Monsieur Joseph Dadia nous fait la grande amitié de nous décrire la création et les premières années de l'école Yeshoua Corcos dont il fut l'un des témoins. Ce texte à la fois  autobiographique et historique participe de la démarche d'autres témoignages de la série "Chkoun Ana" par d'autres enfants de Marrakech et du bled. Le premier janvier 2014, il y a juste 65 ans, cette école fut inaugurée au sein du mellah de la Ville rouge. Pour le jeune Joseph et la plupaer de ses camarades du mellah, le français était alors une langue totalement étrangère. On se reportera avec profit vers un autre article de Joseph Dadia concernant les débuts des écoles de l'Alliance à Marrakech de 1900 à 1925. 

© Cet article ne peut être reproduit sans l'accord écrit de l'auteur et sans la mention de l'édition et de sa date de publication: Mangin@Marrakech,  3 janvier 2013.

Ma scolarité à l’école primaire Yéshoua Corcos

Quelques mois avant l’ouverture de l’école Yéshoua Corcos, il n’y avait à Marrakech que le Groupe scolaire Jacques Bigart. Une aile formait l’école des garçons : 17 classes primaires de la Maternelle au Brevet, 3 de Cours Complémentaire et une section de bois, Monsieur René Camhy étant le directeur de ce poste le plus important du Maroc. L’autre aile était l’école des filles : deux bâtiments à un étage, l’un en face de l’autre, de 10 classes chacun, Mlle Line Behmoiras étant la directrice. Malgré l’importance de ces chiffres, le Groupe Scolaire Jacques Bigart, étant saturé, ne pouvait pas recevoir de nouveaux inscrits. Pas loin de deux mille élèves, garçons et filles, fréquentaient déjà ces écoles. Et il en restait autant, sinon plus, dehors, dans cette communauté de plus de trente-cinq mille personnes. A chaque rentrée scolaire, se souvient René Camhy, « une foule de près de deux mille personnes envahit littéralement la cour de l’école ». Les directeurs disaient leur peine de devoir expliquer aux mamans qui étaient là avec leurs enfants qu’il n’y avait plus de place. Ils essayaient d’en trouver tout de même, en serrant les élèves et en ajoutant des bancs dans les classes.

J’appartenais à cette époque à cette catégorie d’enfants qui, pour diverses raisons, ne voulaient pas aller à l’école de l’Alliance. J’avais été admis à Jacques Bigart, du temps où M. Benjamin Yahni était le directeur de l’école des garçons, grâce à mon père qui fournissait du pain de son four pour la cantine, dans la Maternelle que dirigeait avec amour Mme Elmoznino. Je revois encore ces petites tables bleues, ces belles images qui ornaient les murs ; j’entends encore ces chansons dont j’ai oublié les mots. En fin d’année, j’ai été admis à passer au cours préparatoire, mais, étant tombé malade, j’ai dit à mes parents que c’est de la faute à l’école : « Je ne retournerai plus à l’école ». Enfant gâté à qui rien n’était refusé, mes parents ont accepté mon caprice. C’est ainsi que j’ai été amené à aller tous les jours, du matin au soir, pendant les sept jours de la semaine et les douze mois de l’année, à slat La’jama dans la classe de rabbi Messaoud Pinto. Nous lisions et étudions la Tora et les prières du rituel. Un jour, se présenta devant nous un Monsieur différent par son vêtement, son allure et son parler de ceux de ma communauté que je côtoyais dans la rue ou à la synagogue. Je dois avouer que j’étais loin de penser  qu’il pourrait être juif. Il nous expliqua par lui-même ou par interprète, je ne m’en souviens pas, qu’il allait ouvrir une école au mellah, spécialement pour nous, où nous étudierons l’hébreu et les matières qodesh la moitié de la journée, et l’autre moitié le français, l’écriture et le calcul. Le fait de poursuivre les études hébraïques nous a séduits. C’était là l’originalité de cette école.

Cette nouvelle école allait s’établir à derb Tajer, où j’habitais, à vingt pas de chez moi. Je ne sais pour quelle raison je me suis retrouvé dans cette école, avant son ouverture, dans l’une des futures classes en compagnie d’un petit groupe d’enfants de mon âge. Il n’y avait que cette classe qui fonctionnait à l’étage de la maison avec un maître d’hébreu. Un jour, un Monsieur entra dans notre classe avec le directeur. Il nous demanda lequel d’entre nous se prénomme Joseph. J'étais assis au dernier banc tout près de la fenêtre. J'étais le seul à  lever le doigt. Son visage s’illumina. Tout heureux, il  me remit un cadeau. Il venait de célébrer la circoncision de son fils aîné Joseph.

Entre les cours, j’aimais regarder de la galerie l’artisan menuisier, un ébéniste marocain, qui façonnait de ses mains les bancs de l'école, banc par banc, dans la cour carrelée du rez-de-chaussée. Quelle patience !

Du vivant du président Yéshoua Corcos, au milieu de cette cour « une haute, une immense balance, faite pour peser des centaines de kilos, se dresse avec son fléau, comme un gibet à deux branches. Dans un coin, un réduit sombre, meublé d’un coussin déchiré et d’un petit bureau sans pieds pour écrire accroupi. C’est là que travaille le bonhomme, qu’il traite les affaires courantes, qu’il paye, reçoit, compte et mesure » (Jérôme et Jean Tharaud).

