MAHJOUB, LE CHEVALcheval713

L'auteur, Jean-Pierre KOFFEL -JPK-, écrivain et professeur de lettres, est né en 1932 et a vécu à Marrakech alors qu'il étudiait à l'école du Guéliz et au lycée Mangin. Hassan Azdod son ami, souhaite que le blog publie d'autres passages de son recueil de souvenirs "Au jour les jours" écrit en 1948 et anoté en 2008 par l'auteur (phrases entre parenthèses). Nous accédons volontiers au souhait de notre ami Hassan pour en faire profiter tous les anciens de Marrakech.

        JPKC’était la guerre (39-45), qui a duré de mes sept ans à mes douze ans. Période de restrictions, de rationnements. Cela ne m’a pas laissé bien grand souvenir. J’ai eu – et j’aurais eu de toute façon – une enfance sans jouets, sans distractions (très peu de cinéma). J’allais, en saison, à la piscine d’enfants, située en face le casino, au bout du quartier dit de l’Hivernage – un espace laissé à la nature, tout juste loti, qui n’était pas encore investi des villas que l’on y voit  maintenant. Cet Hivernage, qui allait du jardin du Harti jusqu’à la Ménara d’un côté, et jusqu’aux remparts derrière lesquels il y a l’hôtel Mamounia de l’autre, était un lieu idéal pour les promenades et les jeux d’enfants. Mon petit frère Gilbert (qui est né à Marrakech en 1944 et qui n’a quitté Marrakech qu’en 1960)  a beaucoup plus profité que moi  de ces espaces libres, où il y avait des arbres, des buissons, des taillis, des fourrés, et du petit gibier.nefles sur neflier

         C’était très beau, avec l’Atlas (enneigé des pieds à la tête en hiver jusqu’à la fin du printemps) en proche arrière-plan. Il y avait un vieux bassin où rêvaient des gens calmes et silencieux. Il y avait, tout près de la piscine d’enfants, une petite forêt de néfliers très serrés, où venaient quand même les oiseaux; en saison, l’on pouvait y cueillir des petites nèfles dont j’ai bon souvenir; ce n’était pas du chapardage: ces fruits – qui maintenant se commercialisent bien – n’avaient pas grande réputation (le mot mzah qui veut dire nèfles a comme en français un second sens péjoratif, associé à l’idée de blague, de pas grand-chose, d’effort fourni pour rien). 

         Les privations, les restrictions dont je parlais plus haut, c’était la margarine à la place du beurre, le lait en poudre ou en boîte, le savon noir – qui formait de jolis cônes chez les marchands des souks – , l’absence de bonbons, les bananes séchées. Les bananes séchées et les sardines à l’huile – en boîtes – étaient le régal de cette époque, où l’on trouvait aussi du singe, c’est-à-dire des conserves de  corned-beef, sans doute des animaux de la pampa. J’adorais les bananes séchées qu’on me préparait en sandwich au milieu d’une demi-baguette pour mon quatre-heures. Mes meilleurs souvenirs d’enfance de cette période de la guerre sont peut-être la piscine d’enfants (elle a disparu il y a belle lurette, bien sûr, et a laissé la place à un hôtel) et les sandwiches à la banane séchée. En fait, je n’ai pas du tout souffert  des privations en question et je suppose qu’au Maroc les gens ont été assez épargnés. Par contre, ce qui faisait défaut, c’étaient les médicaments, notamment ceux pour soigner la maladie de Parkinson  que ma grand-mère avait héritée de la première guerre mondiale – et si elle est morte , le 7 février 1945, c’est bien de l’absence de médicaments. Pour me distraire, j’avais les livres – ma grand-mère lisait beaucoup et nous avions nos habitudes à la Bibliothèque du Harti qui n’était pas loin de la maison – , les disques – des 78 tours, bien sûr, surtout de l’opéra chanté en français, même l’opéra italien, j’en reparlerai – , et la radio – un gros meuble que décrit fort bien Driss Chraïbi dans La civilisation, ma mère, et l’on ne captait pas que Radio Rabat, mais, par exemple, Radio Andorre, Aqui Andorra...     

