Une orchidée blanche pour les mamans ce dimanche et deux autres photos du voyage à Marrakech

Orchidée-blanche-01

Nos voyageurs revenus cette semaine à Marrakech sur les lieux de leur jeunesse - 13-24 Mai

MohamedVI-de-France236 Du hublot, avant l'atterrissage, l'avenue Mohamed VI, la plus longue du Maroc, ancienne avenue de France et son prolongement.

aerogare-mrk L'aérogare de Marrakech, sur le chemin de la ville aimée. À Marrakech il fait particulièrement chaud. Les voyageurs se retrouvent à l'Hôtel Amalou, 156 Avenue Abdelkarim elkhattabi, (autrefois avenue de Casablanca) proche de l'École du Guéliz.

2014 05 17 R GROUPE 03 Une partie du groupe à l'hotel. Robert Lucké est debout au centre. D'autres ont choisi de rechercher la fraîcheur dans l'Atlas, vers Ouarzazate (DR 17 mai)

2014 05 17 R GROUPE 01 Promenade en transports en commun à travers la ville. C'est l'occasion de raconter sa jeunesse à ses enfants et petits enfants. Merci à la famille Beau pour la communication de ces photos (DR 17 mai)

Merci à nouveau pour l'envoi de deux nouvelles photos d'amis

2014 05 19 Odette Bregeot Robert Chama Quelques amis se retrouvent à l'hôtel, Pierre-Yves et Annie Beau avec Odette Bregeot et Robert Lucké en discussion avec Chama.(DR 19 mai) Voir le commentaire de Chama.

2014 05 19 Hassan Chama 106 Roger, Phuong et Annie Beau retrouvent Hassan et Chama dans son magnifique salon et échangent souvenirs et projets.(Photo PY Beau DR 19 mai)

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Lalla Claudine était aussi à Marrakech cette semaine avec ses amis d'enfance Anne et Roland.

Lalla Claudine nous envoie une photo de fleur récente de Marrakech. Nul ne peut résister au plaisir de la partager sur le blog.

Lalla Claudine participerait au prochain Moussem à Avignon le 15 juin. 

(Photo Lemaure DR 16 mai)

 

 

Joseph Dadia ajoute une page à la série Chkoun Ana en partageant des souvenirs de son enfance marrakchie.

Joseph Dadia est Président fondateur de l'Association des juifs de Marrakech et nous a déjà gratiifié de ses synthèses historiques sur l'AIU, le scoutisme Israélite et sur les traditions du  Mellah de Marrakech, tous sujets liés intimement à son histoire personnelle. Même son hommage à la Doctoresse Légey cèle des souvenirs de sa propre famille. Aujourd'hui il nous parle dans un style plein de poésie de ses jeunes années dans sa rue 'Derb Tajer' au sein du Mellah et de son sport favori le football. Il évoque aussi son retour sur les lieux de son enfance où il retrouve avec émotion un ancien copain. Merci à lui pour cette page de l'histoire des Marrakchis.

DERB TAJER

Je suis né à Marrakech, non loin de la Place Jama’-el-fna, à la maternité marocaine fondée en janvier 1927 par la Doctoresse Françoise Légey.

Toujours me revient en mémoire cette maison dar ben Sassi dans la rue Corcos, derb Tajer, à l’ombre de la Saba de Rabbi Yéchoua Corcos (1832-1929), premier président de la communauté juive de Marrakech (1884-1929), et grand argentier du Sultan du Maroc.

