Ladreit_couverture1913Reynolde Ladreit de Lacharrière ne fut pas la première femme européenne à entreprendre un "Voyage au Maroc", d'autres femmes entreprenantes avaient visité le Maroc avant elle. Notamment la doctoresse Françoise Légey d'Alger l'avait précédée à Marrakech en réalisant un voyage d'étude en aout 1909 afin de préparer l'installation de sa future Maternité pour les marocaines de la Ville rouge et de sa région; cependant en raison des troubles, elle ne put revenir  à Marrakech que le 9 septembre 1912 à la suite de la Colonne Mangin.  Reynolde de La Charrière publie en 1913 chez E. Larose le récit de ses deux périples de 1910 et de 1911: Le long des pistes Moghrébines. Lors du premier voyage elle ne passe que quelques heures à Marrakech, elle est conquise par le charme magique de la ville, mais doit repartir. Revenant en mars 1911 elle y passe deux mois complets du 15 mars au 26 mai. On sait que le Protectorat est signé par Moulay Hafid le 30 mars 1912 et qu'en été 1912, Marrakech était aux mains des Hibistes, les Hommes bleus hostiles aux étrangers et notamment aux français. Reynolde de La Charrière décrit Marrakech avec un luxe de détails. Plus qu'un reportage, c'est un véritable document historique sur la Ville rouge et les moeurs de ses habitants, musulmans, juifs et européens.

Dans les récits de Madame de Lacharrière nous trouvons: la fête du Mouloud en 1910 et l'hostilité à l'égard des étrangers, l'accueil par le pacha Hadj Thami, la fantasia, la procession des Aïssaouas, le Marrakech-Hotel, le Consulat de France, La Place Djema el Fna et les souks, le premier cycliste sur la place, le mariage du fils Corcos, un repas chez Moulay Rechid oncle du sultan, une visite au marché aux esclaves et les noms de personnes notables parmi les européens.

L'arrivée: Marrakech est en vue depuis les djebilets (24 mars 1910):

"La caravane est maintenant pleine d'entrain et les bêtes aiguillonées accélèrent l'allure; de gros flocons de fumée blanche montent au dessus de Marrakech: ce sont les coups de canon annonçant le Mouloud, la fête musulmane de la naissance du Prophète...

ladreit_dela_charriere_1910  Madame Reynolde Ladreit de Lacharrière à cheval et son escorte - Cliché Jacques Ladreit de Lacharrière

La piste descend maintenant, le soleil tape dur, 11h20, nous pénétrons dans la palmeraie, c'est presque le but; pourvu que rien ne vienne barrer la route ! La ville se dérobe à nos regards, cachée par des palmiers assez déplumés. Nous traversons le Tensift sur un pont en partie écroulé; la piste est sablonneuse, un vent brûlant nous couvre de poussièree, les mules n'avancent plus. De chaque côté des murs en terre séchée derrrière lesquels on aperçoit de très vieux oliviers, des arbres fruitiers et quelques cultures de légumes; l'eau amenée par les séguia, colore toute la végétation d'un vert intense dont nous avions oublié la couleur! La route semble interminable, nous avançons péniblement, fouettés pourtant par le désir d'arriver; des caravanes soulèvent des tourbillons de sable qui aveuglent. Enfin les murs! Il est midi 1/2 lorsque nous franchissons la porte doublement coudée; sur des nattes sont assis les "amin" somnolents qui perçoivent les droits d'entrée.

Quelle émotion devant l'accomplissement de mon rêve, mes paupières battent; je sens les muscles de la figure qui se raidissent dans l'effort que je fais pour ne pas pleurer !

Nous suivons à la queue leuleu, nos fusils de chasse en travers de la selle, un dédale de rues étroites, les indigènes ont revêtu en l'honneur du Mouloud leurs plus somptueuses djellabas aux couleurs éclatantes, les enfants sont habillés de cotonnades vert pomme, orange ou ponceau. Tous nous regardent d'un oeil plutôt hostile. Un vieillard portant son tapis de prière sous son bras, nous lance un regard haineux. Un autre crache sur mon passage. La cravache à la main, j'ai fortement lutté avec moi-même pour ne pas montrer ma colère; nous aurions été dépecés par la foule ! Des seigneurs drapés de haïk en laine blanche transparente, sur un fond de couleur, passent à toute allure sur leurs mules harnachées de laine rouge en criant "ballak". C'est à vous de vous garer. Des serviteurs les suivent à pied en courant. On va ainsi, dans des ruelles étroites et torses, qui s'allongent sans fin. La ville semble immense: c'est un labyrinthe.

La maison que nous devions habiter est occupée par un fils de Moulaï Hafid (note: Sultan actuel depuis janvier 1908, il était Khalifa du Sultan à Marrakech avant d'entreprendre de le renverser pour prendre sa place), il faut chercher autre chose. Les bêtes de charge ne peuvent tourner, tellement les rues sont étroites.

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Cliché Félix - Devant le Palais du Pacha - La Stinia

Nous arrivons chez le pacha de la ville, il est une heure, je meurs de faim, je n'en puis plus; devant la porte sont accroupis les mokhazni, reconnaissables à la forme conique de leurs chéchias; la petite place couverte d'un clayonnage en roseaux est encombrée de serviteurs qui attendent le bon vouloir du maître. Deux chevaux noirs tenus en main, tout harnachés, énormes, ressemblent à de vrais percherons.

Le caïd Ahmed notre guide, après avoir fait déposer nos fusils, nous fait entrer par une porte coudée, dans une vaste cour; à droite, une sorte de galerie couverte avec des colonnades; des solliciteurs sont accroupis, les gens du pacha vont et viennent. On nous apporte de hauts coussins en paille tressées; un cheval noir d'ébène au poil reluisant, à la croupe énorme, est certainement un descendant d'un cheval cadeau de Louis XIV. Plus loin un chacal en liberté, regarde d'un oeil d'envie des moutons pansus...

