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Ninette ATTAR a connu Marrakech en ayant sa demeure au Mellah, puis en Médina, à la différence de Sylvaine et Blandine qui habitaient le bled, de Francine qui logeait sur la base aerienne, mais un peu comme Roger, l'enfant de la Médina.

© Rappelons que ce récit fait partie des éditions Chkoun Ana au titre protégé. Il ne peut être reproduit pour publication sans l'autorisation écrite de l'auteure et sans la mention de l'édition.

NINETTE ATTAR-DALMAN recherchait son amie Jacqueline LORTET et grâce au blog, malgré la distance entre Jérusalem et la Provence, elles ont pu se retrouver par email et par téléphone en attendant d'avoir l'opportunité de se revoir en juin prochain. Dans cette classe il y avait aussi Roger BEAU qui a demandé à Ninette d'écrire comme lui son Chkoun Ana. Ninette était en même temps intéressée et étonnée: "J'ai personellement été suprise de voir qu'un français de souche, puisse se sentir aussi touché par les circontances..tellement j'étais prise par mon destin de juive qui devait faire son devoir et partir en Israel, alors que j'adorais la France et sa culture..Il m'a fallu de longues annees pour me détacher de son envoutement..mais elle est là toujours en moi, et le sera toujours. Moi, j'ai du tout recommencer a zéro...et je ne me doutais pas que pour vous autres français du Maroc, le déplacement puisse être aussi traumatique"

Je suis née a Marrakech il y a bien longtemps, et je l'ai quittée il y a bien longtemps aussi...naître dans un pays ne vous donne pas toujours le droit d'y vivre...ni d'en rêver..mais moi je rêve de vivre dans un beau riad comme il y en a de tellement beaux à Marrakech. Si tout était a refaire je m'en serais fait construire un, pour y vivre jusqu' à la fin de mes jours.

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Riad Bayti, ancienne maison Hazan et poste française, rénovée en maison d'hôte.

Comme je comprends tous ces européens, et ces artistes  du monde entier qui ont été séduits par son esthétique qui incite au rêve, à la sérénité, au calme et à l'apaisement. Les connaisseurs  nous disent que le riad est le joyau de l'art de vivre dans le monde de l'islam, une métaphore du paradis, avec ses fontaines et ses plantes; le tout dédié aux plaisirs des sens et à la joie de la méditation. La plupart des riads furent construits sur le modèle andalou, que les almoravides ont copié de l'Espagne médiévale, qui à leur tour l'avaient copié des grecs.

Nous les filles, dont la place était surtout à la maison, nous connaissions de prés cette perspective, nous apprécions les matériaux, aimions laver les surfaces des zelliges à grande eau, voir les ombres du soleil marquer les heures de la journée dans la cour. J'ai habité plusieurs maisons parfois belles, parfois beaucoup moins belles, certaines avec de l'eau courante, d'autres sans eau courante. La plus belle, dans la petite enfance, était celle du Mellah avec ses beaux préaux, au dessus d'un centre commercial, lui même partie integrante du batiment. La plus modeste fut celle de Berrima. Là, j'ai passé toute jeune de bonnes heures à faire la queue assise sur mes seaux pour atteindre la fontaine du quartier.

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Artisan juif fabricant autrefois des seaux et des sandales en caoutchouc. Ninette aujourd'hui ne porte plus de seaux.

Comme dans la plupart des maisons de la Médina  nous avions un puit.. ah ce puit ! quelle terreur il me procurait! surtout le soir quand le seau en caoutchouc, avec sa corde en jute se détachait de la bobine et tombait dans le puit, et qu'il fallait le récupérer avec une espèce d'hamecon.

Encore un petit souvenir de Berrima...ma grand-mère habitait la Rue Touareg et pour y arriver il fallait passer par de larges "avenues" à côté des remparts d'anciens locaux des palais, et un jour vers mes 10 ans, je ne sais comment, je me suis retrouvée entre les chevaux de la Garde noire du sultan...par un sursaut de présence d'esprit, je m'en suis sortie saine et sauve.

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Croquis de cavaliers de la Garde noire par le peintre Yves Brayer

Nos relations avec nos voisins musulmans étaient correctes, respect mutuel, bon voisinage, mais chaque communauté connaissait sa place...  Je dois dire aussi que pendant certaines périodes troubles, les jeunes nous taquinaient, et il m'est arrivé de courir à travers les ruelles après un provocateur. Nous les enfants vivions presque insouciants, mais nos parents connaissaient l'histoire bimillenaire des juifs du Maroc où ils étaient les victimes désignées de toutes les périodes d'anarchie. Nous étions suivis de près, et pas question de se hasarder dans des quartiers peu familiers.