L’école Yéshoua Corcos

Il est apparu aux responsables de l’Alliance qu’un nouvel effort devait être impérieusement fourni, vu l’urgence, pour construire une nouvelle école en faveur de la scolarisation de nombreux enfants du mellah, des malchanceux et des laissés pour compte qui n’avaient pas trouvé place à Jacques Bigart. Cette nouvelle école devait être construite en dehors du mellah à Arset-el-Maâch, quartier résidentiel où il existait déjà une école européenne et une école musulmane. En outre, depuis les années 1930, et probablement bien avant, beaucoup de familles juives ont quitté le mellah pour aller habiter dans ses environs : la Bahia, Riad Zitoun el-Jdid, Berrima, Touareg, Arset-el-Maäch, Kasbah, et les rues avoisinantes. La difficulté est qu’il fallait trouver un terrain, et une fois ce terrain trouvé, restait le temps assez long de la construction. En attendant, une solution transitoire s’imposait pour scolariser sans plus attendre de nombreux enfants.[1]

C’est alors que les responsables de la communauté proposèrent d’installer provisoirement la nouvelle école dans la maison habitée autrefois par l'illustre rabbi Yéshoua Corcos (1832-1929), Tajer Yéshoua, ancien président de la communauté (1884-1929). Paraphrasant un dire talmudique (Babli Yoma 69b), je dirai que la « couronne est rétablie dans son ancienne splendeur », car c’est bien lui, le président Yéshoua Corcos,  qui, par son autorité et son charisme, a permis l’ouverture au mellah de la première école de l’Alliance en décembre 1900. Et voilà que la nouvelle école qui s’établit dans sa propre demeure, là où il avait reçu Abraham Ribbi, émissaire de l’Alliance, venu négocier l’ouverture d’une école avec lui, et son premier directeur Moïse Lévy.  Bien entendu, la communauté avait entrepris dans cette maison, à ses frais, tous les aménagements et réparations nécessaires pour faire d’une maison d’habitation un lieu d’enseignement, en transformant les anciennes chambres en véritables salles de classe.

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 Les  responsables de la communauté réunis avant la création de l'école Yeshoua Corcos

Cette photo m’a été offerte par Madame Serfaty Zal, maman de David Serfaty Ex-Directeur de l’E. N. I. O. Cette photo, prise dans la cour de Slat La’jama, est particulièrement évocatrice ne serait-ce que par la présence de mon maître Rabbi Haïm Chochana Zal., qui, en 1947, a quitté Slat La’jama pour l’école Yéshoua Corcos, ouverte par Alfred Goldenberg, pour occuper le poste de maître d’hébreu principal. Au premier rang de droite à gauche, debout : Rabbi Haïm Chochana Zal; puis assis : Rabbi Yéhudah Serfaty, Rabbi Ephrayim En-Nqawwa, Rabbi Moshé Zrihen,Rabbi Mordekhay Corcos, un représentant du Joint, Hakham Dahan, Hakham Chochana et derrière lui Rabbi Zebuloun Chochana.

Au deuxième  rang, entre les Rabbins Zrihen et Corcos figure Monsieur Hayyim El-‘Asri,  président de la Communauté juive de Marrakech, à sa droite Monsieur Eliezer Wizman, membre du Comité de la Communauté juive de Casablanca, à sa gauche Rabbi Eliezer Ouazana, ancien président de la Communauté juive de Marrakech, à sa droite, un autre représentant du Joint. (Photo de la collection Joseph Dadia)

M. Alfred Goldenberg, concepteur de ce nouveau lieu d’enseignement et d’éducation, en devient naturellement son premier directeur. L’école Yéshoua Corcos est inaugurée officiellement le 1er janvier 1949 par M. Jules Braunschvig, vice-président de l’Alliance israélite universelle, et par M. Ruben Tajouri, son Délégué au Maroc, en présence des membres de la communauté et de son nouveau président, M. David Mimran, lequel souligne dans son allocution : « Notre Comité, ému par les nombreuses doléances de parents qui se voient, à la rentrée des classes, refuser l’admission de leurs enfants faute de place, n’a pas hésité à faire tous les sacrifices que comporte l’aménagement de ces bâtiments ». Ainsi 450 enfants, uniquement des garçons, ont été scolarisés. La plupart des élèves viennent de familles déshéritées. Pour eux, une cantine scolaire est ouverte le 22 novembre 1949 dans un réfectoire à ciel ouvert qui n’est autre que le patio de l’école, qui sert aussi de cour de récréation. Le petit déjeuner et le repas de midi y sont servis. A cette occasion, M. Ruben Tajouri prit la parole : « M. Goldenberg, dont je suis heureux de louer ici le dévouement à une tâche dont il conçoit toute l’ampleur,  est demeuré dans la tradition authentique des vrais pionniers de l’Alliance, qui n’ont jamais limité leurs fonctions à un rôle pédagogique. Par des efforts systématiques et opiniâtres, il a doté son école d’une infirmerie, aujourd’hui d’une cantine, et je suis sûr qu’il trouvera le moyen de nous présenter encore des projets et des devis pour nous arracher de nouveaux crédits ». [2]

Cinq classes sont au rez-de-chaussée, et dans un angle les lavabos et les toilettes. Un escalier conduit à l’étage où il y a aussi cinq classes s’ouvrant sur une large galerie, où nous pouvions courir et jouer, le bureau du directeur et l’infirmerie.

   Monsieur Alfred Goldenberg, témoin privilégié de cette époque, note dans un livre : « Parmi les enseignants, il y avait six instituteurs et cinq rabbins, dont Haïm Soussana qui avait remporté le concours du meilleur rabbin du Maroc. Avec l'aide de celui-ci qui connaissait bien les élèves de l'école depuis Sla Azama, nous avons réparti les élèves dans nos dix classes suivant les âges. Les classes étaient toutes des cours préparatoires en ce qui concerne le français : quasiment aucun enfant ne parlait cette langue. A l’exception des deux enfants du trésorier de la communauté, M. Elkaïm, les élèves étaient tous de condition très modeste mais, grâce au concours du Protectorat, de l'AIU, de la Communauté et du Joint Distribution Comittee, je réussis à créer rapidement une cantine scolaire.  » [3] 

Le personnel enseignant de l’école Yéshoua Corcos, année 1948, derb Tajer, mellah de Marrakech.

