Joseph Dadia à qui nous devons plusieurs récits où son histoire personnelle s'inscrit dans l'histoire de la ville de Marrakech, nous offre une visite d'un ancien quartier de Marrakech, le Mouassine. Cet écrit fait partie d'un recueil de textes intitulé "Le souffle vespéral", une contribution à la Saga des juifs de Marrakech (pp115-8). Il s'agit d'un quartier dont l'histoire concerne toutes les communautés.

CP_M_Kech_ancien_Fontaine_Mouassine_02  Fontaine du Mwasin

mwasin, mouassine

Natif de Marrakech, je n'avais pas entendu parler de ce quartier, situé entre El Kennaria et El Kissaria au coeur de la Médina, distant à peine de quelques encablures de la fameuse place Jamaâ-El-Fna, où enfant, j'allais admirer les acrobnaties des Oulad Hmed OuMoussa.
J'ai vu le jour non loin de là, à la Maternité Marocaine de Marrakech - "Dar Madame Logey", comme dit ma mère. Les ruelles fraîches et animées d'El Kissaria m'étaient familières, avec ses échoppes et ses bazars. J'y accompagnais maman pour ses emplettes.
Riad El Arous, je le connaissais de nom,  de même que le lointain Bab Tarhzoult, où je me rendais en calèche chaque jour avec maman et ma tante Zhor pour soigner mon oeil gauche, éraillé par la pointe d'un bout de bois, à la suite d'un geste imprudent et involontaire de notre voisin Berto. Ces images de ma tendre enfance sont toujours présentes dans ma mémoire.
Mouassine_1920 
L'atmosphère du Mouassine, je ne l'ai goûtée que bien plus tard, au détour de mes lectures assidues sur le Maroc: "Avant la création de la Capitale (Marrakech) au XIe siècle (Par Youssef Ibn Tachfin, en 1062), les juifs habitaient la vieille cité d'Aghmat et de Tasghimout, d'où ils émigrèrent pour venir se loger dans le quartier du Mouassne. En 1557, le Sultan les réunit dans le Mellah qu'il fit construire près de son Palais, afin de les tenir sous sa protection" (de Parigny - Marrakech p.137, Paris 1018); Ce texte éperonna ma curiosité.   

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Le regretté David Corcos, dans son article sur "Les Juifs au Maroc et leurs Mellah" (Studies in the History of the Jews of Morocco, pages 64 à 130), citant Marmol et Diego de Torres, nous ouvre la porte des Mouassine.
Avec l'avènement d'une nouvelle dynastie au Maroc, celle des chérifs Saâdiens, Marrakech était devenue la Capitale de l'Empire. Elle reçut un nombre de réfugiés Juifs d'Espagne et du Portugal, des anciens marranes de la Péninsule Ibérique, des îles Canaries et même des lointaines Antilles. Tout ce monde s'était installé dans deux quartiers différents, les Beldiyyin (juifs autochtones) continuaient de vivre par petits groupes épars au milieu des musulmans. Cependant vers 1542, ils avaient une Kissarya à eux où ils s'adonnaient spécialement à l'orfèvrerie.

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Danielle sortant de la Kissaria, par la porte près de la Fontaine du Mouassine

Puis il semble que Mégorashim (juifs expulsés d'Espagne) et Beldiyyin se soient pour la plupart regroupés dans un seul quartier, celui de Mwasin. Le Sultan du Maroc nommait les Mégorashim "Hbab Allah" les Biens-Aimés de Dieu - en raison de leur degré de sainteté et de leur pouvoir par la prière d'appeler la pluie sur Marrakech, même en plein été ou en période de sécheresse.

CP_M_Kech_ancien_Fontaine_Mouassine_03  La même porte, près d'un siècle avant. (L.Lèvi editeur)

"Le quartier des Juifs, nous dit Marmol (Luis de Marmol Carvajal - L'Afrique Tome II, p. 59), était autrefois au milieu de la ville, en un lieu où il y a plus de trois mille maisons...", soit 15000 personnes, selon l'estimation de Diego de Torres.
Les juifs de Marrakech - (Awlad El Blad - les enfants de la Cité - en raison de ce qualificatif, le musulman pouvait appeler le juif "mon frère" - yakhouya) - se sont concentrés pour la plus part dans ce quartier, où se trouvaient les synagogues et les institutions communautaires.
Au Mwasin, se trouvait un petit cimetière, et, c'est pour cela que de nos jours encore les Cohanim (les juifs portant le nom de Cohen) ne se rendent pas dans ce quartier, car il leur interdit, en tant que descendants du Grand Prêtre d'aller dans les cimetières.
En 1563, les musulmans construisirent dans ce quartier une belle mosquée qui porte le nom de "Jamaâ Aschorfa". D'après le témoignage de l'historien Al-Oufrani, les musulmans s'abstenaient de prier dans cette mosquée, sous prétexte qu'elle fut édifiée sur un cimetière juif.