Mon Marrakech à moi, c'est aussi la route du lycée, partant maintenant de la rue Ksibt En Hass ou j'habitais, passant par la Remillah, en direction du lycée, de l'hôtel de la Mamounia, le Casino, sur ma bicyclette,avec les cîmes enneigées de l'Atlas à ma gauche, la plaine lumineuse et l'air pur.

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La chaîne de l'Atlas à hauteur du Casino et en arrivant de la Médina: le lycée Mangin.

Le lycée Mangin a été une de mes chances dans la vie. Le mois dernier je lisais dans le Time Magazine américain, que le système éducatif français est l'un des plus prestigieux, et que maintenant il souffre de ses grandes qualités. Notre lycée nous a donné une bonne formation de base. Mon Marrakech, c'est aussi les très beaux jardins comme le Hartsi, la place des ferblantiers, la station des calèches à l'entrée de la rue Touareg, Dar el Maghzen et ses Chaouchs, la rue de la Bahia où j'ai habité dans la maison Grollière qui avait un magnifique plafond de bois sculpté et décoré.

Il y a aussi la fameuse piscine où je passais des journées entières; j'y venais presque tous les jours. Monsieur Biel le maitre nageur, m'a fait perfectionner le crawl que je pratique jusqu'à présent. La Sagha, le hall des bijoutiers où mon grand'père a un peu travaillé. La Remillah où se trouvait la firme de Monsieur Senouf, grand négociant et fabriquant de sucre, chez qui travaillait mon papa. J'oubliais l'hôpital Maisonneuve où j'emmenais mes petits frères et soeurs se faire soigner. Parfois ma mère remplissait une calèche avec nous tous, chacun avec son bobo, et nous y emmenait.

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Jeunes marrakchis en colonie de vacances à Mogador (le trait d'union de nov. 1987)

Mon Maroc a moi, c'est aussi les vacances à Mogador la belle Africaine-Andalouse-Portuguaise avec sa plage de sable fin doré. Ma grand-mère maternelle étant de Mogador, se vantait souvent que son père, un rabbin, était sollicité aux Iles CANARIES.

 Un petit mot sur mon école primaire, l'École de l'Alliance Israélite, Jacques Bigart. C'était une belle école, d'architecture classique, avec une belle et grande cour, de longs préaux et de grandes classes très confortables. Les fenêtres de certaines classes étaient décorées de jolis vitrages ayant pour sujet les fables de La Fontaine qui nous faisaient rêver.

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Distribution des prix à l'école Jacques BIGART (le trait d'union, nov. 1987)

Nos maitresses prenaient leur rôle au sérieux. Nous reçûmes la visite de tous les Résidents généraux, tous les ministres plénipotentiaires.... on nous prévenait d'avance qu'il fallait se mettre un joli ruban dans les cheveux. Notre directrice Melle Behmoiras, se distingua en particulier lors de notre dernière année scolaire. Elle installa un système de "terreur" et de "bachotage", de répétitions, et réussit à avoir un succès complet au Certificat d'études. L'alliance Israélite Universelle fut le salut de plusieurs générations de jeunes juifs marocains, ainsi que leur chance et la mienne. L'Alliance a toujours voulu préserver l'éducation primaire devant toutes les atteintes au droit de la communauté. Créée par Adolphe Crémieux en 1860, c'est là qu'elle établit son plus grand réseau d'écoles. Son initiative sera ensuite développée par René Cassin. Bien sûr que là tout a changé entre les deux communautés juives et musulmanes. Le modèle occidental attire maintenant l'une, qui peu à peu abandonne l'héritage culturel de l'autre. Je cite le livre de R. Asseraf: Mohamed V et les juifs du Maroc. Ainsi la France a creusé un gouffre culturel entre juifs et musulmans, dans le domaine de l'éducation, cette fracture est particulièrement spectaculaire, au moment de l'indépendance 60% de la population juive est alphabétisée en français. Moi-même je peux dire que nous étions tiraillés entre les deux cultures, nous vivions dans deux mondes celui de notre foyer et celui de la rue et de la ville... et celui de nos études.. tout en essayant d'intégrer et d'assimiler le meilleur des deux, selon nos affinités. À mon avis c'est un "malaise" enrichissant. Quelqu'un a dit que toutes les cultures se valent.