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De gauche à droite :Céline Ohana, Suissa, M. Lévy, infirmier, Rabbi Haïm Chochana, Yvette Oiknine, Alfred Goldenberg, directeur, Jacqueline Abitbol, Jacques Lévy, Mlle  Hadida, Simon Sabbah. (Archives Alfred Goldenberg)

Première année scolaire (janvier-juin 1949)

J’ai fréquenté l’école Yéshoua Corcos pendant trois années consécutives, du Cours Préparatoire au C.M.1, - il n’y avait pas de classe C.M.2 -. C'est dans cette école que j'ai entendu des mots en français, langue étrangère à mes oreilles, ma langue maternelle étant le judéo-arabe. L’hébreu, je le comprenais. Je ne saisissais pas ce que disait la maîtresse.  Notre voisine Esther Cohen m'aidait à apprendre cette langue.

 La salle de classe, compte tenu de sa configuration, me paraissait  avoir servi de cuisine du temps du président Yéshoua Corcos. Elle n’était pas large mais tout en profondeur sur sa longueur avec une fenêtre au fond. Nous étions à l’étroit dans cette pièce. Et nos maîtres avaient du mal à se déplacer entre les bancs. Un tableau noir flambant neuf était accroché au mur à la droite de l’entrée. Nos maîtres écrivaient avec des bâtons de craie blanche sur le tableau. Mon institutrice était Mlle Yvette Oiknine et mon maître d’hébreu, rabbi Messaoud Pinto que je connaissais depuis Slat La’jama.

 Pendant  la leçon de français, je me cachais recroquevillé derrière un copain assis à la première rangée, afin d'échapper à la vigilance de l'institutrice. Je retrouvais le sourire à l'heure de l'hébreu. Très rapidement j'ai appris à aimer mon syllabaire, et à regarder dans ses pages les illustrations de nombreux paysages de France. Une ferme, sa maison et ses dépendances au toit pentu en ardoise, son puits et son four à pain. Ses vaches, ses chevaux et sa basse-cour de beaux coqs vernissés, entourés de poules mêlant leurs crêtes rouges. Cela me procurait bonheur et sérénité. Sur l'une des gravures du livre, la place d'un village coquet, son maréchal-ferrant, son clocher et ses rues animées. Cela contrastait avec ce que je voyais dans ma rue, derb Tajer, et dans ma maison, dar ben Sassi. Je rêvais de partir un jour du mellah pour ces pays lointains à la rencontre de la vaillante « Petite poule rousse », dont je lisais l’histoire dans les dernières pages du manuel.

J'ai appris à chanter. Je me suis inscrit aux louveteaux et ma cheftaine, Mlle Céline Ohana, m'aimait bien. Elle enseignait dans une classe du rez-de-chaussée. Je fréquentais bien avant l’école les Bné-Akiva ; notre madrikh était Barbibay.

A l'école, la sonnerie de la cloche annonçait le début et la fin des cours, et, entre les cours,  la récréation, moment de détente et de liberté. Nous troquions alors des jouets de fortune entre nous sous le regard  indulgent du directeur. Dans la petite école religieuse, sla, la récréation était inconnue. Cependant lectures, chants et dandinements s’interrompaient « quand le rabbin, en l’absence de sa femme, s’en va surveiller la marmite dont le contenu menace de déborder, ou bercer le nouveau-né qui glapit, muscles tendus » (José Bénech). Rachi nous explique que la classe, dans la synagogue ou dans la maison du maître, bèt-Rabbi, reprenait quand les enfants entendaient le tintement des grelots des manteaux recouvrant les Sifré-Tora, les rouleaux de la Loi (Babli Shabbat 58b).

Je me souviens que, chaque fois qu’on remplissait un cahier, l’institutrice ou le maître d’hébreu mettait sa signature au bas de la dernière page. Nous portions le cahier à M. Goldenberg qui nous remettait en échange un cahier neuf.

Je me souviens que, pour pousser à l’émulation, le directeur affichait à la fin de chaque mois les résultats de toutes les classes sur un pan de la galerie. Les bons élèves étaient heureux de voir leur nom figurer sur de grands panneaux.

Les vacances d’été de cette année 1949 étaient là. Au Groupe Scolaire Jacques Bigart attenant à Jnan-el-Afia, le « Jardin de la Paix », les élèves saluaient le dernier jour de l’école en chantant : « Gai, gai, l'écolier/ C'est demain les vacances/ Passons par la fenêtre/ Cassons tous les carreaux … ». On eût dit un défi lancé par les élèves de plein fouet au visage de l'autorité et de la discipline, doublé d'un appel solennel à l'indépendance  et au mouvement.

L’été, peu d'enfants du mellah partaient à la plage grâce à l'aide de l'Aide Scolaire. Mais ces vacances organisées vont prendre une extension dès le début des années 1950 et ce, jusqu'en 1972, date de la dernière Colonie de vacances de MogadorEssaouira », dirigée sans interruption depuis 1956 par le regretté David Dayan.

A cette époque, les grandes vacances scolaires duraient trois bons mois, à passer, pour ceux qui n’avaient pas la chance de partir à la mer ou à la montagne, dans la chaleur étouffante de l’été marrakchi.

En ce début des vacances scolaires de l’été 1949, nous errions par petits groupes dans les rues, sans savoir trop comment meubler nos journées. Puis, la vie a repris le dessus sur notre oisiveté et nos frasques. Nous étions quelques uns à rejoindre les murs de nos slawat (pl. de sla) pour l’étude et les prières. Ce retour à l’école religieuse nous procurait détente intellectuelle et calme intérieur. Nous nous délassions dans la méditation et l'approfondissement de pages bibliques et talmudiques. Dans cet immense puits de sagesse, nous puisions la sève et la fraîcheur indispensables. Nous cessions de penser à la température torride qui sévissait  à l'extérieur. Le soir après l’étude, dans le souffle vespéral, nous nous adonnions à d'interminables rencontres autour du ballon rond du côté du cimetière.