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Un petit négrillon, portant une koumia retenue par un gros cordon de soie orange, précède le Pacha qui monte sur une estrade de pierre contre la porte de son palais. Il fait asseoir Jacques à ses côtés. Hadj Tami est grand, mince, l'allure distinguée, la figure maigre, longue, le menton pointu; la peau est très foncée, deux mèches de cheveux frisés bouclent sur ses oreilles.

Portrait de Hadj Tami jeune par le Capitaine Bernard - collection Halfaoui

il est drapé dans un haïk blanc en laine, d'une finesse extrème. Nous lui montrons nos lettres de recommandation, il répond des phrases de bienvenue fort aimables, me demande si je ne suis pas trop fatiguée et met à notre disposition une maison où ses serviteurs nous apporterons la mouna tous les jours, aussi longtemps que nous resterons: nous sommes Français, et il est heureux de nous satisfaire. Nous nous retirons; de nouveau devant nous serpentent les rues étroites.

A près avoir franchi une porte, nous pémétrons dans un passage; arrêt, personne n'a la clef du logement, l'attente est longue. Il est 2 heures et demie, je défaille, l'estomac vide. Enfin un Marocain ouvre la porte avec une énorme clef. Un long couloir qui mène à un jardin délicieux plein d'arbres, c'est d'un vert radieux. Notre campement est installé dans la pièce la moins délabrée; la maison, le Dar Bou-Bker est inhabitée, depuis fort longtemps.

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  Reynolde de Lacharrière dans le riad qui a appartenu à Bou Beker - Cliché Jacques Ladreit de Lacharrière

Deux mokhazni ont été mis à notre disposition et se disputent pour nous accompagner; Allel gardera la maison, et Ahmed viendra avec nous dans la ville, le bruit courait que les Français étaient entrés à Marrakech. Notre arrivée avec nos fusils de chasse avait donné lieu à cette nouvelle; en tous cas ce fut une prise d'armes toute pacifique !

Au loin, crépitent les coups de feu, c'est la fantasia, le "Lab el baroud", le jeu de la poudre qui a lieu à l'occasion du Mouloud. Une foule immense se presse sur le place Djema en Fna; nous restons à cheval, près d'un champ laissé libre pour l'évolution des cavaliers. En cinq minutes, nous sommes submergés par des indigènes; de temps en temps, je fais remuer ma bête pour ne pas être trop serrée; que pourrions-nous, au moindre incident, contre une telle masse, sous laquelle la place, les terrasses disparaissent; tous les visages sont tournés vers nous, les yeux figés dans leur contemplation.

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Cliché Navarro, collection Halfaoui

Des cavaliers arrivent au pas sur deux rangs. Ils ont de somptueuses djellaba en laine blanche sur un transparent de couleur vive. Les tapis de selle sont brodés de fils d'or sur des fonds de soie rouge, orange, saumon. Chaque homme tient un long moukala cerclé d'argent, à bras tendu. Tous partent au petit galop, puis passent à toute allure devant nous, se retournent sur la selle à haut dossier, tirent en arrière de la main gauche et fiont tournoyer leurs fusils au dessus de leur tête. Le spectacle est assez impressionnant, le soleil ardent fait briller les plaques d'argent et de cuivre des harnachements. Les cavaliers reviennent au pas, deux par deux, longeant les côtés du rectangle et laissent la place libre pour ceux qui de nouveau passent en trombe. Les femmes accroupies sur les terrasses poussent des cris aigus. Nous sommes de plus en plus resserrés par la foule. Hadj Thami, entouré de jeunes élégants, traverse au pas l'enceinte et passe l'oeil vague, indifférent, enveloppé d'un haïk de laine blanche d'une finesse inouïe sur un cafetan abricot, l'harnachement de son cheval est de soie saumon, le caparaçon est tout brodé d'or.

Deux équipes courent encore, soulevant un nuage de poussière. C'est le tour du Pacha et de ses courtisans, ils viennent en rangs serrés, tous rivalisent d'élégance: finesse des haïks et de cafetans de toutes couleurs où cependant les verts et oranges dominent. Hadj Tami, un peu en avant part au galop suivi de ses amis. Les coups de feu retentissent, tandis que les chevaux se cabrent et, malgré le mord qui leur casse la bouche, entrent dans la foule qui hurle de terreur.

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D'une terrasse, nous attendons le passage des Aïssaouas. La ruelle est bordée d'une haie de marocains qui nous regardent méfiants; un nuage de poussière, les voilà. Ils arrivent en criant, l'écume coule des lèvres, ils dansent, sautent et retombent sur les talons, balançant la tête; ils sont couverts de sang, trainant les peaux des moutons qu'ils viennent d'égorger et de manger crus. En arrière, des femmes en proie à des crises d'épilepsie, demi-nues, les cheveux épars; des enfants écumants les yeux hors de la tête entourent des vieillards portant des drapeaux. La troupe en délire s'éloigne. Des petits caïds juchés sur des mules au harnachement rouge passent au trot suivis de serviteurs à pied; la masse des indigènes court, gagnée par la crise de folie religieuse. Toute cette foule bigarrée, brulante, passe dans un éblouissement de poussière dorée par le soleil couchant; des tâches jaunes restent accrochées aux terrasses, une buée mauve enveloppe la ville. Les Djebilat découpent leurs contours bleus foncés sur un ciel qui s'éteint. Le Muezzin, au faite de la Koutoubia lance d'une voix vibrante ses appels à la prière. Des coups de feu, coupent seuls maintenant le silence, à intervalles réguliers. Il fait tout à fait nuit...