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La Mosquée du Mouassine en réparation en 2013

Je voulais voir de mes yeux ce quartier, ancienne résidence de mes ancêtres marrakchis. J'ai attendu plusieurs années pour réaliser mon rêve. Ce fut un samedi après midi, par une belle journée ensoleillée de fin janvier 1989, accompagné de mes amis de toujours David Dayan, Marc Moryoussef et d'un jeune confrère avocat marrakchi, que je franchissais pour la première fois de ma vie ce merveilleux quartier, dont le nom évocateur me fascinait de son parfum et de son histoire.

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La fontaine du Mouassine aujourd'hui

"Voici Bordj El Yahoudiya, voilà l'ancien cimetière juif" me répètent les habitants de ce quartier. Des ruelles propres, paisibles, nobles avec de vastes fondouks de l'époque andalouse. Je me sentais chez moi. Ces lieux, je les connaissais. Je les ai portés dans mon coeur. Une joie intérieure m'illuminait. Je ne me lassais pas d'arpenter ce quartier.J'interrogeais enfants et vieillards. Tous connaissaient la présence juive de ce quartier. La tradition orale est vivante et ardente dans la mémoire des habitants du Mwasin. Le souvenir juif de ces lieux est toujours vivace.
Quelques jours après dans les couloirs du Palais de la Cour d'Appel de Marrakech, une jeune consoeur me confia qu'elle était native du Mwasin. Mon ami Moulay Abdellatif Bachiri-Taoufiq, aussi. Le charme secret de ce quartier m'habitera à jamais. Mes racines juives et marocaines jaillissent là-bas.
La légende des juifs de Marrakech sait raconter que "ce fut à cause du scandale provoqué par une musulmane qui accusait faussement un juif, chargé de nous réveiller pour les prières nocturnes du mois d'Ellul, de l'avoir maltraitée la nuit dans une rue", ils durent changer de résidence.
En 1438, les juifs de Fès ont été chassés de Fes-El-Bali où ils résidaient depuis des siècles, pour s'installer dans leur mellah, pour avoir été accusés de profaner  avec du vin la mosquée de la ville.

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Le Palais du tapis du Mouassine

Les Juifs de Marrakech quittèrent le Mouassine, pour s'installer près de Bab Aghmat, afin qu'ils fussent séparés des Musulmans, en un quartier, fermé de tous côtés de murailles, sans avoir qu'une porte qui va à la ville, et une autre petite qui répond à leur cimetière, et dans cette enceinte sont bâties plusieurs maisons et synagogues.
Cent cinquante neuf années après celui de Fès et deux années environ après le Ghetto de Rome, le Mellah de Marrakech fut fondé en 1557 (pour la tradition orale 1577/5317). C'est le Sultan Moulay Abdallah Al Ghalib Billah qui les réunit tous dans le Mellah, qui existe encore de nos jours sous le nom de Hey Salam, à proximité de la Qasbah et du Palais Royal (Qasr El Badi)
En ce temps là, le Mellah était un beau quartier avec de belles maisons et des jardins, un quartier vaste et agréable où les marchands chrétiens n'obtenaient même pas l'autorisation de s'établir. Mais, tous les Agents et Ambassadeurs des Princes étrangers pouvaient y habiter.
C'est là que vécut l'ambassadeur du roi du Portugal, puis de Philippe II d'Espagne, Don Francisco de Costa, qui était probablement un juif caché, un marrane. Ce grand seigneur avait été nommé Ambassadeur au Maroc en 1579 et fut surtout chargé de racheter la fine fleur de l'aristicratie portugaise faite prisonnière après la défaite de la bataille des "Trois Rois" (1578) près d'El Kébir. Il logeait dans une belle maison appartenant à un juif et située près du cimetière juif. Il demeura dans le Mellah de Marrakech, où il mourut en Avril 1591. Il laissa un testament dans lequel il demandait à être enterré dans cette maison ou dans son jardin, bien qu'il y eut un cimetière pour les chrétiens à Marrakech.