Rabbi Nessim Bénisty enseignait dans notre école, mais il continuait ses cours à la sla. Ami de la famille, il m'a admis comme élève dans sa sla, située dans la synagogue de Dar ben Ftoukh dite Slat Hanéguidim, sise rue Corcos à quelques mètres de l’école. Ainsi a débuté pour moi une fabuleuse aventure culturelle et des années de bonheur jusqu'à mon entrée en sixième du Cours Complémentaire. Il m'a été donné d'approfondir mes connaissances en Torah, en Talmud, et, principalement, en grammaire. Je jonglais avec la racine et la conjugaison des verbes irréguliers. C'est à lui que je dois mes notions sûres et incontestables en  grammaire hébraïque. Il nous a dévoilé les arcanes du savoir juif. Il a mis à notre portée l'enseignement théorique et pratique des règles, si précises et strictes, relatives à la « shéhita »  des volatiles. Je regrette aujourd’hui de ne pas avoir expérimenté ce corpus de règles. Il aurait pu être utile pour moi dans maintes occasions, spécialement en cette phase de mon existence où je vis loin de toute communauté juive organisée et des boucheries cacher. Depuis le mois d'août 2001, je me suis installé définitivement avec mon épouse Martine dans notre maison de campagne, une chaumière bretonne construite en 1777 dans un hameau de quatre maisons dans le Morbihan. J'ai en effet aujourd'hui l'opportunité d'élever au grain des poules et des coqs en pleine nature. Grâce à internet, je commande les produits cacher qui nous sont livrés directement.

Rabbi Nissim Bénisty nous recommandait la lecture ardue et savante de  l’exégèse biblique d’Abraham IbnEzra, savant pluridisciplinaire, poète et grammairien de l’Age d’or Espagnol. Dans son enseignement, Rabbi Nissim s'écartait parfois des sentiers battus et balisés par tant d'années d'enfermement et de conservatisme. Il s'intéressait à la modernité et au progrès et il restait ouvert à la recherche intellectuelle, avec  curiosité, tolérance et bienveillance. C’était un grand talmudiste, très respectueux de la halakha, la théologie juive lato sensu. Un grand esprit et un éminent hakham, érudit ès-sciences juives. Il nous a initiés aux commentaires de Shmouel Lev Gordon, enseignant, éducateur et commentateur de la «Miqra », l’exégèse biblique. Il s’appuyait sur la recherche scientifique et les découvertes archéologiques. Ceci constituait à l’évidence une révolution dans la pédagogie juive, adoptée dans l’enseignement traditionnel dans les mellah. Nous étudions chez lui le soir après la classe, le vendredi excepté, le samedi après-midi et le dimanche toute la journée. L'été, nous apprenions Daniel et Job. Il arriva qu'un élève s'assoupit par un certain après midi de canicule.Sur un signe de la main de Rabbi Nissim, toute la classe entonnait le verset célèbre de Job  Ainsi l'homme se couche et ne se relève pas;/ les cieux disparaîtront avant qu'il ne s'éveille/ et ne surgissede son sommeil » (Job 14, 12). L'enseignement reçu chez Rabbi Nissim m'a accompagné tout au long de mon itinéraire scolaire. Il a été fondamental pour moi. Il forme la clé de voûte de ma connaissance de la science hébraïque dans l'acception la plus large.

Le personnel enseignant de l’école Yéshoua Corcos, année 1948, derb Tajer, mellah de Marrakech.

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De gauche à droite :Debout: Rabbi Haïm Chochana, Rabbi Messaoud Pinto, Jacques Lévy, Simon Sabbah, Rabbi Nessim Bénisty, Barchichat ?, Rabbi Corcos ?

Assis : Mlle Oiknine infirmière, Yvette Oiknine, Jacqueline Abitbol, Alfred Goldenberg, Mlle Hadida, Celine Ohana. (Archives Alfred Goldenberg)

Deuxième année scolaire (1949-1950)

J’ai appris à lire et à écrire couramment et j’ai été admis à passer dans la classe des grands de l'école, le Cours Elémentaire que tenait Mlle Abitbol.

Nous nous sentions tous à l'aise dans cette classe, agréable et aérée, et confortablement installés deux par deux sur des  bancs en bois massif, munis d'encriers en porcelaine remplis d'encre violette, avec une rainure où nicher nos porte-plume. De belles images ornaient les murs de cette classe. Sur l'une d'elles, l'on voyait un champ de blés dorés avant la moisson, dans la chaleur d’un gai mois d'août. Les épis de blé qu’il m’arrive de contempler dans les campagnes françaises me renvoient toujours à cette image de ma prime scolarité.

Mlle Abitbol nous initia au vocabulaire de la langue française. Elle nous apprit à écrire les lettres de l'alphabet, avec les pleins et les déliés, avec la mythique plume SergentMajor. Emouvante écriture violette ! Il y avait dans sa classe de bons élèves.

Notre professeur d'hébreu était rabbi Haïm Chochana. Par son enseignement impeccable inspiré par l'érudition du lettré qu'il était, par sa sensibilité poétique et  son altruisme, puisant aux sources vives de la culture hébraïque et de la pédagogie moderne, nos connaissances  avaient progressé à pas de géant, à un point tel que nous parlions hébreu en classe, et que nous abordions avec rigueur et en détail l'étude des «dinim », et la lecture enrichissante et captivante de nombreux textes tirés de la aggada et du midrash. Il tenait à ce que nous sachions par cœur « Modimdérabbanan ». Durant la période de l’«Omer », il nous interrogeait au début de chaque cours sur le comput du jour. C'était sa façon à lui de vérifier si nous fréquentions régulièrement la synagogue à l'heure des offices. Toute défaillance sur ce point par l'élève interrogé appelait séance tenante une sévère réprimande devant tout le monde. Ce qui était en soi une lourde punition d'être livré à la vindicte publique. A cela s'ajoutait une sanction corporelle de quelques coups d'une règle en laiton sur la pointe des doigts des deux mains.