Un mokhazni nous précède en courant, tenant son fanar qui éclaire à peine. Au loin, retentit encore le tamtam des Aïssaouas. Ahmed, affolé à l'idée de rencontrer ces fanatiques, nous fait faire des détours invraissemblables, il crie "Ballak", se fraye un passage dans la foule et nous passons au galop; un rassemblement obstrue la ruelle, des hommes se battent en hurlant, des indigènes s'attroupent. Ahmed inquiet nous dit de passer coûte que coûte, les bêtes éperonnées se cabrent, s'ouvrent un passage, mais un individu m'a saisi la jambe et essaye de me désarçonner, mon cheval prend peur, fait un écart et me dégage... Puis c'est la course dans la nuit, dans les rues étroites où il faut se baisser sous les voutes, toujours criant Balak pour que les gens se garent au passage. Devant nous, dans la lumière du fanar de Ahmed insuffisante. Au loin de petits points lumineux vont et viennent comme des feux follets... des passants attardés longent les murs...

26 mars 1910 - Le Guiliz est une colline rocheuse qui domine Marrakech, au sommet de laquelle est le marabout de Sidi Bel Abbès patron de la ville. La vue s'étend à l'infini, l'Atlas, les Djebilat l'enserrent.

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Cliché Félix - Les remparts en pisé

La capitale du Sud est entourrée de hauts murs en pisé, flanqués de tours carrées rapprochées. Sept portes donnent accès à la Médina... Près de Bab-er-Robh, une multituded'indigènes regardent le jeu de la poudre, les murs sont couverts de grappes humaines; les jeux se continuent ainsi pendant sept jours. Les coups de feu partent à bout portant, il y a ces jours là beaucoup de balles perdues qui tuent accidentellement (!) un ennemi. La foule s'ouvre sur notre passage. Nous regardons les fantasias depuis un monticule. Le cercle se referme sur nous. Jamais tant d'yeux ne m'ont dévisagée, ils ne suivent plus les courses de chevaux, c'est impressionnant de voir les regards brillants dans ces faces bronzées enveloppées de laine blanche... Près de nous, des indigènes tirent sur des oranges fichées au bout d'une perche. Un Marocain, son fusil à la main, passe près de nous, parle à la foule et répète "Roumi, Roumia "; cependant nous avons l'impression, fausse peutêtre, qu'on n'oserait pas nous toucher. Les zarraris des femmes retentissent, excitant les joueurs... Près de Bab-er-Robh, un groupe entoure des étendards et une chamelle, couverte d'étoffes brodées que l'on mène en offrande à un marabout de la montagne, Moulay Brahim. 

Deuxieme voyage l'année suivante

(15 mars 1911) venant de Casablanca à cheval.

11 heures 25. Sidi bou Othman; des jujubiers aux tons gris ombragent des puits, l'eau est proche; derrière un mur, un cimetière et deux marabouts, puis le col et la route suivie l'an dernier.

LadreitPl23  Entrée de la palmeraie  cliché Jacques Ladreit

 

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Cliché Lennox-Bab el Khemis-Collection Halfaoui

4 heures moins 20, nous entrons dans la palmeraie de Marrakech, pour arriver à 5 heures à Bab El Khemis, sous la porte coudée. Les amins sont couchés nonchalammants sur des nattes, chassant les mouches avec une feuille de palmier. les murs sont croulants; au loin on entend le bruit du jeu de la poudre; une bande de gosses à peu près nus gambadent sur un tas de fumier; les femmes nous regardent curieuses; des seigneurs drapés dans de fins haïks, éclatants de blancheur passent au pas allongé de leurs mules. La rue s'enfonce entre deux murs élevés. Nous pataugeons dans la boue noirâtre; près de la Djema el Fna, on aperçoit les cavaiers emportés par le galop de leurs chevaux; puis la mosquée des hommes bleus de Ma-el-Amin. 

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Cliché Jacquemin, Propriétaire-Editeur Imberdis, collection Halfaoui.

Au fond d'une impasse on lit l'inscription pompeuse:"Marrakech Hotel", Nous entrons, c'est une maison indigène délabrée. le patron, court et gras, nous précède dans un escalier de poulailler branlant. la pièce offerte comme chambre est longue et étroite, le sol est en terre battue, les fenètres sans vitres; une table boiteuse et une cuvette étamée forme tout le mobilier. Un domestique européen ferait la moue devant un tel taudis; le plafond de branchages est soutenu par des troncs de palmiers mal équarris... le dîner est possible. À la table à côté, sept Allemands agacent avec leur baragouin...

(16 mars 1911) - Au petit jour, l'hirondelle nichée au plafond se cogne contre la porte en demandant à sortir... Le temps est merveilleux, pas un nuage...

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Le Consulat de france est une jolie maison indigène toute neuve, le patio est pavé de mosaïques; soutenant une galerie aux balustres de bois des colonnes, dont les différents ornements des chapiteaux sont fouillés dans le plâtre et se détachent sur un fond bleuté ou rougeâtre; une jolie fontaine ornée de faïences de couleurs met une note chaude, au centre une vasque de marbre. Nous prenons le thé.

Cliché du consulat par Jacques de La Charrière.

Mme Maigret, que j'avais rencontrée déjà, ne s'habitue pas facilement à l'existence de Marrakech, elle n'y est pourtant que depuis quelques jours. Son mari et elle se sont perdus en venant ici, entre Ber Rechid et Settat, conduits par un muletier pochard, ils sont restés quatorze heures en route et ne sont arrivés qu'à 3 heures du matin, mourant de froid et de faim; les enfants étaient éreintés... Ils sont fort aimables et mettent à notre disposition tente, cheval et mules.

