L'AÉROCLUB DE MARRAKECH, HISTOIRE D'UNE PASSION.

Henry DUCOU fut un personnage hors norme dans la vie de Marrakech, avocat, arabisant et berbérisant, érudit, magicien, escrimeur, il avait aussi une passion née avant sa venue à Marrakech: l'aviation. Il la poussa jusqu'à devenir Président de l'Aéroclub de Marrakech. Monique, sa fille nous en fait le récit avec des photos d'époque pour l'illustrer.

"La passion de mon père pour l'aviation est née en 1911, il y a 100 ans cette année !!!!! Il avait 5 ans !

Il était allé avec son grand-père, Simon Ducou, à Castillon la Bataille (Dordogne) voir une exhibition d'aéroplanes (on ne parlait pas, à l'époque, d'avions !!). Cela se passait dans une prairie et il n'y avait qu'un appareil, une "cage à poule" qui a fait quelques évolutions assez rapides. Mon père a été vivement impressionné et cela l'a poussé à s'interresser à ce nouveau genre de navigation.

Plus tard lorsqu'il était étudiant à Bordeaux, il est allé avec son ami Jean Caillères (qui fut dentiste à Marrakech), à Mérignac (aéroport de Bordeaux) où l'on proposait des baptêmes de l'air.. Ils ont donc pris en commun leur baptême dans un avion Latécoère, long courrier Toulouse-Dakar, qui transportait les sacs postaux et embarquait éventuellement quelques passagers. Le vol ne fut guère long, juste un rapide vol au-dessus du terrain. Mais cela a suffit à l'enthousiasmer et à le pousser à en savoir davantage.

Il s'est abonné au journal bleu "les Ailes" qui tenait informé de tout ce qui se passait dans le monde de l'aviation. Mon père a découvert, grâce à ce journal, les articles d'un certain Monsieur Mignet dont le premier livre sur la construction de son avionnette l'avait été en manuscrit :Si vous savez construire une caisse à savon, vous pouvez construire votre avion. Le livre comprenait tous les plans côtés pour le construire. Evidemment mon père a acheté le livre et a pu rencontrer l'auteur qui habitait Saintes. Il a ainsi appris que ce Monsieur Mignet avait construit lui-même un poste de radio avec lequel il communiquait jusqu'en Indochine où il avait des amis. Voir site: Mignet

C'est alors que mon père est parti au Maroc où son ami Jean Caillères s'était installé. Il a d'abord commencé par Tanger en 1932 où il avait trouvé un poste au Lycée Regnault. Il a fait la connaissance de Monsieur Devoise chef-pilote de l'École Caudron, et tous les jours il allait au terrain d'aviation, distant d'une dizaine de kms de Tanger. Il y prend des cours de pilotage avec ce M. Devoise.
Quand il a été lâché, quel bonheur ! Et ce jour là il est parti , seul, au-dessus de la mer, avec beaucoup d'émotion. C'est donc à Tanger qu'il a passé son Brevet. Il devait faire un huit au-dessus de l'aérodrome à une altitude fixée et contrôlée par un baromètre à bord et 2 atterrissages.
Auparavant mon père avait dû aller à Casablanca passer la visite médicale. Il avait dû s'asseoir sur ce fameux fauteuil tournant, assez éprouvant, pour etudier la question du vertige.
Mon père se souvient que c'était à l'époque de la guerre civile en Espagne et que Devoise avait dû, pour sauver des journalistes français prisonniers et menacés de mort, partir à Séville remettre à Franco les films des atrocités de guerre que ces journalistes avaient pris. (Franco ne voulait pas de traces.)
Avec ce1er degré, mon père avait seulement droit à voler seul. L'appareil était un Caudron-Luciole, biplan, avion-école remarquable, très maniable et très agréable à piloter.


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Tanger 1er degré du brevet de pilote sur Luciole
La vie était belle à Tanger à ce moment là pour lui, puis qu'il pouvait faire ce dont il avait toujours eu envie : voler !

C'est alors que M. Mignet apprit à mon père qu'il avait édité un autre livre pour un nouvel appareil qu'il avait baptisé "Le Pou du ciel". C'était un appareil un peu révolutionnaire en ce sens qu'il avait une aile pivotante mais qui était un peu décalée du fuselage. Comme d'habitude, tous les plans avec tous les détails étaient dans ce livre pour permettre à ceux qui le désiraient, de le construire. Evidemment mon père fut tenté tout de suite !!!

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Comme au Lycée il y avait une classe qui était libre, mon père demanda au nouveau Proviseur qui était la Directrice de jeunes-filles, Madame Buzenet, l'autorisation de l'occuper pour construire cet appareil. Des amis et des profs se sont portés volontaires pour l'aider ainsi que le mari de la concierge qui était menuisier ! Alors il acheta, bois, toile, vernis, pointes et le travail commença. Ils commencèrent par le fuselage, puis les nervures de l'aile en utilisant la célèbre colle d'aviation Certus..

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Pour les ferrures et le moteur, mon père eut la chance d'avoir la collaboration d'un corse, chef-mécanicien des pompiers de Tanger et ami du menuisier. Il procéda à la mise en place du train d'atterrissage et des fixations de l'aile et du gouvernail.

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Il fallait aussi une hélice. Mon père s'est mis en mesure de la tailler lui-même. Il a acheté des espèces de madriers, 2 ou 3. C'était un assemblage spécial. Il rabota..lima...ponça.
Entre temps, mon père avait fait la connaissance du Médecin-Chef, le Commandant Sontag, qui était à Marrakech à l'hôpital militaire et qui, lui, avait construit l'Avionnette de Mignet.
Lorsque les vacances de Noël arrivèrent, mon père parti à Marrakech rejoindre son ami Jean Caillères et rencontrer le Commandant Sontag. Comme il avait pensé à emporter le madrier c'est avec lui qu'il termina l'hélice qui fut sa fierté.