« Qui aime bien châtie bien », dit un vieil adage, approuvé en cela par la sagesse populaire. Rabbi Haïm Chochana aimait ses élèves comme la prunelle de ses yeux. Nous trouvions normal et légitime le fait d'être châtié par lui. Ce genre de correction était tout à fait exceptionnel, et le maître n'en usait qu'avec tact et mesure. C'est certainement en raison de cela que nous sommes devenus des éléments valables, appréciés et bien insérés dans la société. Merci, Rabbi et Maître, pour ton enseignement et ton éducation ! Un jour, et pour n'avoir pas appris ma leçon convenablement, le maître m'infligea la peine de la baguette sur les doigts, bien que je fusse l’un de ses meilleurs élèves. Nous étions tous égaux à ses yeux et tout écart méritait une sanction. La première rangée des bancs était réservée aux bons élèves, suivant leur classement mensuel au vu des notes obtenues. Ce classement était valable pour l’hébreu. Pour le cours de français, chaque élève s’asseyait à la place qu’il avait choisie dès le premier jour de la rentrée. En général, les meilleurs élèves étaient Haïm Bitton, Revah, David Cadoch, Joseph Dadia, Hazan, Perez, Mony Elkaïm, Salomon Azuélos, Assayag, Portal. Je peux le dire aujourd’hui avec humilité que j’ai été classé souvent parmi les premiers dans la classe de rabbi Haïm Chochana. C'est de cette époque que date l'affection de mon vénéré maître pour moi, et réciproquement. Durant les cours de rabbi Haïm Chochana, un grand silence régnait en classe, et que venait rompre parfois, et fortuitement, le son métallique d'une pièce de monnaie tombée de la poche d'un malheureux sur le sol carrelé. Après la chute de la piécette, toute la classe criait d'une seule voix, «kessef », argent. Comme attirée par une main invisible, la pièce roulait imperturbablement sur son cordon pour terminer sa folle course à l’endroit où se tenait le maître. Il se contenta de se baisser pour la ramasser, et il la rangeait ensuite dans un pot dans l'armoire à vantaux vitrés, taillée à même le mur de la salle à la droite du tableau noir.  Selon l'usage établi entre nous, l'argent était confisqué au profit de l'achat par l'école de fournitures scolaires, et que notre directeur nous remettait au fur et à mesure de nos besoins. Cet incident détendait l'atmosphère un bref instant et, sans désemparer, la classe replongeait dans son sérieux et sa concentration habituelles. Le cours reprenait comme si de rien n'était.

Autrefois, cette salle de classe, au premier étage de l’école, faisait fonction de salon où se réunissaient rabbi Yéshoua Corcos et ses enfants. Le plafond, sculpté et assemblé, était peint de belles couleurs fines dans la plus pure tradition hispano-maghrébine. De belles et grandes fenêtres vitrées, reposant avec dignité et opulence sur des enseuillements parés de zelliges polychromes, rehaussant le décor intérieur de la pièce et lui procurant air et lumière, donnaient sur une galerie circulaire, protégée par une balustrade en bois tourné.

En classe de français, j'avais affronté et bravé les meilleurs comme mon condisciple et ami, Mony Elkaïm, actuellement éminent neuropsychiatre de renommée internationale et écrivain. Déjà avant sa scolarité, il parlait couramment français dans sa famille, et il était toujours habillé avec goût et raffinement. Nous sommes vite devenus copains. Il m'a invité plusieurs fois chez lui, une somptueuse maison dans le quartier de « derb Naqoss », jouxtant le Palais de la Bahia. Son père, ancien trésorier de la Communauté, projetait pour nous sur un écran des dessins animés et des films d'aventures. Ce qui était pour moi une grande découverte.

Une fois, j’ai obtenu la meilleure note au grand dam d'un élève,  fort en hébreu et en français. Etonnée par les résultats de son frère, à qui elle donnait des cours particuliers de français chez elle, sa sœur eut l’audace de venir dans notre classe, et je l'ai autorisée à vérifier mes notes. Elle est partie, honteuse et tête baissée, sous les regards réprobateurs et sarcastiques de mes camarades.

Rabbi Haïm Chochana nous a initiés à la poésie hébraïque. En bon pédagogue, il a écrit au tableau le premier poème, composé par le grand poète national juif, Haïm Nahman Bialik, «A l'oiseau », en hébreu « El ha-tsipor », d'une veine sioniste délicate et  nostalgique, exprimant un ardent amour pour la Patrie renaissante et pour ceux qui la reconstruisaient. Il n'y avait pas de livres et «El ha-tsipor », poème de 64 vers, était recopié par chacun de nous sur  le  cahier. Nous comprenions tous les mots de ce poème. Nous l'avions appris par cœur. Nous le récitions et nous le déclamions à haute et intelligible voix sur un ton convenable. C’est cela qui s’appelle en hébreu : « diqloum ». J'imaginai ce doux et bel oiseau, à la voix suave, revenant des pays chauds, se posant sur le rebord de la fenêtre du poète qui ne cessait de penser à lui durant la saison des neiges et du froid. Le poète, languissant, attendait le retour de son messager à la belle saison pour avoir des nouvelles de ses frères de Sion, si lointains et si proches, ses frères bienheureux résidant sur la Terre où le printemps est permanent. Quoi de neuf dans la vallée de Sharonet sur le Mont Hermon? Et les eaux du Jourdain sont-elles pérennes et toujours si limpides? Et mes frères ont-ils moissonné avec des cris de joie ce qu'ils ont semé dans les larmes? Qui donc va me procurer des ailes, et je volerai de suite vers le pays où fleurissent l'amandier et le palmier? Poème grandiloquent, émaillé de périphrases et de métaphores ! Parcours initiatique et initiateur pour le néophyte à la beauté sublime de la poésie et à la rêverie ! Ce poème emblématique me fit aimer les vers et les rimes et, plus tard, juste après le bac, j'imitai le poète, en versifiant dans la mélancolie d'un soir «Mahalat haréqanout ».

Nous avons appris d'autres poésies de Bialik. Je me souviens encore aujourd’hui de « Maâsséyaldouth » : un dialogue entre un enfant, une pendule, une porte, un seau d’eau, une  rue, le poète lui-même,  un élève, le chien Nibhaz et le chat Léqech. C'est un long poème, un pizmon, d'une quinzaine de pages, à propos d'un enfant qui voulait faire la grasse matinée. Il a été puni pour cela par son père à coups de fouet pour avoir manqué l'école. Durant trois jours, cet enfant ne pouvait pas soutenir le regard de ses copains qui l’ont poursuivi de huées et de horions, « guir, guir,guir… ».

