ET À LA SUITE, UN NOUVEAU ROMAN DE THÉRÈSE ZRIHEN-DVIR

Michel_Harrus

Michel HARRUS témoigne pour nous d'une belle réalisation des marrakchis du quartier du Mellah. Nul mieux que lui ne pouvait décrire aujourd'hui cette réussite scolaire remarquable que fut l'école d'agriculture de l'A.I.U. Michel, fils d'Elias HARRUS, ancien élève du lycée Mangin a conservé de nombreux amis parmi ses condisciples et participe avec fidélité à tous les Moussems qu'organise Salam Marrakech à Avignon un dimanche de juin. Nul doute qu'il participera au prochain Moussem le 15 juin 2014. Nous l'écoutons partager avec nous ses souvenirs enrichis des photographies prises par Elias Harrus et propriété de © l'Alliance israélite universelle ou AIU - Paris qui les a reçues en donation et en détient le copyright avec la famille.

L’Ecole d’Agriculture de l’Alliance israélite universelle, à Marrakech 

Cette école, couvrant deux hectares, se situait au Djénane el Âafia, entre l’arrière du Mellah et le Méchouar de  Marrakech.

À l’origine, c’était la section agricole, prolongement professionnel, et partie, de l’école de garçons du groupe scolaire, Jacques Bigart. Elle était de l’autre côté de la rue en impasse qui les desservait. Elle est longtemps restée « la Section agricole », voire « la Section ».

AIU_Arset-el_Afia_0797  Ecole  Jacques Bigart-Photo Combier.

Elias Harrus, venait d’assurer cinq ans de direction d’une école primaire, de l’Alliance  évidemment, à Demnate (à 110 km de Marrakech) où il enseignait avec sa femme Sara. Il a obtenu de sa hiérarchie d’être envoyé à l’Ecole d’Agriculture de Maison Carrée, à Alger. Il y a fait les deux années du cursus en une seule et en a été diplômé. C’est à son retour d’Alger qu’il a pris la direction de cette « Section » et qu’il y a fait venir femme et (deux) enfants.

L’école était bordée sur un des côtés du carré qu’elle représentait par la rue en impasse où se trouvait son entrée, presque en face de celle de l’école des filles.

Elle était bordée, sur le côté perpendiculaire à la rue, dans le sens des aiguilles d’une montre, par quelques habitations et surtout par le cimetière juif, la « Méâarah ». Le mur qui l’en séparait était une portion de remparts avec des bastions quelque peu éboulés où l’on trouvait quelques scorpions noirs et serpents…

Le troisième côté était bordé, lui, par le cimetière musulman. Eh oui ! Un peu en dehors et à l’écart de la médina et du mellah, il était normal qu’y eût, là, des cimetières.

Mellah-cimetiere-1920 Plan de situation : l'école occupera la partie nord-est du Djenane el Àafia d'origine. (cimetière juif, la Meâarah au nord, cimetière musulman à l'est). Le groupe scolaire Jacques Bigart occupait l'angle nord ouest. Ce plan de 1920 montre l'étendue du Djenane el Àafia avant l'aménagement des établissements scolaires israélites.

Le quatrième côté, enfin, longeait le fameux Djénane el Âafia, un immense jardin-parc d’oliviers et de cultures irriguées, qui a donné son nom à tout le quartier. Lui-même était, aussi, partiellement bordé de remparts.

Le  bâtiment  originel « administratif », « d’accueil », « laboratoire » et/ou, plutôt, logement du gardien consistait en une pièce unique. Il y avait un coin cuisine incluant une paillasse en carreaux de céramique avec un foyer à charbon incorporé. Nous y avons pourtant vécu à plusieurs, en attendant que par deux, voire trois phases de travaux on puisse y adjoindre, horizontalement et verticalement, bureau, et extensions à vivre et dormir… On l’a compris nous vivions à l’école.

1951-G-a-D- menuiserie-classe- serrurerie-forge-2ème classe_au-centre-palmier-a-4ans © AIU-Paris - Cliché E.HARRUS de 1951 : de gauche à doite: Menuiserie, classe 1, serrurerie, forge, classe2, au centre un palmier de 4 ans.

En arrivant, et dès qu’il l’a pu, E. Harrus a donné son autonomie, son indépendance et son statut propre à l’école qu’il a transformée en « Ecole professionnelle agricole ».

