UN CONTE DU MELLAH 

THÉRÈSE ZRIHEN-DVIR NOUS ENVOIE UN CONTE EXTRAIT DE L'UNE DE SES OEUVRES "LES MILLE ET UNE NUITS DE MARRAKECH" ELLE L'ACCOMPAGNE D'UNE PHRASE SYMPATHIQUE POUR LE BLOG:"Merci de nous rappeler nos jolies sources.... J'avais eu l'idée de vous poster ce petit conte de Noel, fruit de mon enfance, mais avec la sortie de mon nouveau livre j'ai été réellement un peu trop bousculée... je corrige en vous l'adressant."

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Rue principale du Mellah, Maillet photographe

COMME C'EST LA GRANDE FÊTE JUIVE DE POURIM 5771 EN CE 20 MARS 2011, NOUS POUVONS AINSI MARQUER CE JOUR PAR DES SOUVENIRS D'ENFANCE.

Extrait des mille et une nuits de Marrakech par Thérèse Zrihen-Dvir

PAPA NOËL

J'avais atteint l'âge vénérable de sept ans et j'étais dans la cinquième classe de l'école primaire. Avec les fêtes de Noël et du Nouvel An qui approchaient, l'école nous dispensait  des livres contenant des contes illustrés de photos du Père Noël et de ses merveilleux cadeaux. Nos maîtresses d'école nous avaient même appris à chanter en classe un joli refrain sur ce fameux vieux bonhomme venant du pôle nord avec son traîneau débordant de jouets pour tous les enfants du monde.

Petit Papa Noël,
Quand tu descendras du ciel,
Avec tes jouets par milliers,
N'oublie pas mes petits souliers.


Il était vraiment très singulier qu'une école Juive enseigne dans ses classes certains rites se rapportant à la religion Catholique (1). Mais apparemment, l'Alliance Israélite jugeait la religion sur le plan global, plutôt qu'individuel. Ainsi, le père Noël, pour nous les enfants juifs, revêtait l'allure d'un gentil vieillard qui aimait tous les enfants du monde et leur distribuait des jouets une semaine avant la nouvelle année civile.

Cela ne surprit donc aucun membre de ma famille quand, la veille de Noël, je demandai à ma grand-mère de pendre mon bas tout près de son poêle en terre glaise.(2) En ces temps-là au Maroc, les cheminées n'existaient quasiment pas, et rares étaient ceux qui en avaient vu une.

Ma grand-mère repoussait rarement mes demandes aussi saugrenues qu'elles pouvaient l'être, comme par exemple, celles d'accrocher le bas pour le Père Noël. Dans notre quartier, les familles juives faisaient preuve d'une tolérance admirable et acceptaient d’« importer » cette tradition dans leurs contes et légendes, plutôt que de la considérer comme un symbole religieux.

En cette année-là, une de mes copines de classe, de deux ans mon aînée, vint à mon pupitre et me susurra à l'oreille d'un ton convainquant,
"Voudrais-tu rencontrer personnellement le Père Noël et recevoir autant de jouets que tu désires?"
"J'aimerais bien," répondis-je, absolument fascinée par l'idée.

"Écoute-moi bien. Il atterrira dans notre jardin demain à six heures du matin. Tu vas devoir te réveiller de bonne heure et m'attendre patiemment dans notre cour. Ne crains rien si je n'arrive pas à te rejoindre à l'heure convenue. Reste aux aguets pour nous deux. J'essayerai de me faufiler hors de chez moi à la première occasion."
"Aucun problème, tu peux compter sur moi," lui répondis-je en souriant.

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Rue du Mellah. Maillet photographe. La porte qui séparait le Mellah du reste de la Médina se trouve à droite, en dehors de la photo, dans le dos du cavalier en blanc. Une Menorah est dessinée sur le mur.

À l'aube du lendemain, debout déjà à cinq heures, j'avais soigneusement lavé mon visage et mes mains, avant d'enfiler une jolie robe et de coiffer mes longs cheveux. Les occupants de la maisonnée dormaient tous encore, ainsi personne ne s'aperçut de mon départ.
Les rues du Mellah étaient désertes en cette aube hivernale et glacée. Toutefois, dans le ciel légèrement teinté d'un bleu pale, les premiers rayons du soleil prédisaient une belle journée.