Le débarquement américain au Maroc s'est fait sans que je m'en aperçoive le 8 novembre 1942... et causa une grande émotion et excitation dans la communauté juive qui leur réserva un accueil chaleureux. Ils ne se méprennent pas sur son importance, et voient en lui leur salut. Étant bien jeune à l'époque je ne me souviens que d'une grande joie et d'espoir. Comme les américains restèrent encore quelques années au Maroc, nous fillettes les trouvions bien beaux dans leurs uniformes bleus. Malheureusement, chaque fois que timidement je prenais mon courage à deux mains, j'osais dire "give me chewing gum"... la réponse était toujours preque "finish"... pas de chance... mais c'est quand même mes premiers mots en anglais...

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Les événements d'Août 1955, nous surprennent en vacances à Mazagan avec ma famille. Les manifestations commencèrent, et des centaines de femmes musulmanes avec leurs youyous créèrent un vacarme effrayant dans les rues. Nous dûmes nous réfugier dans une salle de sport avec des centaines d'autres personnes. De retour à Marrakech, c'est le couvre feu et les explosions... nous avons faillis être attaqués dans notre maison, les manifestants tapaient sur notre porte qui était barricadée de l'intérieur. Ce furent des jours de grande tension et de frayeur. C'est à peu près l'époque où je quitais le Maroc, d'abord pour un an en France, puis en Israël. Je ne sais pas comment j'ai pu faire un peu de ski a l'Oukaïmden avec le Service de la Jeunesse et des Sports, ce qui me semble plutôt sophistiqué.. Je ne me rappelle pas comment j'ai eu leur adresse et comment j'ai osé m'inscrire toute seule..

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Ouka - chalet de la Jeunesse et des Sports

J'ai aussi fait avec eux un très beau voyage  en Corse et sur la Côte d'Azur. Tout était de mon initiative... puis j'ai tout quitté... et je suis partie en Israél pour me confronter avec une troisième cuture....

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Ninette ATTAR-DALMAN en vacances

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Classe de 2e2 au lycée Mangin, années 1952-1953

Je  me souviens tres bien de certaines têtes... mais plus je regarde la photo, plus j'en reconnais d'autres...celui dont j'ai gardé un bon et amusant souvenir c'est Mustapha Amalou..nous habitions la Medina..et il venait souvent chercher les devoirs...

Je vous embrasse tous.. les anciens de notre lycee Mangin.

NINETTE ATTAR-DALMAN

Les filles de gauche à droite: Lison Benisty, Arlette Sebag, Michèle Chevalier, Azran, Jacqueline Lortet, Ginette Attar.

Parmi les garçons plusieurs se sont retrouvés en 2010 au Moussem d'Avignon ou à celui de Saint-Gaudens: Roger BEAU, Mustapha AMALOU, Jean-Pierre MRECHES et Antoine GÉRARD.

Plusieurs photographies sont extraites des publications de Joseph DADIA, avec son autorisation: Le souffle vespéral (le trait d'union, mai 1993) Le bleu du firmament (le trait d'union novembre 1987). Nous le remercions chaleureusement pour cette contribution.

 

Supplément:

Ce Chkoun Ana de Ninette Attar nous donne l'opportunité de reproduire quelques passages d'un article d'Alfred Goldemberg sur Mademoiselle Lina BEHMOIRAS, la Directrice de l'École de Ninette.

Mademoiselle Lina Behmoiras est originaire d'Andrinople, petite ville de la Turquie d'Europe, qui fut un refuge pour les juifs sépharades chassés d'Espagne. (...) À la sortie de l'Ècole Normale, Mademoiselle Behmoiras est nommée institutrice au Maroc, dans la ville de Fés. quand la directrice de l'école de filles de l'Alliance Israélite de Marrakech, Mademoiselle Graziani prend sa retraite, c'est Mademoiselle Behmoiras, vu son ancienneté, qui est nommée Directrice de l'École de filles Jacques Bigart de cette ville. C'est une grande école qui comprend deux bâtiments modernes à un étage de dix classes chacun. Mademoiselle Behmoiras a pris sa tâche à coeur.

Elle habite loin de l'école, à l'immeuble Israel, du nom de son propriétaire Mr J.V. Israel, ancien élève de la première école de l'Alliance, celle de Tétouan. Venu s'installer à Marrakech, il a brillament réussi dans les affaires. Cet immeuble était situé sur la place Djemaa el Fna, à l'emplacement actuel du Club Méditerranée.(...)