Outre les matières d’enseignement général, étaient également donnés des cours et des travaux pratiques d’agriculture, bien sûr, mais aussi bientôt, de menuiserie et de serrurerie/forge. En effet E. Harrus a vite adjoint des bâtiments neufs ad hoc  et obtenu-recruté les enseignants correspondants. Il avait déjà, auparavant, mis en place les travaux pratiques agricoles avec le moniteur nécessaire pour l’y seconder.

A son arrivée, il y avait un cheval, « Partisan », gris moucheté de type « petit cheval arabe », bien moins à l’aise à tirer la charrue, pour les cours de labour, qu’attelé à la carriole ou à être chevauché. Ce que les élèves, tout comme moi, ne nous faisions pas faute de pratiquer dès que Partisan était dételé et rentrait à bride abattue vers son écurie. Il fut bientôt remplacé par un motoculteur… 

1951-Labour au Motoculteur © AIU-Paris Cliché de 1951: Labours au motoculteur

E. Harrus a bientôt acheté et adjoint une jeune vache, « Mabrouka » pour les cours et travaux pratiques d’élevage. Il y avait aussi quelques poules.

1951-Allée centrale-oliviers

 

Le « jardin » parcouru par deux grandes allées centrales perpendiculaires était ainsi grossièrement divisé en quatre carrés mais en trois « bandes », de superficies comparables.

 Près de l’entrée, de la rue et des habitations et services (les logements de fonction du directeur et du gardien, l’internat, la cantine et sa cuisine), incluant une cour d’entrée, se trouvait toute une zone horticole et florale. Elle était bordée par une rangée d’oliviers déjà assez anciens. Une roseraie, des zinnias, pois de senteurs et autres daturas, lantanas, plombagos et bougainvilliers… en formaient l’essentiel selon la saison et les floraisons.

© AIU-Paris - 1951 Allée centrale - Les oliviers

Une autre bande, traversée par l’allée centrale, servait de terrain d’étude et d’application pour les cultures maraichères : poivrons, artichauts, haricots verts, courgettes, potirons, tomates…

 Enfin, la dernière bande, était la partie « verger » essentiellement dédiée aux agrumes. Y poussaient bigaradiers, pamplemoussiers, orangers, citronniers, mandariniers. Ils étaient greffés et certains « supports » pouvaient avoir plus d’un type de fruits… Il y avait également des néfliers. Pour que les cours et leur application atteignissent leur but final, le fruit mûr, encore aurait-il fallu que les élèves (internes, bien sûr) laissassent les fruits arriver à (pleine) maturité… sans les manger avant ! Quand ce n’étaient pas les nuages de sauterelles qui s’abattaient et dépouillaient les arbres « jusqu’à l’os », feuilles, fruits, écorce tandis que tout le monde, élèves, personnels enseignants et de services, enfants de la maison essayaient, à grand tapage, de les effrayer, de les arrêter ou de les faire fuir ailleurs… En pure perte !

Au bout et à droite de l’allée transversale se trouvait un ensemble constitué d’un puits et de deux bassins adjacents. Des ricinés poussaient à proximité. Cet ensemble servait à irriguer les cultures avec son réseau de rigoles, ses « séguias ». Profonds de près d’un mètre dix ou vingt, en période de chaleur, ces bassins pouvaient aussi servir de « piscine » en attendant d’en utiliser l’eau aux fins d’irrigation.

1951-fête-a-l-ecole © AIU Paris - Cliché 1951: Fête à l'école

Tous les lundis, l’école avait également droit à un quota d’eau d’irrigation en provenance de l’Agdal, pas si éloigné, à travers le Djénane el Âafia contigu. Un élève ou, plus souvent, le moniteur de travaux agricoles, allait à cheval, s’assurer du bon écoulement de cette eau. Il y avait lieu de vérifier que les séguias, depuis l’origine jusqu’à destination, étaient bien dégagées, sans obstructions et/ou détournements accidentels ou… délibérés.

1953-Tou-bi-chevat-plantation-d-un-arbre

L’Ecole servait souvent de lieu de rassemblement pour des fêtes religieuses juives comme TouBichvat où l’on plante un arbre nouveau.

© AIU-Paris - Cliché de 1953- Tou Bichvat - Plantation d'un arbre

Ces réunions concernaient, en premier lieu, les élèves de l’école mais y étaient aussi souvent associés des filles et des garçons des deux écoles voisines.