À six heures tapantes, je pénétrai le jardin de mon amie de classe. Je me mis à scruter les cieux, mais rien à l'horizon, hormis quelques petits nuages en flocons, que le soleil levant dorait à loisir.
Les sens en alerte, je me mis à tourner en rond à la recherche d'un tronc d'arbre pour en faire un siège improvisé, mais n'en repérai aucun. Faute de mieux, je m'adossai à un palmier géant. Les minutes s'égrenèrent, puis les heures, alors qu'un semblant d'activité dans les rues avoisinantes s'esquissait. Quelques commerçants, baillant encore, firent leur apparition, charriant leurs lourdes charrettes que halaient de temps à autre, une bande de courtiers.

Toujours pas d'Adrienne, ni de Père Noël! J'étais au bord des larmes.
"Pourquoi ne vient-elle donc pas comme elle me l'avait promis, et pourquoi le Père Noël tarde-t-il tant?"  ne cessais-je de me demander.

Il était presque midi quand brusquement elle surgit du coin de la rue.
"Je suis désolée de n'avoir pas pu venir plus tôt pour te tenir compagnie, mais je n'ai pas réussi à me libérer," s'excusa-t-elle la mine dépitée, du moins me semblait-il. "On vient de me souffler que l'arrivée du Père Noël a été remise à ce soir. Je te conseille donc de continuer à scruter les cieux et fais-moi confiance, il apparaîtra au moment le plus inattendu."
"En es-tu certaine?" lui demandai-je, plus pour me rassurer que pour autre chose.
"Absolument! Chaque année il vient me voir et m'apporte toute la longue liste de jouets que je souhaite avoir. Je veux simplement partager avec toi ce privilège," me répondit-elle sans un brin de moquerie.

Je me rappelle parfaitement que lors de ma dernière visite chez elle, j'étais restée bouche ouverte devant son étalage de jouets.
"Aucun doute," me dis-je, "ce ne sont pas des jouets communs et elle a dû les recevoir du Père Noël. Elle est la seule que je connaisse qui en possède de pareils," me confortais-je.

Peut-être étais-je sous un maléfice car je ne compris jamais comment avais-je pu "avaler" tant de balivernes qu'Adrienne m'a si résolument répartis? Je persistai à scruter les cieux, prise par d'un désir insensé de voir enfin ce Père Noël tant renommé arriver dans son chariot chargé de jouets.

L'horloge d'une pendule d'une habitation voisine sonna midi. Mon amie Adrienne, qui était partie soi-disant quérir d'autres camarades, ne revint jamais. Dieu merci, le temps était splendide et le soleil suffisamment chaud en cette fin du mois de Décembre.


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Grande place du Mellah.

J'étais encore là, lorsque le crépuscule déploya son grand étendard ténébreux. Pas de Père Noël, ni d'Adrienne non plus. Je n'avais rien avalé depuis la veille à part quelques dattes que grand-mère avait glissées dans mon petit sac à main quelques jours auparavant. J'étais si fatiguée que je devins insensible à tout ce qui m'entourait. Lorsque les premières étoiles diaphanes apparurent au firmament, je quittai le jardin, triste et déprimée. De chaudes larmes coulaient sur mes joues tandis que je m'acheminais vers la maison de mes grands-parents.

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Le Mellah, Riche rue juive & Rue des Balcons

"Mais où étais-tu?" demanda Grand-mère, très inquiète.
"J'ai passé la journée à attendre le Père Noël qui n'est pas venu. C'est Adrienne qui m'a proposé de l'attendre dans leur cour. Je n'avais pas où m'asseoir et j'ai dû rester debout toute la journée à l'ombre de leur palmier. Rien de tout ce qu'elle m'avait promis n'a eu lieu," lui dis-je, la gorge serrée.

Grand-mère scruta mon visage tandis que l'expression du sien revêtait le masque de la colère. Calmement, elle me sourit et puis me demanda, "as-tu au moins mangé quelque chose?"
"Non. Elle m'a laissée là-bas sans boisson ni biscuit. J'ai seulement avalé les quelques dattes que tu avais laissées dans mon petit sac à main."
"Assieds-toi et dîne. Tu iras te laver après. Je te conseille d'aller dormir, cela te fera du bien. Les choses t'apparaîtront sous un meilleur jour demain."

Je me mis au lit tout de suite après un léger repas et une douche chaude. J'étais tellement exténuée que je m'endormis dès que ma tête toucha l'oreiller. À mon réveil le lendemain, je découvris, placées auprès du poêle en argile de Mémé, une belle poupée, une paire de chaussures noires étincelantes et une maison de poupée.