Le capitaine Landais nous invite à prendre le café dans une maison voisine, où il est installé avec des amis dans un joli riad sur lequel donnent deux pièces très propres et joliment décorées. Nous y trouvons le Dr Weisgerber et M. Fernau; très accueillants ces messieurs nous offrent de venir prendre le frais dans le jardin tant que nous voudrons et même de camper dans la pièce faisant vis-à-vis à la leur.

(17 mars) - De gros nuages blancs couvrent le ciel sans cependant atténuer un fort soleil. Je classe les fleurs cueillies en route. Le capitaine Jacquet (officier artilleur) et le Dr Guichard viennent me faire une visite et s'apitoient sur mon logement.

La place Djema El Fna regorge de monde; autour des conteurs, la foule fait cercle; des marchands vendent des chouaris d'herbes; d'autres accroupis à l'ombre d'une natte étalent sur le sol des poteries. Des confiseurs ambulants portent sur une tablette des gâteaux au miel, des galettes de sucre rose ou blanc, de la pâte de berlingot enroulée autour d'un bâton; ils chassent les guêpes, qui restent engluées, avec un petit balai fait de palmes ou bien essuient les bonbons poussiéreux avec leur vêtement; les abeilles bourdonnent autour d'eux et les suivent. Dans la rue des maréchaux ferrands le bruit est assourdissant; des débris de fers jonchent le sol; les soufflets se composent de grosses outres qu'un enfant accroupi fait aller de chaque main en poussant une plaque de bois; la rue est encombrée de mules que l'on ferre. Au souk des légumes, les échoppes minuscules sont de petites boites élevées de cinquante centimètres au-dessus du sol. À l'aide d'une corde, les marchands se hissent à l'intérieur; ils sont accroupis ou étendus au milieu de leurs denrées, écartant nonchalamment les mouches, avec une feuille de palmier; des fleurs s'épanouissent dans un pot; une rose ou du jasmin sous leur turban, ils sirotent un verre de thé, attendant qu'Allah leur envoie un client... Il y a des piles de dattes sèches, des bottes d'oignons, de carottes, des collines de feuilles de menthe, dont l'odeur douce écoeure. Les rôtisseurs font griller des morceaux de gras et de foie, du hachis rosé sur des baguettes, des poissons frits ou des têtes de moutons dont les Marocains sont très friands. Près des gargottiers les indigènes font queue pour avoir une portion de couscous, du mouton nageant dans de l'huile d'argan. Plus loin, les épiciers vendent de tout, balais en feuilles de palmiers, savon noir en motte fabriqué dans le pays avec le ghassoul, beurre dont l'odeur rance nous poursuit, cigarettes espagnoles, verroterie, cierges colorés à longues mêches pour brûler devant les marabouts, verres à thé, objets émaillés dont on fait une consommation extraordinaire, cuvettes bleues servant de plat à cousccous; tout celà est pêle-mêle, entassé. Vous semblez demander une faveur au marchand à qui vous achetez un bibelot, tant ses gestes sont lents et majestueux. Plus loin dans le quartier des selliers, s'accumulent les séridja recouverts de drap rouge, des selles à dossier toutes brodées d'or, des harnachements en filali, des rênes en tresses jaunes, de larges étriers damasquinés, des éperons en cuivre, longs et pointus d'où pendent des cordons de soie. Des artisans ornent de dessins obtenus en grattant le cuir à l'aide d'un canif, des coussins, des chkara brodées.

Les rues sont couvertes d'une claie en roseaux, surlaquelle des vignes énormes grimpent et l'ombre est délicieuse. C'est un grouillement intense. Les cavaliers passent rapides, criant Balak! au piéton qui a juste le temps de se garer et aux meskin, couverts de haillons, pieds nus dans les belghas. Les sousis portent le Khnif, selham en laine rugueuse presque noire, décoré d'une demi-lune rouge à dessins brodés; leur tête est toute rasée, entourée d'une cordelette ou un rza laissant le crâne découvert. les hommes bleus, maigres, l'air farouche, sont vêtus du Khent qui déteint sur leur peau bronzée et leur donne la couleur d'où ils tirent leur nom. Les femmes, drapées dans un haïk toujours blanc en laine ou en grossière cotonnade, ont la figure couverte par un voile s'attachant derrière la tête et qui est souvent brodé d'une sorte de points de croix; ou d'un bordure bleue foncé ou noire; seuls les yeux sont à découvert. Les fillettes, les femmes qui travaillent, les campagnardes sont dévoilées. Les citadines portent le caftan en coton de couleur vive retenu à la taille par une corde de couleur vive ou une ceinture pailletée selon leur richesse.

Les mendiants des deux sexes pullulent; ils implorent la charité des marchands ou restent accroupis dans les ruelles. Ils sont à peu prés tous aveugles et appellent le passant en récitant les louanges d'un marabout d'un ton monotone et ininterrompu. Près d'eux un bout d'étoffe est posé par terre et les bons musulmans y jettent des pièces de cuivre, des légumes ou des fruits. Quelquefois plusieurs côte à côte se répondent, d'autres sont étendus à peu près nus et gémissent. Toutes les maladies se côtoient, et le matin on ramasse des enfants morts de faim ou de petite vérole... Les petits Marocains sont amusants, vêtus de leur caftan à capuchon vert pomme, orange, violet. Sur leur tête toute rasée se dresse une mêche tressée appelée marabout. Les négrillons portent au bout de cette petite houppe isolée un coquillage; les petites filles sont tondues sauf sur les côtés où leurs cheveux longs tressés s'attachent sur le sommet de la tête avec une pièce d'or, sur le front un douro retenu par un cordon de laine noire contre le mauvais oeil. Presque tous les enfants ont la teigne; des croutes blanches affreuses couvrent le cuir chevelu.