Tous mes souvenirs d’enfance sont concentrés dans cette maison et dans cette rue du mellah. Les dix premières années de ma vie. L’école primaire Yéchoua Corcos à quelque dix mètres de ma maison. Je l’ai fréquentée pendant trois années. Quelques pas plus loin, est la synagogue ben Fetoukh. Là, j’ai suivi des cours de Bible, de Talmud et de Grammaire dans la sla de mon Maître Rabbi Nissim Bénisti Zal. Les femmes qui m’ont choyé, gâté et élevé : maman, grand-mère Imma Sti, mes tantes Zhor et Hbiba, mes voisines Esther Cohen et Simy bent-el-Garçon. Mon voisin Aqiba Elkhrief dit el qra’, l’un des héros du mellah, m’adorait. Il m’offrait des bouteilles de limonade du kiosque qu’il tenait à l’entrée de notre rue, quand il n’était pas en prison par suite d’une rixe avec l’invincible Moulay Hmed Goumina, un proche des Autorités locales. Aqiba s’est illustré en Israël dans les mémorables manifestations de Wadi Saleb.

Mon chien Boby. Mon veau mis en pension, près de chez moi, au fondouk Mimoun-el-Bada. Ma passion pour un plat de loubia sauce rouge. Mes jeux. Ma balle de tennis.

Mon père Ya’aqob m’a transmis l’amour des livres. Il m’a fait connaître les ouvrages rituels de notre tradition familiale.

Mon premier ami, un peu plus âgé que moi, était Berto, le jeune frère de Simy. Un jour de shabbat, maman me laissa sous sa protection. Nous sommes allés voir les footballeurs de l’équipe locale. Ils jouaient sur un terrain vague, près du cimetière juif. Je ne savais pas à cette époque que notre voisin Joseph Oiknine venait de fonder l’Etoile Bleue, probablement l’une des premières équipes de football du mellah, où il jouait lui-même comme avant-centre.

Je me revois moi-même en jeune joueur de ballon. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de celui qui sera plus tard un coéquipier, l’un des plus prestigieux joueurs de football que le mellah ait connu. C’était un magicien du ballon rond, un artiste. Il dribblait sur le terrain les joueurs adverses avec une stupéfiante aisance. Et pourtant, la première fois que je l’ai vu jouer, c’était avec une espèce de chiffon bourré de crin sur un terrain improvisé. Je lui ai tendu ma balle de tennis, un objet qui pouvait au moins rebondir.

Les jeux de ballon étaient vilipendés et frappés d’exclusive par les rabbins. Notre maître d’hébreu nous les interdisait formellement sous peine de sanctions corporelles. Mon ami Shlomo et moi avons été un jour victimes de délation, et nous avons subi l’épouvantable supplice de la falaqa. Le football a été notre monde et notre passion. 

A la Pentecôte, la procession Boujloud, les batailles de l’eau entre voisins. A cette fête, je confectionnais une boîte pour vendre, accroupi face à ma maison, de la glace, avec matériel et attirail comme tout marchand de glace.

Chaque fête avait ses symboles que le jeu canalisait et vivifiait pour égayer une existence languissante, en attendant l’arrivée de notre roi-messie.

Au fond de ma rue il y a un petit escalier de pierre, ouvrant sur une porte qui donne accès à la Bahia.

Une séqaïa jouxtait cet escalier. Des hommes et des femmes pompaient de son eau qu’ils livraient aux riverains dans des cruches. Ils remplissaient nos jarres d’eau potable moyennant une maigre rémunération. Parmi eux, il y avait Mira Abbo, une musicienne manchote, et un vieillard sans âge qui nous captivait par ses contes et ses légendes.

En face de cette pompe, le four à pain de ben Draoui, spécialiste en pâtisserie. Ce four fonctionne toujours, mais à l’électricité, privé de la séqaïa que la main de l’homme a arrachée.

Dans notre maison, il y avait un vieux puits. Le Jour de l’An, je me souviens, des fidèles de la synagogue venaient dans l’après-midi réciter le Tashlikh, symbole suggestif de la volonté de détruire le mal et de nous débarrasser de nos fautes. Ce puits, comme la séqaïa,a subi les outrages des nouveaux résidents qui l’ont bouché, pour agrandir leur logement.