"Mémé, qui m'a apporté ces cadeaux?" lui demandai-je les yeux écarquillés.
"Quand tu t'es couchée hier soir et pendant que je récurais les marmites, Papa Noël est venu subitement et s'est excusé pour l'heure tardive. Il semble qu'il avait eu une journée excessivement chargée avec une liste interminable de jouets à distribuer qui avait complètement chamboulé son agenda, m'a-t-il dit. Il ne savait pas quel jouet te plairait le plus. Je lui ai conseillé de t'offrir une grande poupée avec sa maison de poupée. Il a ajouté cette paire de chaussures noires vernies que tu pourras porter pour le nouvel an."
"Ainsi Papa Noël est venu quand même," m'exclamai-je aux anges. Quel jour merveilleux et comme je me sentais comblée! Je pris ma grande poupée avec sa maison et déposai mes chaussures neuves dans ma petite armoire tout près de la jolie robe brodée de papillons que ma mère m'avait cousue.
"Je les mettrai pour le jour de l'an," dis-je d'une voix claire.

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Classe maternelle de Mlle ELMOZNINO avec Mme Berthe CAMHY, directrice. Photo publiée avec l'aimable autorisation de Joseph Dadia, Président fondateur de l'association des juifs de Marrakech et auteur du recueil de souvenirs Le souffle vespéral. Il s'agit de l'école J. Bigart différente de l'école G & M Leven.

Les vacances du nouvel an terminées, je retrouvai ma classe et mes camarades d'école et Adrienne évidemment à laquelle je narrai l'exceptionnelle visite du Père Noël – ce qui ne l'amusa guère.

"Papa Noël est venu chez toi et tu veux que je croie à de pareilles sornettes?" me dit-elle en riant presque aux larmes. "Tu es si puérile et tellement stupide. Il est si facile de te berner et tu crois encore aux contes de fées. Ta naïveté te porte à l'ânerie.  En ce fameux jour, je me suis moquée simplement de toi. Te regarder debout dans notre jardin, scrutant le ciel en attente de ton Père Noël, a été pour moi la scène la plus hilarante de tous les temps. J'ai même raconté ma belle farce à mes parents ce soir-là avant de me mettre au lit."
"Farce ou pas, j'ai reçu des cadeaux magnifiques : Une grande poupée, une maison pour poupée et une paire de chaussures en verni noir. Grand-mère m'a dit que le Père Noël lui avait promis de m'apporter chaque année des jouets. Et toi qu'as-tu reçu du Père Noël ou de qui en qui tu crois?"
"C'est étrange," répondit Adrienne, pensive. "Tu as reçu exactement les cadeaux que j'avais demandés à mes parents. Ils ne m'ont rien acheté cette année et quand je me suis réveillée le matin, tous mes jouets avaient disparu. Mon père m'a raconté qu'un voleur était venu au milieu de la nuit et avait tout raflé. Il était trop effrayé pour lui courir après. Au matin il est allé déposer une plainte à la police."
"Ce n'était peut-être pas un voleur après tout… c'était apparemment le Père Noël qui était venu reprendre tous les jouets qu'il t'avait donnés parce que tu t'es vilainement comportée envers moi!" lui martelai-je en ricanant de sa déconfiture, avant de m'éclipser.
Rira bien qui rira le dernier!

1 - Il s'agit d'une coutume et non d'un rite religieux chrétien, même si c'est un pasteur américain  Clement Clarke Moore qui en a lancé l'usage dans le journal Sentinel du 23 décembre 1823.

2 - La tradition des bas ou chaussettes pendues à la cheminée est plutôt pratiquées au Québec et dans toute l'Amérique du Nord, de même qu'en Angleterre. En France les chaussures sont posées devant l'âtre ou sous le sapin.

200px_________ stairway_bigThérèse ZRIHEN est née et a grandi à Marrakech. Sa publication la plus récente The stairway to heaven, (janvier 2011), 160pp, 11 ou 12 euros, chez Gefen Publishing House, ISBN 978-9652294746, concerne la Palestine et Israel, mais pas l'histoire de Marrakech. Thérèse nous a déjà permis de publier sur ce blog un extrait de son livre: LES MÉMOIRES D'UNE JUIVE DE MARRAKECH" (cf archives du 24 mars 2010). Nous la remercions de nous raconter ses souvenirs et ses contes. Nous observons ainsi comment à Marrakech les coutumes des uns étaient partagées avec les autres. On remarquera quand même qu'il n'est pas facile de distinguer la fête chrétienne de la Nativité de la fête païenne du Père Noël, surtout quand elles ont presque le même nom et se célèbrent le même jour. Pas facile non plus de comprendre que tout ce qui vient d'Europe ou d'Amérique du Nord n'est pas obligatoirement de la religion chrétienne.