Il y a aussi cette complainte à propos d'un aigle féroce, altéré de vengeance, qui a mis en charpie les tendres oisillons d’une colombe. Il l’a, de ses griffes acérées, chassée de son nid, qu'il a ensuite détruit  par le feu. «Tel un aigle puissant pose, après le combat, / Son ongle sur sa proie » (Victor Hugo. Je ne me souviens plus du titre de cette complainte ni de son auteur. La colombe dans sa douleur, solitaire et privée de sa progéniture, criait son malheur  aux passants: « Lékhou na chaalou ett néhar hamaïm ! « Allez donc auprès du fleuve prendre des renseignements ! ». Voici une strophe de cette élégie, gravée à jamais dans ma mémoire : «Hanéchèrehanéchèregozalailtaraf / Chikélani guerchani vé ettqini saraf / Lékhou nachaalou ett néharhamaïm ».[4] Les eaux du fleuve, souillées de sang, témoigneront du carnage commis par l'aigle qui a déchiré les oisillons. « O vous tous qui passez par le chemin, / regardez et voyez/ s'il est une douleur pareille à ma douleur, /celle dont j'ai été frappée, /celle dont Yahvé m'a affligéeau jour de l'ardeur de sa colère » (Les Lamentations 1, 12). Il s'agit d'une allégorie aux accents dramatiques et lyriques se rapportant au  peuple juif dans la galouth, « La vallée des pleurs » du poète (Les Psaumes 84, 7), dans l’espérance de son retour à Sion. La colombe, columba livia, est la métaphore du peuple d’Israël, knesset yisraël.[5]

Un après-midi de Hanouca, M. Goldenberg est venu dans notre classe  à l'improviste, en plein cours d'hébreu. Il s'est installé nonchalamment sur un siège, juché sur l'estrade, et nous a déclaré qu'il allait nous apprendre une chanson. Il a aussitôt entamé un hymne solennel d'une voix traînante, avec quelques difficultés à articuler les gutturales: « Téhézakna yedei kol aheinou hamehonenimAfrotartsénou baacher hèm cham Boou chekhèm ehad léézratth haam… », « Que soient fortifiés les bras de nos frères, /Qui fécondent partout la poussière du pays!/  Ne vous laissez pas sombrer dans la désespérance!/ Joyeux et forts, venez tous à l'aide du peuple! ». « Téhézakna », poème de Bialik, proclamait la gloire des bâtisseurs. Il est devenu  l'hymne national du sionisme. «Téhézakna » était le premier mot de « Birkat âm -Bénédiction du peuple », poème en huit strophes de quatrains.

Dans ce poème-ci, comme dans « A l’oiseau », Bialik apparaît comme un  poète aux accents sionistes. Par la suite, il n’a donné que très peu de vers ayant pour thème l'idéal sioniste. La critique littéraire signale que Bialik et Tchernikhovsky, deux coryphées de la poésie du temps, ainsi que d'autres poètes, semblent pour un bon nombre d'années fuir le thème du Sionisme, qui donnait manifestement à la littérature hébraïque sa raison d'être et sa prise véritablement nouvelle sur la vie.

La deuxième année de ma scolarité a été pour moi une année-phare d'étude et d'enseignement. Mes progrès fulgurants m'ont permis de parler et d'écrire couramment en hébreu, comme si elle a été ma langue maternelle. Cette année-là a compté dans ma vie et dans ma scolarité. Je recopiais sur des cahiers avec soin  et application les leçons d'hébreu, en ayant recours à la mnémotechnie et à l'acronyme pour les « dinim », matières ardues. Avec le temps, je n'étais plus en mesure de déchiffrer mes textes, la mémoire humaine ne peut pas enregistrer continuellement des formules et des signes sans défaillir. Les mots exigent de nous respect et considération quant à leur forme, leur identité ; ils ne peuvent tolérer d'être malmenés et transformés en signes cabalistiques.  Je paierai cher pour retrouver ces cahiers, lesquels, j'en suis sûr, ont fini par atterrir, en suivant des chemins de traverse, sur les étals d'un marchand de cacahuètes. Leurs pages ont dû être utilisées par ce brave homme comme de banals et anonymes cornets, afin d’écouler ses fruits secs auprès d'une clientèle fidèle et accoutumée, recherchant une panacée pour passer les moments creux du shabbat.                                                                                                                                                                                           

Dans notre classe, parmi mes meilleurs camarades je comptais David Guénoun, Yéhudah Perezet, Mardochée Abergel, futurs espoirs du football du mellah. Nous jouions à l'envi au ballon rond contre les élèves de la classe de Simon Sabbah ou de Jacques Lévy sur le terrain de l'école Jacques Bigart. C'étaient des parties mémorables de jeu, de défoulement et de plaisir. Peut-être que je mélange les faits en anticipant d'une année sur l'autre. Peu importe ! Ces plaisirs de football scolaire ont bel et bien existé. C'était quelque chose d'assez exceptionnel pour l'époque.                          

Troisième année scolaire (1950-1951)

La rentrée scolaire d’octobre 1950 me réserva bien des surprises. Monsieur Armand Tobaly,  que nous ne connaissoins pas, remplaça Monsieur Goldenberg. Il venait de l’école de l’Alliance à Taroudant. Rabbi Haïm Chochana n'était pas à son poste. Rabbi Messaoud Pinto était honoré et flatté de lui succéder. Il était heureux de retrouver ses anciens élèves de slat La’jama. Quelque vingt camarades de l’an dernier manquaient à l’appel, et, parmi eux, les meilleurs en hébreu. La plupart ont émigré en Israël avec leurs familles, et les autres ont quitté l’école pour apprendre un métier. Un nouvel instituteur, Victor Perez, arriva dans notre classe. Jeune, à peine plus âgé que certains élèves, élégant, sympathique et avenant. Beaucoup de charme et de finesse ! Il portait en lui cette grâce que peu de gens reçoivent de Dieu. Et quel esprit vivace ! Nous l'avons tout de suite adopté. Ses cours étaient agréables. Il nous initia au dessin, matière nouvelle pour nous. C’est magique de dessiner et de colorier. Le ludique se mêlait à l’instructif, et nous ne nous apercevions pas de l’heure qui passe. Une fois, l’instituteur nous demanda de dessiner un cheval. Un élève dessina un porche. Sur question de l’instituteur, il répondit que le cheval venait de passer.