J’aimais bien m’asseoir sur une escabelle dans le patio à proximité de ce puits, attendant distraitement le retour des hirondelles. Soudain je les vois trouer l’arche céleste et tournoyer au-dessus de ma tête, me couvrant de mille joyeux gazouillis.

Des visiteurs de marque sont venus dans ma rue : le baronnet Moïse Montefiore, des émissaires de l’Alliance israélite universelle, des diplomates, des écrivains, des voyageurs et des explorateurs.

Pascale Saisset décrit sans complaisance le mellah de Marrakech, où vivent « d’enragés talmudistes » derrière des murailles. Cependant, ce mellah a abrité dans ses murs une certaine civilisation, un certain art de vivre et une qualité de vie certaine. Ce mellah était réputé pour ses sages, ses rabbins et ses décisionnaires. Le prophète Elie venait certains soirs étudier une page du Talmud avec tel ou tel rabbin. On appelait alors Marrakech «  la seconde Jérusalem ».

Mon cœur bat encore pour mon berceau natal où j’ai laissé mes racines. Il n’est pas facile de rompre avec son enfance et d’oublier le passé. Une attache invisible m’amarre encore à mon pays d’origine. Je palpite encore, malgré moi, pour ces palmiers, ces beignets chauds et parfumés, pour cette prière du matin qui, dès l’aube, alimentait la sève de notre vie quotidienne.

Le mellah se vida peu à peu. Ses enfants sont partis vivre sous d’autres cieux. Ma famille, comme tant d’autres, émigra en Israël. Je suis venu en France étudier le Droit, et puis j’y suis resté.

Mes premiers retours à Marrakech se faisaient dans la douleur. J’avais l’impression d’être un étranger dans ma ville, un revenant, une âme qui erre à la recherche de ses parents, de ses amis, de ses voisins, de ses instituteurs et de ses maîtres d’hébreu, de sa synagogue, de ses jeux, de son terrain de football, de ses morts dans le cimetière, témoin silencieux de nos pleurs et de nos prières.

Le mellah a changé de nom et de résidents. Ce que je n’y retrouve plus, c’est cette ambiance d’antan scellée à jamais dans mon corps.

Je n’ai plus de repères dans ce quartier hormis la synagogue La’jama bâtie au cours du seizième siècle par les juifs expulsés d’Espagne, avec l’aide financière du Sultan Moulay Mohamed Al Ghalib Billah.

La juiverie de Marrakech date de 1557. D’après Ifrani, auteur de Nuzhat al-hadi (Le repos du chamelier), la construction aurait commencé en 1562-63.

Gaston Deverdun fait état d’une tradition juive locale qui prétend que c’est en 5317, soit le chronogramme הישׁבה (elle  s’installa), c’est-à-dire que les juifs arrivent dans leur nouvelle résidence en l’an 1557.

 Le Rabbin Mardochée ben Attar a été chargé par le sultan de diriger les travaux de ce nouveau quartier, et de gérer les fonds qui lui avaient été remis à cet effet. Pour Marrakech, l’appellation « mellah » date de 1639 (sources juives), de la seconde moitié du 17ème siècle (sources arabes) et de 1767 (sources françaises). Auparavant ce nouveau quartier » s’appelait juiverie, juderia, etc.

       Pour s’installer dans leur nouvel habitat, les juifs avaient quitté, à la demande du souverain, leurs maisons, leurs synagogues et leur cimetière, où  ils résidaient dès l’avènement de la dynastie Mérinide, au Mouassine, le quartier des couteliers et des armuriers, sur lequel une mosquée devait s’élever. Le seul vestige juif au Mouassine est le Bordj-al-yahoudia, le Fortin de la Juive.

Le mellah a été implanté sur l’emplacement des anciennes écuries du Sultan, à proximité de la Qasba et du Palais royal.