         Il devait y avoir des restrictions sur l’essence. M. Calvaruso mon beau-père devait bien avoir une de ses somptueuses voitures américaines – dans ces années-là il travaillait à la construction d’une aile de l’hôtel Mamounia pour le compte de l’entreprise casablancaise Cassou et Bonan, avant de voler de ses propres ailes. Mais la voiture en question ne suffisait pas et il avait acheté un cheval, appelé Mahjoub, et un cabriolet, que Mahjoub tirait. Je ne sais plus très bien qui conduisait  « la charrette » comme on disait. Je ne pense pas l’avoir fait. Je n’ai jamais eu beaucoup de curiosité pour ce genre d’activités. Nous avions une corderie au quartier industriel (sur la route de Mogador, pas loin de la deuxième entrée de la Ménara, qui est une grande oliveraie, là où il y a maintenant une base école aérienne) et Mahjoub servait surtout à conduire la « charrette » et à transporter jusqu’à cette corderie. Mais il dormait à la maison. C’était un jeune cheval de trait, qu’on ne m’en demande pas plus. On avait dû lui improviser une écurie au bas bout du jardin, à côté du garage qui servait aussi de remise. Je ne sais plus très bien. Ce que je sais, c’est que le matin, il venait lentement  me retrouver dans la cuisine qui avait une porte donnant sur la cour dont j’ai parlé plus haut à propos des tiques – cour qu’on arrosait à grande eau, pour mon plus grand bonheur. Quand je dis « il venait dans la cuisine », c’est une façon de parler ; la cuisine était assez petite, mais il aurait quand même pu y entrer – en faisant bien attention, ce qui était dans ses cordes –, mais il ne le faisait pas, car il était trop bien élevé. Dans le creux de ma main, je lui donnais un sucre; il ne se pressait ni pour le prendre, fort délicatement, ni pour le croquer, en me regardant avec bonté, ni pour repartir, car il savait bien qu’il ne pouvait pas rester cent sept ans dans cet entrebâillement de porte. Il repartait donc pour aller dans l’espace qui était le sien, qui flairait légèrement l’urine, le foin et le crottin – des odeurs moins dégueulasses que celles qu’on nous fait subir maintenant. Il devait m’arriver d’aller le retrouver et de monter sur lui. Nous étions amis et je suppose qu’il m’a aimé beaucoup plus que je ne l’ai aimé.

         La Marrakech de l’époque, comme beaucoup de villes du Maroc, était scindée en deux: la médina, où habitaient majoritairement ceux que l’on appelait globalement les Arabes, et le Guéliz, ou plus exactement la ville nouvelle – appellation qui n’existe pas à Marrakech – , soit l’ensemble des quartiers européens. (...) 

         À Marrakech, de 1940, l’année où nous y sommes arrivés, à 1960, l’année où mes parents en sont partis (ruinés), nous n’avons habité que deux maisons: la première en médina (à la Kennariya, cette rue qui part de Jmaa el Fna, au niveau du café de France) ; la seconde au Guéliz. La rue s’appelait d’abord la rue du docteur Madeleine, puis elle a été débaptisée et est devenue rue Picheral. Actuellement, elle est tout bonnement rue du Harti, ce qu’elle avait de mieux à faire vu qu’elle longe ce jardin public qui s’appelle le Harti. La rue où nous habitions allait de la Place du 7 septembre (le 7 septembre 1912, l’entrée de la colonne Mangin à Marrakech) au Quartier Industriel, en longeant d’abord le Harti – dans lequel on pouvait pénétrer, en dehors des deux portes monumentales à chacune de ses extrémités, par une petite porte étroite dans le mur d’enceinte, qui n’était pas très haut à l’époque. C’était une villa, au numéro 30, badigeonnée de rose tyrien, avec un jardin qui faisait l’angle avec une autre rue  qui, elle, plongeait vers le centre, vers le marché du Guéliz. Dans cette rue, il n’y avait que des villas, sur un seul côté (l’autre côté étant occupé par le Harti, puis par des restants de campagne). Ces villas étaient des rez-de-chaussée pour la plupart et les jardins étaient assez conséquents. Nous louions notre villa à une certaine Madame Bonnassieu de Casablanca (je n’ai vu que plus tard le rapprochement littéraire à faire, encore que j’aie lu tout petit – et ne les ai pas relus – Les trois mousquetaires ). Il y avait là place pour les gens – et même une petite pièce  avec commodités au bout du jardin où ma grand-mère malade a été exilée à la naissance de mon frère et où elle est morts trois mois après cette naissance –, les arbres dont des mûriers et d’énormes eucalyptus, les fleurs, les animaux (chiens, chats, poules, cheval, et même des grenouilles dans un petit bassin avec nénuphars). J’adorais arroser le jardin, les feuilles, les murs  dont le rose fonçait sous le jet, les animaux...P1020283

         C’est Mahjoub le jeune et gentil cheval, tendre et affectueux ami, qui m’a entraîné si loin dans mes souvenirs et dans la reconstitution des lieux dont ils se sont nourris. Mahjoub avait pour charge essentielle de tirer la « charrette » et d’aller où on lui disait. Il ne se posait pas de question et était docile et discipliné, ne protestant que contre les mouches qui étaient particulièrement insistantes, surtout l’espèce dite mouches à  cheval. Je le revois encore à l’attache, balayant l’air de sa queue poivre et sel, le fouettant, se défendant à coup de sabots, secouant sa bonne tête.

