Boujemaa, Brahim et quelques autres restèrent au service de la boucherie Faure jusqu'à sa fermeture définitive en 1957. 

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Amador Martinez est entre Simonin et Boujema

De pair avec cette activité, Antonin préparait de solides bêtes à viande, pour l'expédition vers Casablanca et Rabat, à destination de détaillants qui avait rapidement su reconnaître la qualité de ses produits. Quand on croit connaître l'allure efflanquée des bovins du Maroc, on demeure étonné de la taille des bêtes qu'il fournissait alors à ses clients du littoral atlantique.

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Monsieur Pierre Lachaise et Jean Langlade son neveu, présentent un taureau et une vache de leur élevage à la Targa, la photo date de 1929 ou 30. Simone, fille de Jean, a communiqué au blog une photo du -->  Bled tajer Jean.

3pt; text-indent: 1cm;">Mais déjà, cet amateur de grands espaces commençait à lorgner par delà les océans. Avec quelques amis de l'époque -j'ai retenu les noms de Arribe, Clérouin (père), Damideau, Enard, Gidel, Juncas, Rozeng, Valette, et autre Vallier- tous plus ou moins férus d'aventure, il projetait un départ pour l'Amérique du Sud. Ses amis n'ayant pas véritablement osé tenter l'expérience, il passa seul une année au Brésil à la fin des années 1920. Il renonça cependant à une installation définitive dans ce pays, car, à ses dires, le Maroc et Marrakech avaient accroché définitivement son cœur et son âme. Depuis ce retour, il ne quitta plus jamais la Perle du Sud.

Si Antonin Faure avait un penchant prononcé pour les horizons nouveaux, si son bon sens du négoce quotidien ne fut jamais mis en défaut, il manqua tout à fait de ce flair prémonitoire qui permet de pressentir les bonnes occasions. Deux exemples illustrent magistralement ce point de vue :

· Vers 1914 ou 1915, on lui proposa d'acquérir pour un prix relativement dérisoire, un terrain vague s'étendant approximativement depuis ce qui, quelques années plus tard, allait être la brasserie des Négociants jusqu'au bout de l'avenue Landais, puis jusqu'au garage Thoniel et revenait, par l'avenue Mangin, aux Négociants cités ci-dessus. Il refusa l'offre, avançant que Marrakech ne serait jamais autre que ce que l'on appelle aujourd'hui la Médina. Plus perspicace, un ami devait acquérir une parcelle située de l'autre côté de la rue bordée d'eucalyptus (pas encore baptisée en ces temps là), et y faire construire un superbe immeuble. Antonin se contenta de faire édifier une belle maison dans un fondouk désaffecté au cœur de Riad Zitoun Kedim.

· A son retour du Brésil, ses relations l'incitèrent à venir ouvrir une stalle de boucherie au marché central, situé au milieu de ce terrain qu'il n'avait pas voulu acquérir quinze ans auparavant. Il refusa encore, rappelant que le centre de Marrakech était et resterait la place Djemaa El Fna.

Son manque de réalisme coïncida avec l'essor énorme du Guéliz dès la guerre 39/45. Le déplacement massif de sa clientèle vers cette ville nouvelle, entraîna le déclin de son commerce, mais de cela il ne fut pas le témoin. En effet, une terrible maladie l'enleva à l'affection des siens juste à la veille du conflit mondial, le 3 août 1939. Lui-même n'a jamais quitté sa ville d'adoption puisqu'il repose aujourd'hui en son cimetière européen.

Vers 1957, stagiaire dans une banque, je rencontrais Monsieur Boudène, un autre ancien commis de la Boucherie Faure, fils d'un des premiers cafetiers de Marrakech. Ce dernier m'a dit alors que si "le père Faure" avait décidé de venir s'installer au Guéliz, moi et les autres bouchers du marché aurions probablement dû envisager de nous reconvertir.

Comme je l'ai signalé au début de ce texte, presque tout ce que je rapporte au sujet de mon grand père me vient de ma grand-mère Marie, parfois de ma mère. Je ne voudrais pas achever ce rappel des souvenirs de mes grands-parents sans citer ce qui prend aujourd'hui à mes yeux l'aspect d'une prophétie. En effet, quelques jours avant son décès, il tint à peu près ces propos à son épouse :

Toi et moi sommes, à Marrakech, des produits importés. Même Yvonne qui n'est arrivée ici qu'à l'âge de huit ans n'est pas une vraie marrakchie. Il en est tout autrement de notre petit fils qui est né ici, qui est, lui, un vrai marocain français de Marrakech (comme tous les pionniers de cette génération, il tenait particulièrement à cette appellation, m'a-t-on dit,).

Aujourd'hui, Roger est trop jeune pour comprendre, mais je te demande de lui répéter que, si un jour il quitte cette terre, jamais il ne l'oubliera et souvent il la regrettera."

En 1959, en Avignon où ma mère et ma grand-mère résidaient depuis 1957, cette dernière m'a communiqué le message à l'occasion d'un court séjour en cette ville. J'ai alors exprimé un scepticisme.

Je n'ai quitté Marrakech qu'en 1973. Mais, quarante six ans après cette information et trente deux ans après mon départ de Marrakech, je sais qu'il avait raison…définitivement.

Juillet 2005 – Roger Beau

NB : Et j'ai revu Marrakech en octobre 2005, lors d'un court séjour d'une semaine…

MERCI À ROGER POUR CE TÉMOIGNAGE QUI FAIT REVIVRE L'ÉPOQUE DES PIONNIERS. CHACUN POURRA RAJOUTER DANS LES COMMENTAIRES CE QUE LUI INSPIRE CE RÉCIT. CHACUN POURRA AUSSI ÉVOQUER NOËL AUTREFOIS ET AUJOURD'HUI.