1953 12011

Elles accueillaient également, souvent, des scouts –éclaireurs israélites de France- dont E. Harrus était l’un des promoteurs et des chefs. (atténuation des gris d'une partie de la photo précédente)

Dès 1947 ou 1948, toujours pour les besoins de l’école, E. Harrus avait acheté un « vestige » des surplus de l’armée américaine, un « Command car » Dodge 4 X 4, bâché avec banquettes à l’arrière. Ce n’était pas une mince affaire que de faire passer ce gros véhicule, peu  maniable,  par « Bab Gh’mat ». Cette rue, démarrant au Palais de la Bahia, après l’entrée principale du Mellah, était étroite, passait par endroit  sous des maisons, et faisait de nombreux coudes à angle droit, sans visibilité. Il faut y ajouter l’encombrement des ânes transportant aux souks des fagots de longs roseaux destinés à la confection de  canisses et de paniers ; ces roseaux « balayaient »  littéralement toute la rue, à chaque virage… gênant, voire empêchant, tout autre passage.

le-dodge-des-eleves-des paniers-remplis-de-fruits © AIU-Paris - Le Dodge, des élèves, des paniers remplis de fruits

Ce véhicule a, un temps, nécessité un fût de 100 litres d’essence sur son plateau arrière, comme « réserve », tant il consommait. Il a bientôt été carrossé, « en dur ». En effet, si le temps était généralement clément à Marrakech, il pouvait pleuvoir aussi ! Le bref transport de quelque marchandise d’approvisionnement ne risquait rien. En revanche, les parfois longs voyages de visites d’application dans des fermes, des excursions vers des réalisations comme le barrage de Ben el Ouidane, l’usine électrique d’Afourrer, ou les mines de phosphates de Khouribga, avec une quinzaine d’élèves ou plus nécessitaient une protection appropriée.

Ce « Dodge » a également servi « d’auto-école », si j’ose dire. On n’avait pas besoin, à l’époque, de passer par une auto-école pour apprendre à conduire ni se présenter à l’examen du permis, à l’inspection des mines, près du Hartsi. Qu’à cela ne tienne, E. Harrus a jugé de son devoir, de sa mission, d’enseigner également la conduite automobile à ses élèves ! Il fallait leur donner une formation complète pour les armer pour leur vie professionnelle et personnelle, non ? Aussi, en a-t-il subi des grincements de boîte de vitesses, ce pauvre 4 X 4 qui, de surcroît, nécessitait un double débrayage pour rétrograder ! Et en ont-ils pris, des claques sur le genou, les « malheureux » apprentis conducteurs, n’obtempérant pas assez vite à une injonction de changement de vitesse, de décélération ou de freinage… Le Dodge, après une longue (double ou triple carrière !) a finalement été remplacé par un Kombi VW, plus moderne et confortable, économe et maniable en ville qui a servi de la même façon.

1954-plantation-d-un-arbre

Outre l’enseignement, E. Harrus a vite jugé utile et même nécessaire de prévoir un internat et sa cantine correspondante. Le recrutement se faisait après le Certificat d’études et les élèves, envoyés par les écoles du réseau de l’Alliance, venaient aussi bien de Tétouan ou Larache que de Béni Mellal, Fez, Settat ou Midelt, comme de Marrakech-même.

© AIU Paris - 1954, Plantation d'un arbre

E. Harrus a noué des relations avec un certain nombre de fermiers, « colons », de la région de Marrakech (Targa, Tamlelt, Ourika…), pour y emmener et/ou envoyer des élèves en visite ou en stage.

Il a également obtenu de ses autorités de tutelle,  l’autorisation de mener des investigations ainsi que des recherches de terrains et de financements pour établir, à Fkih ben Salah, une sorte de « ferme collective » (sovkoz soviétique ou moshav israélien). C’était un ensemble de  fermettes individuelles, avec du matériel agricole en commun, pour des élèves, sortis de l’école, diplômés et intéressés par le projet ou « l’aventure »… Cela a pris du temps et du travail à mettre sur pied, on l’imagine bien. Après un démarrage prometteur, des circonstances, tant personnelles qu’historiques, ont mis fin à l’expérience. En effet l’incompatibilité entre certains candidats-fermiers, d’une part, et l’indépendance du pays, provoquant le départ massif des Juifs du Maroc, d’autre part, lui ont bientôt donné un coup d’arrêt définitif.

Plus tard la rue, en impasse à l’origine, a été ouverte pour donner un accès carrossable au Djénane el Âafia. Un autre accès a été percé, à l’autre extrémité du jardin dans le rempart,  pour déboucher sur Berrima et le Méchouar. Le jardin a enfin été viabilisé et loti pour donner naissance à tout un nouveau quartier de logements modernes, extension et alternative à la vie au Mellah : l’Habitat israélite de Djénane el Âfia qui comprenait aussi le Tribunal rabbinique. On pouvait dorénavant faire le tour complet du Mellah et rejoindre l’école agricole et « l’Habitat » depuis la « place des Ferblantiers », par Berrima, et poursuivre par l’ancien itinéraire de Bab Gh’mat en repassant devant la Bahia et l’entrée principale du Mellah.