         Et j’en viens à cette scène  qui m’a fait pour la situer rédiger tout ce long préambule. C’est pendant la guerre. Je dois avoir dix, onze ans. Nous sommes allés avec la carriole  tirée par Mahjoub en médina, dans ce que l’on appelait alors un fondouk , c’est-à-dire un entrepôt  non couvert, un espace non revêtu bordé de petits commerces en dur ou en toile. C’était rare qu’on aille en médina. C’est ma tante Solange qui avait conduit la carriole – elle travaillait pour M. Calvaruso mon beau-père, mais ça n’a pas duré longtemps, juste pendant la guerre. Ma tante était allée vaquer à l’occupation qui nous avait amenés dans ce fondouk (je n’ai aucune idée de ce que cela pouvait être). Elle nous avait laissés, Mahjoub et moi en plein soleil au milieu d’une foule comme on en voit sur les souks, des gens avec leurs bêtes. En quelque sorte, j’étais sous la bonne garde de Mahjoub, mais, en cas de, ma tante n’était pas loin : ce qu’elle avait à faire était à portée de voix et de regard, à condition qu’elle n’ait pas le dos tourné. Je ne ressentais d’ailleurs aucune insécurité. Des gens, des Marocains, allaient et venaient, vaquant à leurs occupations en ces lieux, sans que cela ni ne m’intéresse, ni ne m’inquiète en aucune façon. Je n’avais aucune curiosité. Et c’est là le caractère principal de toute mon enfance Je n’avais pas l’habitude d’une plongée de ce genre dans le peuple aux côtés duquel nous vivions, comme en marge, comme dans un cocon, avec d’imprécises frontières, que nous avions franchies ce jour-là – Mahjoub, ma tante et moi –, ce qui était l’exception  Ces Marocains qui étaient ce jour-là dans leur élément de poussière, de chaleur, de lumière éblouissante, ne m’inspiraient rien du tout : ni dégoût, ni sympathie, ni pitié, ni crainte. Rien. Je regardai faute de mieux le spectacle qu’ils m’offraient en attendant que ma tante revienne de la course qu’elle avait à faire. Parmi ces gens qui tournaient autour de la carriole, il y avait une petite vieille à visage découvert, vêtue dans un bouillon de vêtements, sans doute un saroual bouffant – l’époque n’était pas du tout aux djellabas pour les femmes, mais aux haïks. Ma petite vieille – et quand je dis petite, je veux dire qu’elle était petite de taille, et menue –  ne portait pas de haïk. Elle avançait, un peu voûtée, se tordant sournoisement, les yeux plissés, me regardant à la fois par en dessous et par en dessus. Lorsque, plus tard, mon professeur d’arabe dialectal en 6e et en 5e, Mme Lazarev, me présentera le mot aagouza, qui veut dire vieille femme, mais aussi sorcière, immédiatement la petite vieille sournoise du fondouk (était-ce du côté de Bab Doukkala ?) se présentera à mon esprit – et elle s’y présente encore bien souvent, se mouvant lentement dans ce décor que je viens de décrire. Je ne regardais qu’elle, de ce regard tranquille et déjà bien myope que je retrouve sur mes photos d’époque (on disait que j’avais de beaux yeux ; beaux, peut-être, mais assurément pas bons). Arrivée à mon niveau (j’étais assis dans la carriole, qui devait donc être assez basse), la aagouza s’est arrêtée sans cesser de me fixer. Je ne peux pas parler de méchanceté dans ses yeux, mais plutôt de moquerie, de défi, de malignité. Nous ne nous sommes rien dit. Elle a élevé sa main droite au niveau d’un de mes deux yeux (je ne saurais préciser lequel) et, opérant une vive détente de son pouce et de son majeur qui étaient en position de lancer quelque chose d’entre ses deux ongles, comme on le fait d’une boulette, elle m’envoya dans l’œil (le gauche ou le droit ? je serais tenté de dire le droit, vu que je devais le perdre une dizaine d’années plus tard  d’un décollement de la rétine) soit un grain de tabac, soit une croûte nasale, soit un pou. Je n’ai plus très bien retenu la suite de l’événement. J ‘ai dû me frotter l’œil atteint et ne plus m’occuper d’autre chose. Je ne sais pas comment la vieille malfaisante et malintentionnée  a disparu de mon champ de vision. Je n’ai dû me poser aucune question sur son geste. Je m’en suis posé bien plus tard. En quoi le petit Français de dix ans au clair regard serein que j’étais avait-il pu provoquer cet acte maléfique ? Était-ce une réaction à l’occupation européenne du Maroc ? Cette femme avait-elle un pouvoir destructeur à longue portée ? Qu’est-ce qu’elle m’a balancé dans l’œil ?  Comment ai-je éliminé ce corps étranger ? En le rejetant, ou bien en l’assimilant ? Qu’est devenue cette vieille femme ? Est-elle morte à l’heure qu’il est ? M’a-t-elle jeté un sort ? Je retiens surtout d’elle l’intention de faire  mal, d’exercer une vengeance. Juste ça : du bout de deux doigts,  un petit projectile bien propulsé, peut-être tout simplement le dernier pou qu’elle venait d’attraper sur son corps ou sur sa tête. Je revois encore Mahjoub piaffant d’impatience entre ses brancards.

Merci à Hassan Azdod de nous avoir permis d'avoir accès à cette tranche de souvenirs. Beaucoup d'anciens de Marrakech, même s'ils n'ont pas vécu exactement la même période retrouveront dans ceux de JPK des scènes qui leur évoqueront leur passé. Pensons aussi à nos anciens qui ont connu le Marrakech des années de guerre. Ce récit est une invitation à poursuivre par d'autres récits, comme d'autres l'ont fait notamment dans les pages Chkoun Ana ou simplement dans les commentaires.