M. Perez aimait à l'heure de la récréation à se sustenter d'un bout de fromage avec un morceau de baguette de pain. Ce détail m'avait frappé. Chez moi, nous ne mangions ni fromage ni baguette.

La salle de classe, suffisamment spacieuse, occupait à elle seule une aile du premier étage. Il y avait de la place entre le tableau et la première rangée. Les bancs, alignés quatre par quatre sur la largeur, n’emplissaient que la moitié de la pièce. L’autre moitié servait d’aire de jeu à l’heure de la récréation ou de rencontre entre copains. Par des portes-fenêtres, du côté de la galerie, filtraient beaucoup de lumière dans cet espace agréable.

Chaque matin, nous nous alignâmes l’un derrière l’autre devant l'entrée de la  classe, et notre instituteur vérifiait nos oreilles et notre toilette. Il insistait beaucoup sur l'hygiène et la propreté. Il était strict sur ce point, mais ouvert et tolérant en classe, patient, attentif et bienveillant. Je ne me rappelle pas l'avoir vu punir qui que ce soit.

 Parmi les activités de plein air qu'il organisait pour nous, j'appréciais largement les promenades dans les artères de la Ville nouvelle, conçues et tracées par le Capitaine Landais, premier administrateur français de Marrakech. Cette nouvelle ville, située à quelques kilomètres au nord de la Médina, s’appelait le Guéliz. Elle s’étalait au pied de l’îlot rocheux éponyme, à proximité du  quartier militaire  établi  sur l’emplacement de l’ancien camp français. La première maison de ce quartier européen sortit de terre en 1913. Le Capitaine Landais, conformément aux directives de Lyautey, imposa « Un tracé essentiellement composé d’une grande place circulaire, la Place du 7 Septembre, date de l’entrée de Mangin à Marrakech. De cette place partaient des voies rayonnantes : l’une vers la médina et les autres suivant les anciennes pistes de Casablanca et de Mogador ».[6] Lors de nos promenades au Guéliz, nous regardions les vitrines des magasins modernes disposés sous des arcades, « desservies par de larges avenues bordées d'arbres dont la croissance a été si rapide qu'ils ont transformé en dix ans un désert aride et nu en une véritable oasis. Miracle de l'eau! » (Prosper Ricard). De loin, nous contemplions cette colline de Guéliz qui se dresse face à la ville, et qui a fourni vers la fin du 11ème siècle aux premiers bâtisseurs almoravides les pierres de la « qasba », le « Dar al Hajar  », premier noyau de Marrakech sur des terres marécageuses, dans une plaine brûlante infestée de bêtes sauvages et de brigands, achetée à bon prix à une femme Masmouda. L’Emir Youssef benTachfin donna une âme saharienne à la ville dont il posa les premiers fondements. Il porta les pierres avec les maçons pour la construction d’une mosquée, et il fit bâtir pour sa mère une maison. Ces trois éléments formaient l’embryon d’une ville qui deviendra la capitale d’un Empire. Au départ, ce n’était qu’un campement militaire stratégique, protégé par des haies de branchages de jujubiers sauvages en guise de remparts de la ville. Le fils du fondateur l’entoura d’une enceinte fortifiée, signe extérieur de l’autorité impériale. Chaque fois qu'il m'est donné de revenir dans ces lieux, je regarde la colline de Guéliz, et je songe avec mélancolie à ces promenades d’autrefois avec notre instituteur. Elles me hantent encore.  Il est vrai que l’émotion m’étreint à chacun de mes passages dans ma ville natale, pour quelques heures ou quelques jours. Ce sentiment s’empare de moi,  où que je me rende, et plus intensément encore lorsque je passe sous le porche de la grande porte inamovible, qui garde et protège le mellah afin de le retrouver intact, mais hélas décati et érodé par le temps qui passe. Pardi, il suffit de quelques truelles de torchis et de seaux de chaux pour redonner un allant de jeunesse à notre bon et fidèle quartier !

Un dimanche, nous partîmes tôt le matin de derb Tabapour une excursion à la campagne avec M. Perez et Mlle Mazaltarine, originaire d'Essaouira ; elle était l'institutrice de la classe contiguë à la nôtre, un C.M.1 aussi, mais d’un niveau inférieur. Une sourde rivalité opposait les deux classes, et nous étions les meilleurs en tout.

Rabbi Nessim Bénisty donnait des cours d’hébreu dans cette classe. Je l’entendais apprendre à ses élèves que la sixième lettre de l’alphabet hébraïque, le « vav », ne se prononçait pas « waw » comme en arabe classique. Il insistait beaucoup sur une bonne diction de l’hébreu moderne. Il écrivait un énorme « vav »   sur toute la largeur du tableau, afin que nul n’en ignore.

Le bonheur scolaire en cette année n’a été que de courte durée, interrompu à la suite de l’opération d’un œil de M. Perez. Une délégation de notre classe lui a rendu visite chez ses parents à Qsebtnhass, un vieux quartier de Marrakech. Elle lui a offert un présent au nom de tous les élèves. Monsieur Perez a été remplacé par une institutrice. Depuis, je n'ai plus eu l'occasion de le revoir. Parfois M. Tobaly venait épauler l’institutrice. Il nous a appris quelques fables de La Fontaine. J’ai gardé en mémoire « Le héron au long bec emmanché d’un long cou … Du goujon, c’est bien là le dîner d’un héron … » Il disait cette fable en imitant le cri aigre du héron, mimant la silhouette boiteuse de l’animal au port aérien. Ce qui nous amusait le plus, c’est sa manière emphatique de prononcer « Du gooujoon !  ». C’est de cette fable que nous avons tiré un dicton, pour plaisanter entre nous, et imiter M. Tobaly : « Du goujon ! Encore du goujon ? ». Cela nous faisait rire.