Elias Harrus entouré par ses étudiants © AIU Paris - Élias Harrus au milieu de ses étudtants

 Elias Harrus a dirigé cette école d’agriculture de 1946 à 1960 et instruit et formé des promotions, des générations, d’élèves aptes à travailler la terre où que leur destin les menât. Il y a été secondé, dans sa tâche, par sa femme Sarita Harrus, tant sur le plan administratif que de l'enseignement. Il a également été accompagné par d’autres enseignants tels que MM Meyer Mamane (menuiserie-serrurerie), Jacques Abergel , Haïm Amos , Maurice Derbez , Mr. Perrichon et Raphaël Abtan (agriculture), Jacques Albo (enseignement général), Abraham Cohen (hébreu) que certains ont peut-être connus. J’en oublie surement qui voudront bien m’excuser.   

Après cette date, s’étant préparé et été admis au concours d’Inspecteur de l’Enseignement primaire, E. Harrus a été appelé à présider aux destinées de l’Alliance au Maroc, à Casablanca, pendant le reste de sa carrière dans l’institution.

Michel HARRUS

NB 1 : L’école, plus tard, rétrocédée au Ministère de l’Education nationale marocain, a été scindée en trois parties, trois écoles, dont une de filles. Nous n’avons pu avoir accès qu’à la première partie, derrière le portail d’entrée. Mais la maison de fonction est là, inchangée. Et le palmier décoratif, planté « derrière » dans le jardin, en novembre 1947, dépasse toujours largement au-dessus…

NB 2 : L'autre école d'agriculture de l'Alliance israélite universelle, Mikveh Israël à Holon-Tel Aviv, (créée, elle, en 1870..!) a rendu hommage à Elias Harrus en lui dédiant une salle de travail-lecture de sa bibliothèque en 2011, trois ans après son décès au Maroc."

 

Top-blogs-HARRUS

 Nouvelle distinction de votre blog par Canalblog pour cet article du 23 octobre

 Les amis du blog peuvent ajouter dans les commentaires leurs souvenirs de cette école, de son directeur charismatique et de ses professeurs, indiquer les noms des personnes reconnues sur les photos, dire si cet article les a éclairés sur cette partie peu connue de l'histoire des marrakchis, annoncer à Michel Harrus qu'ils viendront au Moussem le 15 juin 2014, lui laisser un message que le blog transmettra...

 

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UN NOUVEAU LIVRE DE THERESE ZRIHEN

UN ROMAN AU PARFUM DU MARRAKECH D'AUTREFOIS

Présentation par l'éditeur: 'Liberté ? Mon enfant! Je suis libre à la façon et au niveau qui me conviennent. Que le fantôme de Robert soit une réalité ou le fruit de mon imagination, comme tu insistes tant à me le faire admettre, il est pour moi un havre d'amour, un compagnon, un nid douillet où je ne me sens pas abandonnée, indésirable et stérile.Alors, que cherchons-nous réellement ? Que m''apporterait la liberté que tu proposes à ce stade de ma vie, Tamar ? Elle tuerait la dernière étincelle du merveilleux conte de fées qu'était mon amour pour Robert.

Très attachée à l'histoire de la communauté juive de Marrakech, c'est dans ce cadre que Thérse Zrihen-Dvir nous conte une magnifique épopée amoureuse, touchante et pleine de poésie. En mettant l'accent sur les coutumes de cette société régie par les principes religieux, sur l'évolution du traitement réservé aux femmes, elle octroie à son ouvrage une dimension sociale et historique indéniable.

Éditeur: Société des Écrivains - Parution 20 sept 2013 - ISBN: 23420 1239X - Ce livre se trouve à moins de 18 euros.

Thérèse Zrihen, née à Marrakech a déjà partagé avec nous sur ce blog plusieurs extraits de ses écrits: Le décès du Rabin (archives du 24 mars 2010), Un conte du Mellah (archives du 20 mars 2011, Les portes du ciel (26 avril 2011), Les petits canaris (6 février 2012).

Bonnes vacances à ceux qui en prennent, bon séjour à ceux qui vont à Marrakech ou ailleurs et bonnes lectures à tous les enfants de Marrakech.