Près de la place Djema el Fna, des femmes accroupies vendent des effets d'occasion, des bijoux grossiers; un Marocain regarde dans une longue-vue, mais se trompe de côté et l'instrument passe de main en main.

Nous avons déménagé et habitons dans le jardin de nos voisins.

(19 mars) - Il est arrivé des nouvelles de Fez; des troupes de renfort partent pour Casablanca. Vers cinq heures, comme nous traversions la place Djemaa el Fna, un Européen à bicyclette débouchait suivi par des gamins; tout à coup la foule se met à courir derrière lui, puis les cris de rage se font entendre, les indigènes autour de moi, ceux qui écoutaient les conteurs se précipitent comme des fous; la place blanche de monde oscille, l'individu disparait, les pierres se mettent à voler et les hurlements féroces continuent; je suis saisie devant cet extraordinaire changement de la populace paisible tout à l'heure et je ne songe pas à m'en aller. Nous avons tout à fait l'impression de ce qu'a du être l'assassinat du docteur Mauchamp. J'ai peur que la victime n'en réchappe pas. C'est vraiment ridicule de sa part de se promener ainsi: les indigènes n'ont jamais vu une bicyclette. Pour eux, tout ce qu'ils ne comprennent pas est une invention du diable. Mon mokhazni s'est sauvé en m'abandonnant. Allel que nous avons rencontré dans les souks a voulu à toute force nous accompagner et reste près de moi; au loin les clameurs continuent.

 

Michel_Dar_el_Maghzen_Michel Dar el Maghzen Aguedal - Cliché Ernest Michel

(20 mars) - Je pars avec le mokhazni, Ben Djilali l'interprète et El Kébir un serviteur, au dar el Maghzen à gauche des trois grandes places vides aux murs crénelés l'Agdal; nous sortons de la ville par Bab el Kasba, et longeons Seridj el Bogar, très grand bassin, surélevé d'une dizaine de marches. Il paraît que l'eau est très profonde. Derrière nous, Marrakech, ses maisons, ses murailles et la Kpoutoubia se détachent en silhouettes sur le ciel. Le mokhazni est furieux, Ben Djilali me fait remarquer qu'il a laissé son capuchon pour cacher sa chéchia en pointe, insigne de sa fonction; il ne veut pas être vu avec des chrétiens; c'est pour cela qu'il ne voulmait pas me conduire au Dar el Maghzen, car cette partie de la médina n'est pas sous la dépendance du Pacha... Nous rentrons par la pluie battante; les rues pleines de boue sont transformées en torrents.

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Il paraît que trois Marocains auraient poussé le bicycliste d'hier dans un fondouk pour le soustraire à la foule; il s'est sauvé par les terrasses. Des femmes affolées en le voyant surgir poussaient des cris de détresse. La bicyclette fut anéantie par les indigènes qui finirent par se battre entre eux, trois furent tués. Le consul l'ayant fait comparaître, l'a fortement attrapé et le fera expulser en cas de récidive, car il peut exciter par ses imprudences les indigènes contre les Européens. Les mokhazni du Pacha ont hier fortement bousculé la foule hostile; un d'eux fut poignardé, d'autres sont en prison et les cafés de la place seront fermés pendant trois jours; décidément Hadj Tami a de la poigne.

(20 mars) - Le ciel est aujourd'hui sans nuage, nous montons sur la terrasse de notre logis, la vue est très belle, l'Atlas avec ses sommets neigeux se découpe nettement et semble tout proche. Nous rejoignons le Consul et Mme Maigret pour assister au mariage du fils Corcos (le postier français). les rues du mellah sont transformées en marécages, la boue noire et gluante gicle au passage des bêtes.

Les parents du mari sont les plus riches juifs de Marrakech, le père est banquier du Pacha, ils font ensemble des affaires dont il tire des profits appréciables. La maison est comme toutes les autres, avec un patio au centre, les murs et les balustrades sont peints en bleu du même ton que le ciel. Nous sommes reçus à la porte par le frère de la mariée; il porte la lévite mais fantaisiste en laine chinée beige, serrée à la taille par une ceinture de cuir, calotte noire et belgha noires. Il y a des juifs de tous les types; les vieux ont la traditionnelle lévite noire en laine ou en cotonnade, la tête couverte d'un fichu bleu à gros pois blancs attachés sous le menton. On se bouscule et s'étouffe pour nous voir. Les musiciens accroupis font entendre leurs glapissements, accompagnés des derbouka et du crin-crin de violon qu'ils tiennent à la mode marocaine. Les terrasses sont garnies de curieuses dont les regards plongent sur le patio. Nous arrivons enfin à fendre la foule jusqu'à la chambre où se trouvent les futurs époux. Sous un dais recouvert de brocart brodé d'or, garni d'évantails ou de ronds de papier jaune est une estrade. La mariée a malheureusement laissé de côté son costume indigène et a revêtu la robe blanche européenne; les cheveux très noirs sont coiffés en pyramide, couronnés de fleurs d'oranger. Autour du cou et jusqu'à la poitrine des colliers de perle baroques entremélées de gros carrés d'émeraudes; des gants de peau blanche, de lourds bracelets d'or, sur le corsage une montre avec sa broche. La mariée est assise entre Mme Maigret à droite et Mme Jacquet à gauche; sur une marche inférieure le capitaine et le Consul et le marié en jaquette noire, chemise ornée de gros boutons d'opale sertis de brillants et d'un rubis, cravate de satin crème, gants de peau blanche, bottines vernies. D'où ont-ils fait venir tous ces vêtements ? Ils sont raides et empruntés avec leur type de paysans à la noce. Je regrette leurs riches costumes ationaux. le marié à la tête du juif brun, gras, beau garçon, les yeux très noirs; il reste impassible... Devant lui un guéridon sur lequel se trouvent un grand ciboire en verre de couleur et doré, un autre plus petit, une carafe d'eau et une de vin. Un brûle-parfum fumant alourdit l'air. La mariée reste figée, pas un muscle ne bouge, depuis huit jours elle est en représentation. Elle n'est pas belle, le teint brouillé, les yeux bridés. Il fait affreusement chaud... Il est midi. le marié se couvre les épaules d'une écharpe de soie blanche à raies bleues pendant que le rabbin s'avance vers le guéridon et lit en chantant des versets de la bible; la foule fait les réponses en basse, le rabbin prend le verre de vin rouge, boit; la mariée boit à son tour, le tend à la mariée et, le plaçant au dessus d'une cuvette, le brise. Une grande coupe circule à la ronde, où chacun trempe les lèvres ou les doigts. La cérémonie est terminée.