Les fours à pain, encore opérationnels, dont celui de mon père Ya’aqob et de mon cousin David, sont les témoins muets d’une présence juive, plusieurs fois centenaires

Je me suis fait de nouveaux amis. J’ai retrouvé un copain de jeunesse. Il n’est pas de ma confession. Ce qui donne encore plus de sel à ces retrouvailles inattendues. Il m’a reconnu le jour où je suis rentré dans sa bijouterie. Je lui ai dit spontanément son nom de famille. Il me prit alors dans ses bras et il m’embrassa. J’ai revu mon président du Club de boxe, et j’ai rencontré l’un des rares survivants des anciennes étoiles du football marrakchi.

A présent, chaque retour à Marrakech est un événement en soi, une fête qui s’inscrit dans l’émotion et la mémoire qui lui sont intrinsèques. Une redécouverte des lieux que je croyais bien connaître : l’architecture des maisons, leurs balcons et leurs portes ouvragées.

Ce ne sera jamais un voyage comme un autre. Chaque retour à Marrakech ne doit, sous aucun prétexte, devenir trivial ou routinier, mais apprécié à sa juste valeur, avec sa magie et son cortège de souvenirs. Chaque retour est un doux rêve. Rêve d’un passé, d’une enfance. D’une mémoire ineffable. Rêve d’un retour aux sources. Rêve d’une quête à la recherche des racines. De notre identité.

Si un jour je devais écrire la chronique des rues et des places du mellah, il y aurait toujours dar ben Sassi et  derb Tajer. Je ne pourrais pas faire autrement. Ils font partie de moi-même. Je n’ai jamais oublié dar ben Sassi. Je n’ai jamais quitté derb Tajer. J’étais cette dar et je crois bien que je suis toujours cette dar. J’étais ce derb et je crois bien que je suis toujours ce derb.

Fait à Kervenic en Pluvigner

le 11 octobre 2007

Joseph DADIA

 

Derb Tajer-2007  Derb Tajer ou rue Yéchoua Corcos - La rue porte aujourd’hui le nom de Tejjara - Mon ancienne maison est là où sont debout quelques femmes(Photo prise par Martine Dadia, Marrakech mars 2007 –  Coll. Joseph Dadia)

Le cerceau ensorcelé

La tradition familiale dit du vendredi

Qu’il est le jour le plus chaud de la semaine.

Cette chaleur impossible de Marrakech,

Chems ta therq el-bertal.

Qu’il ne faut pas aller du côté du cimetière

Où tourbillonne le tourbillon,

El-‘zaza y tournoie et souffle

Prête à happer le premier passant.

Chems, lgaïla oul-mout.

 

Nous prenons nos cerceaux.

A peine franchie la petite porte du mellah,

Commence la course.

 

Chacun pousse son cerceau.

Les cerceaux  s’animent

Et ils roulent,

Rasant la muraille de la Bahia,

Sur cette voie qui relie

Place des Ferblantiers à Bab Hmer,

En s’enfonçant dans les quartiers

Les plus reculés de la ville.

 

Nous enflammons nos cerceaux,

Et, emportés par l’élan des daourat,

Nous voilà du côté du cimetière juif

A la lisière de l’inconnu,

Là où le mystère commence.

Une appréhension indéfinissable

S’empare soudain de nous.

Elle nous pénètre lentement.

L’inquiétude nous envahit.

 

La curiosité de voir d’autres espaces

Nous porte à suivre

Les tours endiablés de nos cerceaux.

 

Moi, je voulais m’arrêter,

Venant de m’apercevoir

Qu’il va être difficile

De revenir sur nos pas.

Chaque tour du cerceau

Nous éloigne du mellah.

Là où nous nous trouvons,

Il n’y a pas de juifs.

 

Je me demande si des juifs

S’aventurent par ici,

En dehors des pêcheurs

Des petites truites du Tensift.

Ces pêcheurs, avec leurs ânes chargés de poisson,

Sont arrivés la veille au mellah,

Et la friture est déjà dans la marmite

En l’honneur du Shabbat.

Que sommes-nous venus faire dans ces lieux ?