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Le pou du ciel dans la cour du lycée Regnault de Tanger

Lorsque la construction du Pou du ciel fut terminée il fut baptisé 'El Namous", ce qui voulait dire en arabe : "Le Moustique". le professeur de dessin, M. Molle décora le gouvernail.

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Le grand problème qui se posa alors fut le choix d'un moteur. Mon père aurait souhaité un moteur américain mais il coûtait trop cher. Il choisit alors le moteur français Poinsard qui était le meilleur marché. L'aviation privée commençait à se développer. Pour financer l'achat de ce moteur, M. Devoise donna des baptêmes de l'air payants. Mon père fit des conférences sur le Pou du ciel et récolta quelque argent. La chance voulut que mon père rencontrat un membre de l'aéroclub, M. Daubret , qui avait une fortune personnelle. Il compléta les sommes recueillies pour l'achat du moteur et le fit livrer sans droits de douanes au Lycée Regnault.
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C'est alors que mon père rencontra Monsieur Mourlon , un casablancais qui avait un Pou du ciel et qui naviguait jusqu'à Berrechid avec. Il vint à Tanger et le fit décoller. Mon père eut ensuite la joie de voler et ce fut un évènement à Tanger.

Malheureusement, certains qui s'étaient lancés comme mon père à construire leur Pou du ciel le firent sans respecter complètement les consignes données par M. Mignet et il y eut des accidents mortels. il y eut alors une campagne de dénigrement épouvantable et les vols furent interdits. Mon père , déçu, remisa l'appareil puis l'abandonna à l'Aéroclub de Tanger.

Cela tombait au moment (1936) où il décida de partir à Marrakech et de prêter serment au barreau comme Avocat.
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Marrakech: le Pélican  - - - - - - - -  Le Fairchild

Il oublia El Namous en s'inscrivant à l'aéroclub de Marrakech, qu'il trouva très actif, et où il passa son 2ème degré pour pouvoir voler avec des passagers. Comme il avait le nombre d'heures il put passer les épreuves.
Pour cela il fallait se poser en 3 points : à M'soudia, un terrain militaire où des gendarmes étaient convoqués pour pointer la feuille d'épreuve, à Mogador puis à Marrakech. Il le passa en même temps que M. Balaï, un colon.

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L'aéroclub de Marrakech depuis la piste

 Mon père connut des moments fabuleux. il était postulant pour les baptêmes de l'air ou pour faire le taxi puisqu'il avait le droit de prendre 3 passagers.. Il a fait des comices agricoles. Il allait souvent à Ouarzazate, à Mogador et tout cela aux frais de la princesse puisque c'était les clients qui payaient. Il faisait également des photos aériennes.

Le premier voyage qu'il fit à Ouarzazate l'inquiéta un peu. A l'époque on naviguait à vue. il s'était engagé dans le col du Tichka et se demandait où il fallait aller. Il était avec des passagers qui devaient acheter un bled. Une fois l'Atlas franchi il chercha et trouva enfin l'aérodrome.

Une autre fois il emmena des clients qui voulaient là encore acheter une propriété à Taroudant. Il n'avait jamais atterri sur ce terrain. Il fallait se méfier, prendre le vent comme il faut. Il se pose, laisse les clients et rentre seul à Marrakech. Il se présente pour traverser l'Atlas. Il arrive devant le col mais un courant rabattant l'empêche de passer et l'oblige à refaire un tour pour reprendre de l'altitude. Et de nouveau le courant rabattant. Cela s'est produit à plusieurs reprises. Enfin il franchit l'Atlas et se trouve dans une vallée qu'il ne situait pas.
Il ne savait absolument pas où il était. Il aurait dû se trouver au niveau de Tanahout mais il ne trouvait pas ses repères. Où se poser ? Il avait l'impression d'avoir tourné trop à droite et qu'il allait se trouver à la hauteur d'El Kelaa des M'gounas. Toujours la même question : où se poser ? A force de faire des tours et des tours pour franchir l'Atlas il n'avait presque plus de carburant. C'est alors que grâce à une petite montagne il put se repérer, il était sur la route de Mogador, carrément à gauche alors qu'il se pensait à droite. il s'est alors souvenu qu'il connaissait bien le terrain d'aviation qui était à côté du contrôle civil de Chemaïa. il était soulagé. Mais c'était un terrain de fortune, désert. Il se posa et partit à la cantine qui se trouvait non loin de là. Il prit de l'essence ordinaire qu'il mit dans le réservoir de l'avion et put rentrer à Marrakech.......

Voilà des aventures qui ne peuvent plus se produire maintenant !!! 

Lorsque mon père est arrivé à Marrakech, l'aéroclub était dirigé par le capitaine Gral qui s'est malheureusement tué dans un vol de nuit. Il était surnommé "Bibiche". C'était un très bon moniteur et un brave homme. Grâce à lui les membres du club ont pu organiser une fête aérienne de nuit et effectuer à cette occasion des vols avec le Pélican dont le manche descendait du plafond au lieu d'être entre les jambes. C'était un monoplan et c'est avec lui que mon père avait passé son 2ème degré. Au décès du capitaine Gral ce fut M. Laurent qui le remplaça comme Président. Puis ce fut mon père qui fut le dernier Président français du club.

M. Julian était un membre très connu qui avait son propre avion.

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De gauche à droite Bachir Bel Abbes qui fut avocat puis Ministre au début du règne d' Hassan II et Ambassadeur du Maroc à Moscou. M. Laurent et Henry Ducou, Aéroclub de Marrakech