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Noce juive à Marrakech, cliché Limanton. Il s'agit d'un autre mariage en habits traditionnels

Nous sortons sur le balcon pour respirer. De l'autre côté du patio, derrière une grande fenêtre grillée, des juives aux foulards multicolores nous regardent curieusement. Des femmes sont vêtues de robes froncées à la taille, en soie des plus vives, ou en mousseline, des teintes les plus hurlantes. Des tables sont dressées partout; des cuisines monte un relan d'huile rance. En bas, dans le patio, on voit les femmes accroupies cuisiner des mets... On se met à table; la mariée descend les marches de son trône, soutenue par son époux; tous deux vont s'asseoir sur une pile de coussins au bout de la table; on sert de la bière, des raviers d'oignons cuits hachés, des feuilles de salade et des tranches d'oranges, puis des petits pâtés feuilletés frits, bourrés de foie haché; la kaïda est d'en prendre deux.

On apporte le thé avec une espèce de gâteau de Savoie, l'orchestre s'est mis derrière nous. Un musicien joue du violon en le balançant en sens inverse de l'archet, d'autres ont une sorte de guitare bombée avec six cordes espacées par deux; ils se servent comme archet d'une baleine de corset. À l'autre bout de la table, des invitées, la tête entourée d'un foulard de soie, les cheveux partagés en bandeaux encadrant la figure; l'une en bleu a de jolis yeux brun clair, le cou alourdi de perles et d'émeraudes, au bras de gros bracelets. Puis deux vieilles sorcières, au bec d'aigle, les yeux enfoncés dans l'orbite, aux paupières lourdes, ce sont les deux sages-femmes toujours conviées aux cérémonies. La mariée a été conduite hier en grande pompe avec ses amies au domicile du fiancé, afin que le premier jour de ses noces elle ne sorte pas par crainte du mauvais oeil. Ses mains enduites de henné font un curieux effet au bout des manches de satin blanc; elle a relevé son voile. Un juif jette des douros et des demi-douros sur la guitare d'un des musiciens, qui les fait sonner, en annonçant le nom du donateur. Les chanteurs sont ainsi payés par les amis. Il parait qu'ils ont déjà récolté 3000 francs, cela me semble incroyable ! On me l'affirme, hier il y avait 700 convives à dîner, aujourd'hui dans tous les coins, des tables s'alignent, nous-mêmes nous sommes invités toute la journée à ripailler.

La chambre des mariés a deux énormes lits, dont un d'apparat à baldaquin de soie, recouvert de coussins de dentelles. Toutes les femmes et les jeunes filles vont attendre la nuit, jusqu'à ce que le marié leur apporte la chemise teinte de sang qu'on proménera dans la maison.

Nous partons pour la Kissaria, sorte de galerie couverte bordée d'échoppes au centre de la Médina. Un Dellal, crieur public, récite la prière, tandis que d'autres tenant leurs mains ouvertes devant eux répondent en invoquant Sidi-bel-Abbès, patron de la ville, puis portent leurs mains à la bouche et à la poitrine. La vente aux enchères commence alors. Les crieurs passent dans la foule qui s'écarte, les bras couverts de caftans, les mains pleines de bijoux ou de koumia, en répétant la dernière enchère. Dans un coin, des tapis crasseux entassés. Nous sommes mêlés à la foule, les regards ne sont pas hostiles, curieux seulement, et quelques habitués même nous saluent.

(21 mars) - Moulaï Rechid, qui fut adversaire de nos troupes à Médiouna et à Settat, est un ami maintenant. Il nous reçoit à la porte de sa maison et nous fait entrer dans une sorte de patio fermé; le plafond est en bois décoré formant une coupole où tous les tons d'ocre dominent. Des oiseaux sont entrés et voltigent au-dessus de nos têtes; le sol est couvert de mosaïques; de jolies sculptures sur plâtre ornent les murs. Notre hôte est accroupi entre son secrétaire et son bouffon, sorte de bancroche, aux mains très fines, qui était avec lui à Médiouna. Un amusant petit esclave nègre nous regarde apeuré, il a huit ans et en parait quatre tout au plus; son maître l'a acheté 200 pesetas, il a une drôle de petite tête de singe. Un serviteur apporte les plats énormes, surmontés du traditionnel cône en sparterie, qui s'alignent devant nous. Comme apéritif nous buvons une tasse de café froid à la rose; puis l'aiguière est présentée avec une serviette brodée d'arabesques violettes. Le premier plat est découvert; c'est un méchoui. Après le traditionnel Bissmillah, nous tirons à nous la peau bien rissolée et saupoudrée de cumin. Cela ne vaut pas cependant les méchouis d'Algérie où le mouton est cuit tout entier sur la braise et en plein air. Ensuite un plat de poulets farcis de couscous sucré. La chair de ces coqs de combat se défend avec âpreté; l'hôte, de ses longs doigts noirs et graisseux, prépare des morceaux qu'il dépose sur le bord du plat devant les deux dames pour être aimable. Deuxième plat de poulet avec des écorces de citron cuit, puis des pigeons froids très bons, du couscous, bourré de mouton et de raisins, avec lequel les hommes font de grosses boulettes. Un plat d'olives avec du jus de citron et des piments; puis, des radis hachés dans du jus d'orange ! l'aiguière fait de nouveau son apparition...