Au diable la témérité !

Tension. Appréhension.

 

 Je pense que nous sommes les victimes

 Du tourbillon du vendredi après-midi.

 Ou du tourbillon de notre inconscience !

 Et pendant ce temps roulaient,

 Roulaient les cerceaux sans s’arrêter

 Sous un soleil de plomb.

 Ils roulaient et ils roulaient

 Sur le macadam

 Meurtri par la chaleur du jour.

 

Nous roulons avec vous,

Impétueux cerceaux,

Jusqu’à l’épuisement de nos forces,

Et s’il le faut

Jusqu’aux confins sahariens,

Sans nous arrêter !

 Infatigables cerceaux,

 Cercles de fer,

 Cercles d’Enfer !

 Vos tours

 Nous jouent des tours !

 

La peur nous épouvante,

Le danger rôde,

D’un moment à l’autre,

Il  va nous assaillir.

Soudain, un groupe de garnements,

Sortant de l’embuscade,

Nous barre la route.

Nous arrêtons notre folle course

Et nous saisissons nos cerceaux.

 

Ces chenapans gesticulent,

Menacent,

Profèrent des insultes

Dans une étrange langue,

Dont je saisis des bribes

Entendues chez ma grand-mère.

Cela en disait long sur leurs intentions.

J’alerte mes copains.

Nous prenons la fuite,

Laissant les assaillants cloués à leur place,

Médusés par la rapidité de notre esquive.

 

Il y a eu miracle

Et la terre a « bondi » vers nous,

Le retour chez nous

S’est fait en un éclair.

Ma mère m’attendait,

Le visage fermé, morte d’angoisse.

En me voyant,

Son visage s’éclaira,

Ses yeux me sourirent.

 

 J’étais rouge comme une tomate,

 Ma langue sèche,

 Sale de transpiration.

 

 Depuis ce jour,

 Je ne joue plus au cerceau,

 Le tourbillon du vendredi

 L’a ensorcelé.

Joseph Dadia, Tahannaout 27 mai 2011

20140515_105621 (Photo Lemaure DR 15 mai 2014). Lalla Claudine a profité de son voyage pour prendre en photo des objets du culte juif au Maroc - Les rouleaux de la Torah (sefer). La Torah (loi) est un ensemble des cinq livres ou Pentateuque ( La Genèse, l'Exode, Le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome), elle contient la base de la religion juive.

- Couvre torah (mappa ou khefara) velours rouge brodé au fil d'or
 
- Mains indicatrices de la Torah (qlam de Sifer) argent ciselé style marocain
 
- Paire d'ornements pour les rouleaux en argent ciselé.
 

La balle prémonitoire

Tenter de restituer des fragments de son enfance  n’est pas simple. Remuer des souvenirs, recoller les images d’une vaste fresque, voilà une tâche passionnante et douloureuse. Par  quoi commencer ? Tout afflue au même moment comme un torrent.

J’évoquerai le sport et le jeu au mellah de Marrakech. Comme la bonne cuisine adoucissait notre quotidien, le sport et le jeu rendaient agréable une existence confinée entre quatre murs. Le sport émancipait et intégrait le sportif dans la société. Le jeu scandait la monotonie de toute une vie et prenait place, au rythme des saisons et des fêtes, dans nos faits et gestes. Le football était notre sport, le ballon rond notre jeu. Sport et jeu vivifiaient  nos corps et nos âmes, et nous guidaient dans la bonne voie. Le jeu recouvrait tout un monde : tiro, pino, saute-mouton et j’en passe, et des meilleurs. Le samedi après-midi, sur la place centrale du mellah, rahba des’souq, les plus doués jouaient ara tchich ara lbarba, jeu de dextérité et d’endurance. Au même moment, à une encablure de là, à Bab el-méâra, de nombreux spectateurs applaudissaient leurs vedettes du football.