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Le cimetière juif en 1922

Fondée en 1062 par l'Almoravide Youssef Ibn Tachfin, Marrakech resta d'abord interdite aux juifs qui continuaient à vivre à Aghmat Ourika à 40 km au sud est de la ville. Mais ils étaient autorisés à y passer la journée pour les besoins de leur commerce. C'est le monarque Saâdien Ahmed Ed Dahabi (1578-1603) qui invita les Juifs d'Aghmat à venir s'établir à Marrakech.
En 1190, Zachariah Ben Yehouda Aghmati rédigea un commentaire des traités talmudiques: Baba Qama, Baba Metzia, Baba Batra.
Au 12eme siècle, Abraham Ibn Ezra, le grand poète espagnol pleurait les communautés juives d'Afrique soumises aux tourments du Pogrom: "Je prends le deuil pour le Dräa première victime. Au jour du Shabbat le fils et la fille répandirent leur sang  comme de l'eau... Je convoque le deuil, comme la misère, sur le peuple de Sigilmassa ville de gloires et de savants, dont les lumières sont recouvertes par la ténèbre... Ile de beauté - peuple de Tlemcen - et sa splendeur détruite - ô ville royale et perdue - Somptueuse Marrakech ! Tes élans précieux sont transpercés sous l'oeil insatiable de l'ennemi..." Il s'agissait du grand règlement de comptes des Almohades dressés contre les Almoravides et leurs protégés. Les villes de Draâ, Sigilmassa, Tlemcen, Marrakech, Fes, Ceuta, Meknes furent pillées et virent leurs communautés juives atteintes entre 1140 et 1147.

CP_M_Kech_ancien_Fontaine_Mouassine_05  La Fontaine et la Mosquée du Mouassine - 1922

Dans un autre manuscrit, il n'est pas question de Marrakech, mais d'Aghmat. Aghmat, capitale des anciens rois vaincus au XIeme siècle par les Almoravides, a eu son époque de splendeur. Avant la fondation de Marrakech, elle fut la résidence des rois de Mas'mouda et la capitale de tout le pays. Il semble qu'elle partagea plus ou moins ce rôle avec Nfis, ville située probablement au confluent de Tensift et de l'oued Nfis. 
Henri terrasse dans son ouvrage "Villes impériales du Maroc" (Artaud, 1937 - page 56) nous éclaire ce passé prestigieux: Ce pays démesuré, à la fois éclatant et sombre, fut lent à trouver sa capitale, comme si sur ces vastes espaces, l'homme ne savait pas trop où s'accrocher et se maintenir. Aux limites mêmes du désert saharien, les villes naquirent et disparurent avec une déconcertante facilité, sans jamais pouvoir étendre bien loin leur influence, ni avoir le temps de fonder des traditions. Pourtant, le Sud marocain était, lorsque l'Islam s'y établit, un pays de sédentaires. Ses premières métropoles Nfis, Aghmat, se construisirent au contact de la montagne et de la plaine: grands marchés d'échanges entre deux régions complémentaires, ces centres anciens s'étaient tous installés dans le Dir. Grâce aux eaux descendues des hauteurs, s'étend au pied de l'Atlas un long ruban de terres fertiles qui forment un véritable bocage méditerranéen. Nfis a disparu; Aghmat n'est plus qu'une bourgade. Mais des témoins plus récents nous permettent de restituer très exactement ce que furent ces premières agglomérations urbaines. Demnat au milieu de ses jardins, de ses oliviers, avec le lacis étincelant de ses séguias, offre l'image réduite de ce que furent ces capitales rurales, grands marchés sans murailles. Toutes berbères, elles rayonnaient seulement sur une partie du Haouz et quelques vallées."
Aghmat correspond à l'Aghmat Ourika des auteurs arabes. Ourika désigne une petite tribu dont Aghmat fait partie. Le mot Aghmat a deux sens. Dans le sens large, c'est un vasteespace tant en culture et/ou vergers, pour la plupart entourés de murailles. Dans le sens étroit, Aghmat est le lieu où on retrouve nettement quelques vestiges de la prospérité de l'ancienne capitale du Haouz.
Figuiers, amandiers, trembles, grenadiers verdissaient en bosquets dans les jardins d'Aghmat, où vivaient ceux des miens dans le bonheur et l'opulence, dans un cadre féérique de vie où se mêlaient aux chants des oiseaux les mélodies de la prière et de l'étude. Heureux temps englouti sous les décombres d'une ville en ruine, auréolée de gloire, légendaire, que l'Histoire finira un jour par raconter.
Marrakech fut pendant de longs siècles un foyer de diffusion de la science juive pour les régions du Souss, de l'Atlas et des villes de la côte méridionale de l'Atlantique.
Joseph Dadia 

Fnaque0522  La librairie du Mouassine

Merci à Joseph Dadia pour cette retrospective historique des déplacements de la communauté juive et l'évocation d'Aghmat avant le Mouassine, puis de l'abandon de ce quartier pour le Mellah, un quartier qui aujourd'hui conserve encore quelques témoignages d'un passé récent. Nous invitons nos lecteurs à ajouter dans les commentaires d'autres souvenirs de ce beau quartier du Mouassine.