Nous montons à l'étage supérieur pour prendre le thé dans une espèce de galerie éclairée de fenêtre tout autour. À côté se trouve une longue pièce, le plafond est en bois peint en marron avec des dessins or, cela n'a pas l'air d'être un travail indigène, les portes sont entourées de boiseries. La chambre possède un large lit bas avec un baldaquin; par terre de la moquette affreuse, des matelas et des coussins; au mur, des frises, en plâtre fouillées, gris et blanc. Nous descendons dans le riad qui n'est pas très grand; au centre, un bassin avec des poissons rouges, quelques orangers. La maison a été donnée par le Maghzen à notre hôte...

Mme Maigret et moi, conduites par une négresse, allons voir les femmes, toujours la même disposition, un patio inférieur sur lequel donnent des chambres. ces dames se précipitent curieuses, les enfants regardent un peu effrayés les roumis; d'autres poussent des hurlements à notre approche; la femme de notre hôte nous tend la main et nous fait asseoir dans une pièce ornée d'un grand lit; à côté d'elle, sur des coussins d'autres femmes, des négresses. Des enfants entrés timidement, laissant leurs babouches à la porte, suivent tous nos mouvements. La conversation est plus animée par les rires que par les idées échangées. L'hôtesse est bouffie, les lèvres peintes en marron, le khol allonge les sourcils et cercle les yeux; elle est revêtue d'un caftan de mousseline brodée couvrant un autre de drap rouge; autour du cou un collier fait de croissants d'ébène, au centre un médaillon avec des armes en relief, puis, un autre fait de boules d'or; sur le front une pièce d'or avec une émeraude incrustée entourée de petites pierres fines, est attachée par un cordon de laine noire se confondant dans les cheveux: ce bijou s'appelle "Aïn"; de gros bracelets encerclent ses bras... Une toute jeune femme allaite son bébé, très noir de peau, de la couleur du père. Elles sont toutes fardées, seule une fillette n'a même pas de khol, les cheveux sont à découvert, un bandeau d'étoffe blanche autour du front, c'est une vierge, les femmes seules portent le foulard. À côté un curieux type, la figure aux traits fins, est celle des médailles romaines, l'ovale allongé, le cou long, bombé, le corps dans une  jolie attitude, penché en arrière, un enfant dort dans ses bras... Elles nous offrent du café à la rose, puis du thé...

À la fin de la journée, visite au marché aux esclaves avec les deux mokhaznis et Si Mohamed. Les mules des acheteurs sont à la porte, tenues par des gamins. Un indigène se met à réciter des prières tandis que les assistants répondent; la vente commence. Les amateurs sont accroupis soit dans les cases entourant l'enclos, soit au centre sous une sorte de galerie couverte. Le crieur tient l'enfant ou la femme par la main et lui fait faire le tour indéfiniment en passant devant les acheteurs, et criant la dernière mise. Les pauvres mioches ont l'air harassés et l'on voit battre leur pauvre petit coeur sous l'étoffe dont on les a affublés et qui se tient toute raide dans son habit neuf.

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Clichés Maillet- Lennox éditeur - collection Halfaoui

 

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Puis c'est le tour d'une négresse habillée de cotonnade rouge à fleurs. On lui examine la poitrine, les dents; l'enchère augmente, car elle sait fairre la cuisine. Une femme du Soudan passe devant nous, mince dans son haïc blanc, une ceinture autour des hanches, la tête est petite et fine; elle porte un négrillon sur les reins, retenu dans un morceau d'étoffe.  Une mulatresse fut adjugée à 169 douros; un négrillon150 pesetas. Une malheureuse fillette maigre, rachitique, n'ayant que les os sous la peau, n'a pas d'amateur, on la laisse dans un coin.

Deux petites esclaves habillées de neuf et rasées au marché de Marrakech - Cliché Maillet.

Je voulais lui donner quelquechose pour qu'elle puisse manger, car elle doit mourir de faim, mais Si Mohamed m'affirme que le vendeur le lui prendra. Dans une des cases, une négresse pleure à chaudes larmes. Une petite négrillonne de 6 à 7 ans, vêtue d'un cafetan de cotonnade neuve, et chaussée de minuscules belgha brodées, la tête fraîchement tondue, sauf deux petites touffes sur le côté, est jolie, la physionomie amusante; elle est trop jeune pour se rendre compte; on lui examine la bouche, les pieds, comme on le fait à une mule avant d'en pousser l'enchère; le prix s'élève très vite; elle est déjà à 45 douros. Une soudanaise, vieille loque, ne dépasse pas, depuis l'ouverture, 40 pesetas; celle qui pleurait tout à l'heure est à 80 douros, la tête est assez fine, les amateurs lui regardent les dents, les bras, les jambes, soupèsent ses seins, la questionnent. Une autre de 13 à 14 ans en parait 20? habillée de neuf, c'est une belle fille, les seins pointent sous le cafetan; les enchères sont actives et atteignent déjà 140 douros, la petite négresse est à 55 douros. Quelques aviséss s'enrichissent en achetant une esclave en mauvais état, l'engraissent et la revendent avec bénéfice. Les belles pièces sont fournies sur commande et à domicile. Un jeune nègre à l'oeil faux n'est pas encore adjugé... La vente se clôt; les acheteurs partent avec leurs acquisitions. Nous quittons ce lieu, attristés, écoeurés par ce spectacle si inhumain. (note: le marché fut supprimé par le Colonel Mangin en septembre 1913)