Chaque fête a ses jeux et son folklore, le folklore se situant entre le jeu et le sport. Le jeu canalisait nos pas et égayait une existence languissante. A la fête des Semaines, la procession Boujloud, les batailles de l’eau entre voisins. De jeunes vendeurs de glace accroupis devant  leur maison avec matériel et attirail, à pâlir d’envie les vrais marchands de glace.

La première fois que j’ai mis les pieds à Bab el-méâra, j’ai fait la connaissance de celui qui sera plus tard un coéquipier, et le plus prestigieux joueur de football que le mellah ait enfanté. C’était un magicien du ballon rond qui dribblait avec une aisance stupéfiante et prodigieuse. Et pourtant la première fois que je l’ai vu jouer au ballon sur un terrain improvisé, derrière l’énigmatique bâtisse Dadda, c’était avec une espèce de chiffon bourré de crin végétal tissé dans un vieux bas, que seul un artiste comme lui pouvait confectionner. C’était ma première rencontre avec le monde du football et du petit prince du ballon rond. Quand je l’ai revu par la suite, je lui ai offert une balle de tennis. Voilà au moins un objet qui rebondit sur le sol. Cet événement marquait en soi un pas nouveau dans nos jeux. Nous pouvions jouer alors au football, comme les grands, mais avec un ballon au volume modeste. Ce n’était plus un chiffon, mais un nouveau compagnon de jeu, turbulent, qui sautillait d’un endroit à l’autre,  qu’il fallait apprendre à maîtriser, et sur- tout à ne pas confondre avec les cailloux qui jonchaient notre terrain. Fallait-il vraiment avoir beaucoup d’argent pour acheter une balle de tennis, pour ne plus jouer avec de vieux chiffons ligotés ? Je me pose encore cette question qui m’a marqué de son sceau indélébile. Cette balle, première étape dans mon parcours de joueur de football, m’a été achetée par mon père au Guéliz dans un magasin de Sports. Depuis, cette balle de tennis a grandi et grossi et se métamorphosa en véritable ballon de football.

Plusieurs années après, sous d’autres cieux à des milliers de kilomètres de ma ville natale,  j’ai eu à disserter sur une balle de tennis à l’examen du baccalauréat anglais, le G.C.E. L’auteur de ce texte, un fou de tennis certainement, un anglais de surcroît, y exposait  avec délectation le poids de la balle, son volume, son duvet et autres caractéristiques. De fait, il s’agissait d’un morceau littéraire de 300 mots qu’il fallait résumer en 150. Pour le jeune adolescent du mellah que j’étais, il ne m’a jamais été donné de saisir une raquette de tennis. La description détaillée de la balle de tennis relevait purement et simplement pour moi de l’ésotérisme. Le sujet ne me plaisait guère. Il était étranger à mon âme, à mes affinités et ma culture : j’ai raté mon examen. Pour moi, une balle de tennis remplaçait un chiffon sur un terrain de football. La balle de tennis, achetée naguère par mon père, et malmenée tant de fois sur des terrains de jeu, a pris sa revanche sur moi sous forme d’un sujet d’examen. Elle ne m’a pas pardonné de l’avoir détournée dans le passé de son usage naturel.

 Fait à Tahannaout,

en la résidence de l’artiste peintre Mohamed Mourabiti,

ce jeudi 26 mai 2011.

Joseph Dadia

20140515_105450 (Photo Lemaure DR 15 mai14)

 

Merci à Joseph Dadia de partager avec nous les souvenirs et la poésie de son enfance. Merci à lui de contribuer à l'histoire des Marrakchis du XXe siècle avec tous ceux qui ont participé à la série Chkoun Ana, qui ne peut être reproduite sans l'autorisation écrite de l'auteur.

Nous souhaitons à Robert Lucké (et à tous ceux qui avec lui effectuent en ce moment leur voyage souvenir à Marrakech) d'heureuses retrouvailles avec le temps et les lieux de leur jeunesse et des rencontres sympathiques avec leurs amis.