Un jour en fin de matinée, M Tobaly entra dans notre classe en compagnie d’un rabbin, qui nous a impressionnés par sa taille et ses vêtements sacerdotaux aux couleurs chatoyantes. C’était rabbi Makhlouf Abihssira qui venait d’arriver de Tafilalet pour présider le Tribunal rabbinique de Marrakech.

A la fin de l’année, M. Tobaly organisa un examen général auquel participèrent les élèves des deux C.M.1. J’ai été classé premier. Est-ce pour cette raison-là que j’ai été dirigé, avec David Cadoch et deux ou trois autres élèves bien notés, vers la nouvelle école de l’Arset-el-Maâch, alors que d’autres bons élèves, comme Salomon Azuélos et Assayag, sont partis pour le Groupe Scolaire Jacques Bigart ? Comment a été fait le choix et la répartition des élèves entre le nouvel établissement, inauguré le 1er octobre 1950, et le légendaire établissement scolaire du côté de Jnan-el-Afia, dont les premières classes datent de 1922 ? Cette nouvelle école s’appelait Groupe Scolaire Georges et Maurice Leven. Elle comprenait une école primaire et quatre classes mixtes du Cours Complémentaire. C’est là que j’ai retrouvé M. Goldenberg, son directeur, mon maître rabbi Haïm Chochana, et mon ami  Mony Elkaïm.

Fait à Kervenic-en-Pluvigner en ce mardi 29 mars 2011

Joseph DADIA


[1] En octobre 1912, le général Lyautey fait son entrée à Marrakech. Il entre au mellah et se rend à l’école de l’Alliance. Au cours de cette visite, « les dirigeants de la Communauté lui demandent la construction d’une école digne de l’Alliance. Le général promet d’étudier la question avec bienveillance. Quelque temps après, il propose  à la Communauté un terrain de 300 m2, situé près du mellah (à une centaine de mètres), mais en dehors de l’enceinte : c’est le terrain où est installé aujourd’hui le marché juif. Les dirigeants israélites refusent cet emplacement craignant que les enfants n’y soient pas en sécurités », cf. Alfred Goldenberg in Les draps blancs, p. 47, article publié par le Trait d’Union - Bulletin d’informations et de liaison du Judaïsme de Marrakech, N° 15, mai 1989.

[2] Alfred Goldenberg, op. cit.,  p. 51 et passim. Il écrit que l’école a été inaugurée le 1er janvier 1948. Mais cette date de 1948 ne concorde pas avec les années de ma scolarité.

[3] Alfred Goldenberg : Souvenirs d’Alliancep. 108 et passim, Editions du Nadir, Paris 1999. Les deux textes de M. Goldenberg,,  que je cite, sont une source historique précieuse. J’y ai trouvé quelques éléments importants pour cet article, même si je ne peux citer telle phrase ou telle expression à chaque fois.

[4] Voici cette strophe du poème en hébreu :

הנשׁר, הנשׁר גוזלי טרף / שׁכּלני, גרשׁני ואת קני שׂרף / לכו-נא שׁאלו את נהר-המים.

[5] L’expression  knesset  yisraël est dans le Talmud (Babli Menahot 53a) ; cf. le Targum sur Psaumes( 56, 1), « yonat élem réhoqim »  et le Cantique des Cantiques (2, 14), « yonati béhgvé hasséla’ ».

[6] Cf.  L’œuvre d’Henri Prost -architecture et urbanisme, gros ouvrage publié par l’Académie d’architecture en 1960, p. 110.

Une autre photo des personnalités de la communauté vers 1947, époque de la décision de créer l'école Yeshoua Corcos

 

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Cette photo m’a été offerte par le professeur Paul Fenton avec ce commentaire : « Ouverture du Talmud-Tora de Marrakech, sous la direction de Hakham (Shelomoh)  Dahhan, en présence des représentants du Joint et les Rabbins de la ville, Menahem Ab, 1947. On reconnaît au premier rang de droite à gauche

- Rabbi Yéhudah ha-Serfaty, Rabbi Ephrayim En-Nqawwa, Rabbi Mosheh Zrihen,

- Rabbi Mordekhay Corcos, les deux représentants du Joint,

- Monsieur Elazar al-Wazzana, Hakham Zebuloun as-Sabbagh.

Au deuxième  rang, entre les Rabbins Zrihen et Corcos figure

 -Monsieur Hayyim El-‘Asri (1890-1979), président de la Communauté juive de Marrakech,

- à sa droite Monsieur Eliezer Wizman, membre du Comité de la Communauté juive de Casablanca,

A sa  droite, au troisième rang, Hakham Dahhan ».

En réalité, ce Talmud-Tora de Slat La’jama existait bien avant 1947. J’y étais.

En 1947, j’ai quitté le Talmud-Tora pour l’école Yéshoua Corcos, ouverte  spécialement pour ses élèves par Alfred Goldenberg, Rabbi Haïm Chochana Zal, principal maître d’hébreu.

(Collection Joseph Dadia)

© Cet article et ces photos de Joseph Dadia ne peuvent être reproduits sans l'accord écrit de l'auteur et sans la mention de l'édition et de sa date de publication: Mangin@Marrakech,  3 janvier 2013.

 Merci à Joseph Dadia pour cet article particulièrement intéressant sur une période importante de la communauté juive de Marrakech. Il permet d'enrichir ce que nous savions sur les écoles de l'Alliance Israélite Universelle à Marrakech. Ainsi se complète aussi ce que nous avons déjà présenté sur ce blog des écoles musulmanes et des écoles européennes devenues pour certaines collèges et même lycées. Nous accueillerons volontiers sur ce blog d'autres récits, témoignages et photographies concernant l'école Yeshoua Corcos, ses professeurs et leurs classes. Ils sont les bienvenus.