Deux Anglais reviennent du Glaoui où ils ont chassé le mouflon; les chemins sont, parait-il, très mauvais, pleins de neige; ils ont eu de grandes difficultés à passer, et ont perdu une bête; un de leurs hommes est revenu fort abîmé; un fusil et des bagages ont roulé dans un précipice.

(23 mars) - Avec le Mokhazni, Djilali et le fidèle El Kébir nous allons au souk des belghas; les vendeurs passent avec des piles en criant les prix; c'est l'heure de la vente aux enchères. Il y a de très jolies babouches en cuirs de couleur et brodés d'argent ou d'or, d'autres avec des semelles souples pour mettre dans les bottes....

Nous dînons chez le Consul avec le docteur Weisgerber (médecin et ethnologue, français d'origine alsacienne), M. Fernau (homme d'affaires britannique), le capitaine Landais, le docteur Guichard (successeur du Dr Mauchamp). Il parait que le lapidé de l'autre jour a réclamé mille francs comme préjudice matériel et quant au préjudice moral, il laisse le Consulat juge de la somme à réclamer. Quatre postes de soldats campent sur la place Djema el Fna; ils sont miteux, les jambes nues et portent une sorte de veste courte, sale et déchirée. C'est une précaution de Hadj Tami qui est, dit-on, très cruel et fait voler aisément les têtes; il est craint et sa puissance porterait ombrage à son frère le grand Vizir... Nous rentrons à 11 heures, accompagnés de cinq fanars et précédés d'un mokhazni tenant à la main une épée nue. Les ruelles étroites et tortueuses sont obscures, nous sommes arrêtés devant une porte de quartier fermée. Nos hommes frappant contre une petite loggia où dormait le gardien; il répond qu'il n'a pas la clef, ce qui est certainement faux. Nous sommes obligés de faire demi-tour, et marchons lentement, car il s'agit de ne pas mettre le pied dans un regard d'égout; une autre porte est encore ouverte. Malgré l'heure tardive. quelques boutiques sont éclairées par une chandelle fumeuse, le quartier est absolument désert maintenant, et nous cheminons dans la ville obscure et endormie.

(à suivre)

Rappel historique: 

 La période avant le Protectorat fut agitée. Le Sultan Moulay Al Hafid était au pouvoir depuis le 8 janvier 1908 en résidence à Fez. C’était grâce à l’appui armé des tribus du sud,les Hommes bleus, de son oncle Moulay Rechid et de Madani el Glaoui qu’il avait pu constituer une Mehalla à Marrakech pour renverser son demi-frère le sultan Abd-el-Aziz. Le général d'Amade au début s'interposa empéchant la Méhalla de Moulay Rachid de progresser dans la Chaouia, puis ayant obtenu un engagement écrit de Moulay Hafid, il laissa le passage à ses Mehallas qui vainquirent celle de son demi-frère et obtint son abdication. Le journaliste Christian Houel rapporte et traduit ses propos : « Mon frère n'a pas rempli ses devoirs de chef des Croyants. Il a contracté des emprunts qui n'ont pas servi à relever l'empire mais à satisfaire ses plaisirs. Il a ainsi compromis l'indépendance de notre pays. Je désire m'entendre avec toutes les grandes puissances et particulièrement avec la France, pour remettre de l'ordre dans le Maroc et y faire régner la paix ». 

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Déja en 1907 Marrakech était troublée, car Moulay Hafid y préparait son coup d'Etat et les Hommes bleus de Ma el Aïnine y étaient venus nombreux pour chasser tous les étrangers du Maroc. (Moulay el Hafid, Khalifa du Sultan à Marrakech en 1905- Cliché Maillet) En mars 1907, le Dr Mauchamp fut assassiné devant son dispensaire et le Dr Guichard fut nommé pour lui succéder.

Devenu Sultan à Fez, Moulay Hafid avait constitué une sorte de ministère composé de trois ministres, Si Madani El Glaoui, « allaf » ou ministre de la Guerre, Si Aïssa Ben Omar, ministre de la Mer et Affaires étrangères, et le Caïd El M’Tougui, ministre de l'Intérieur. 

Les lecteurs de Madame de La Charrière auront trouvé des indications sur l'histoire des Marrakchis dans la période trouble où le Protectorat n'est pas encore signé et où le Colonel Mangin n'a pas encore repoussé dans le sud les Hommes bleus. Les européens étaient très peu nombreux à Marrakech. Les Britanniques au début les mieux représentés (M. Fernau), voient venir plus d'Allemands et plus de Français. La France dispose d'un avantage linguistique car les juifs de Marrakech sont nombreux à apprendre le français à l'école et par ailleurs ses représentants (consul, officiers et médecins) en raison de leur expérience en Algérie connaissent très bien l'arabe.  

Le texte est illustré par des clichés de Jacques de La Charrière et les autres empruntés à des photographes de la même époque tirés de la collection de notre ami Halfaoui.

Dans les commentaires, chacun pourra exprimer ce que ce texte lui inspire sur ce qui a changé à Marrakech. Ce qui existait avant le Protectorat, ce qui a changé pendant le Protectorat, puis à partir de l'Indépendance.