Aidée de son fidèle gardien-domestique musulman Hossein, elle se hissait tous les matins sur sa bicyclette et entreprenait une longue course qui la conduisait à l'école. Elle devait traverser dans la Médina, la rue Bab Agnaou, puis la longue rue Remila, passait devant la grande porte d'entrée du Mellah et longeaiit ensuite un dédale de rues enserrées entre les hautes murailles épaisses qui entouraient d'un côté la Médina et de l'autre le Mellah. Au bout de ce dédale, elle passait sous une voûte et prenanit la rue qui passait devant le cimetière israélite devant lequel étaient toujours assis les mendiants juifs. Elle arrivait enfin au Djenan el Afia (jardin du feu) surlequel était bâtie son école.

Elle était pleine d'humour et s'efforçait d'avertir ses adjointes de la visite de l'Inspecteur de l'enseignement. Quand elle était prévenue de sa visite, elle entrait dans chaque classe et annonçait à l'institutrice: "Tempête en Méditerrannée". C'était le titre d'un film qui passait à cette époque dans les cinémas de Marrakech. L'institutrice savait ce que celà voulait dire.

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MLLE LINA BEHMOIRAS DIRECTRICE DE L'ÉCOLE DE L'ALLIANCE ISRAÉLITE (photo publiée avec l'autorisation de M. Joseph Dadia Le Souffle vespéral, page 28) Accueil de l'Inspecteur régional de l'Enseignement primaire M. Philippe Lobstein. Mlle la directrice Lina BEHMOIRAS au centre de la photo. M. Lobstein était connu à Marrakech pour son engagement dans le "Réarmement moral" ( rebaptisé "Initiatives et changement" en 2001), mais moins connu pour ses responsabilités éminentes dans la communauté protestante de Marrakech. Sur la photo également Mlle Hortense Coriat, le Docteur Azoulay, son épouse née Israel, ainsi que M. David Elkaïm.

Mais quelquefois l'Inspecteur arrivait à l'improviste. Alors Mlle Behmoiras, avertie par Husseïn, ouvrait la porte de chaque classe et annonçait " il est là ! ". Une fois elle cria cette phrase dans la classe d'une institutrice où se trouvait justement l'Inspecteur: "En effet, je suis là!" dit celui-ci en souriant. Tête de Mlle Behmoiras qui ne savait plus où se mettre.

Elle avait dit à ses adjointes: "Si vous remarquez qu'une de vos élèves ne voit pas le tableau, envoyez-là moi; je vais voir ce que je peux faire pour elle." Une fois donc, une institutrice envoie au bureau de la Directrice une de ses élèves. Mademoiselle Behmoiras lui demande: " Es-tu myope ou presbyte ?" "Je suis israélite, répond la fillette."

D'une de ses adjointes qui était très bavarde, elle disait: "Quand elle parle, elle ne met ni point, ni virgule." (...)

Mademoiselle Behmoiras avait deux soeurs mariées; l'une d'elles habitait New York. Mademoiselle Behmoiras décida une année d'aller passer les vacances chez sa soeur d'Amérique. Quand elle revint, chaque fois qu'elle parlait à quelqu'un, elle commençait par "How do you do ?" et terminait par un "O.K." sonore.

Mademoiselle Behmoiras décida d'aller en soirée dans un cinéma de la ville nouvelle. Elle s'y rendit à bicyclette. À la sortie à minuit, elle heurta le bord d'un bassin circulaire qui se trouvait sur l'avenue et se fractura le col du fémur. Elle marcha très difficilement mais, courageuse, elle n'en continua pas moins, munie d'une canne, à monter et descendre les escaliers de son école.

Ayant pris sa retraite elle a rejoint son autre soeur à Marseille, Rue de la République, où elle est décédée.

MERCI À NINETTE D'AVOIR PARTAGÉ  AVEC NOUS SON AMOUR DE LA VILLE DE SA NAISSANCE ET DE SES ÉTUDES; AINSI QUE L'HISTOIRE DE SON DÉPART  DE  MARRAKECH QU'ELLE A VÉCU COMME UN DÉRACINEMENT, MÊME SI ELLE ASPIRAIT À S'INSTALLER EN ISRAEL.

MERCI AUSSI À ELLE DE NOUS RÉVÉLER CE QUI EST COMMUN AUX DIFFÉRENTES COMMUNAUTÉS CULTURELLES QUI VIVAIENT À MARRAKECH, ET CE QUI LES DIFFÉRENCIAIT.

MERCI AUSSI DE NOUS MONTRER QUE L'AMITIÉ AVEC JACQUELINE A SU TRAVERSER LE TEMPS ET SURMONTER LES DISTANCES.