Jean-Pierre-Koffel

JEAN-PIERRE KOFFEL, ancien élève du Lycée Mangin de Marrakech, devenu professeur de français au Maroc, écrivain de nombreux romans et initiateur de plusieurs jeunes auteurs marocains, a écrit le récit de quelques uns de ses souvenirs dans un livre "Au jour les jours" qu'il n'a jamais cherché à faire éditer, mais a confié à quelques amis. Les circonstances de sa vie ont fait qu'a dix-neuf ans il a rencontré le Glaoui seul. Il nous fait le récit de ces souvenirs dans un style agréable et nous montre une facette peu connue de cet homme au destin hors du commun. (voir sur Jean-Pierre Koffel disparu en novembre 2010 d'autres souvenirs)

 

                              LE GLAOUI

ThamiGlaouiQuand je suis arrivé à Marrakech, en août 1939, j’avais six ans. Mon père – M. Calvaruso, le second mari de ma mère, architecte et entrepreneur, mouhendiz – y était venu pour la construction d’une aile supplémentaire à l’Hôtel Mamounia. J’entendais parler du Glaoui – dont le nom faisait rire les petits pieds-noirs insolents et grossiers mais qui était fort estimé de leurs aînés, plus respectueux à son endroit. Passée la guerre, mon père a bien fait sa place dans la communauté européenne de Marrakech et il avait un culte particulier pour le Glaoui, dont il avait une photo encadrée sur son bureau.   

Tharaud-MRK-Seigneurs-Atlas

J’avais lu l’admirable portrait qu’avaient fait du Glaoui (il avait quarante ans à l’époque du portrait) les frères Tharaud dans Marrakech ou les seigneurs de l’Atlas (que nous avions à la maison) et franchement, ces pages sont un modèle du genre. Je ne puis résister au plaisir de citer, presque de mémoire : “Voici Hadj Thami ..., fastueux seigneur qui, .... avec son long visage maigre, ses grands yeux, son air félin, doux et violent tout ensemble, son sourire énigmatique, l’extrême recherche de sa toilette (toujours dans la simplicité, mais d’un goût achevé et d’une élégance unique, car il ne porte rien qui n’ait été tissé spécialement pour lui par les femmes de ses tribus) rappelle assez bizarrement... un seigneur du XVIe siècle en France ou en Italie.”

Glaoui-Saint-1930

Et un peu plus loin, voici le chef-d’œuvre : “Soudain la porte s’ouvrit, le vent souffla quelques bougies, et je vis entrer le Glaoui, précédé par des esclaves qui portaient des lanternes. Avec sa haute mine, son profil aigu, ses yeux noirs et fiévreux, son burnous dont les pans, retombant sur lui comme des ailes, ne laissaient apercevoir qu’un peu de la blancheur du caftan, et des babouches jaunes légèrement poudrées de neige, on eût dit un immense oiseau apporté par la rafale.”  Ce texte est de 1920. (la photo ci-contre avec M. SAINT, Résident Général est de 1930)

 

Stynia-glaoui

En 1950, je ne savais pas grand-chose du Glaoui. Je connaissais sa résidence, Dar El Bacha, son magnifique hammam de la rue R'mila, ouvert à tout le monde  et où j’ai fait mon baptême du bain maure, ses oliviers de la Ménara et de l’Agdal où les gens allaient gauler pour son compte en chantant (yahou li llah) à la saison des olives (ka isousou f’zitoun).

CP M'Kech ancien_Dar El Glaoui 01 01

Mon père  avait en estime Haj Idder (les Pieds-noirs disaient Ajidère, et ça rimait avec frigidaire), un gros bonhomme noir aux yeux cruels, autant qu’il m’en souvienne, genre Mobutu ou Idi Amine Dadda, le secrétaire du pacha, je crois bien. Ce Monsieur Haj Idder était en relations avec le couple Patruno  (on disait Mme Patruno sa maîtresse et que les Patruno avaient avec lui des affaires, dans l’hôtellerie notamment). M. Patruno (ma mère et moi, nous l’aimions beaucoup, car il poussait encore la chansonnette) était, en 1950, un petit bonhomme rondouillard et jovial (le cocu type), ancien ténor à la Scalla de Milan, qui avait perdu sa voix et s’était reconverti dans l’hôtellerie, avec son épouse, une grande et forte femme de caractère. Ils avaient l’Hôtel de la CTM, carrément place Djema el Fna (comme on disait, collant des djim – originaires d’Algérie – partout), avec terrasse panoramique, restaurant – une bonne table – , brasserie. Comme le tourisme ne marchait pas fort à Marrakech en été, les Patruno avaient un second hôtel – avec Haj Idder ? – à Vichy, celui-là, pour la saison. Dix mois par an à Marrakech et deux à Vichy, dans leur Hôtel du Parc (où venaient d’ailleurs beaucoup de Pieds-noirs de Marrakech). M. Calvaruso connaissait M. Patruno – qui était Italien comme lui, alors que Madame était Française comme ma mère – et ils se fréquentaient. M. Calvaruso était, comme beaucoup de ces Européens de l’époque, un fêtard, aimant la bonne chère, s’alcoolisant beaucoup, fumant bien sûr, pilier de bars (L’Atlas, Les Négociants, entre autres) et qui mettait son foie à mal. Une cure à Vichy s’imposait. C’est comme ça que, en 1951, nous sommes allés en cure à Vichy; c’était mon premier voyage en France.

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Cette année-là, je m’étais fait coller à la première partie du baccalauréat en juin et j’étais représentable en septembre. J’avais donc amené avec moi de quoi travailler, notamment l’arabe classique. À l’Hôtel du Parc, chez les Patruno, je me levais de très bonne heure pour bachoter à l’aise dans le salon de l’hôtel. À six heures du matin. Ce matin-là, j’étais à une table contre le mur, avec mon Pérez (choix de textes arabes) et mon Belot (dictionnaire arabe-français) en train de faire une version. À un moment, je sens une présence derrière moi, légère, et une voix où s’entend une surprise agréable, me dit : « Tu fais de l’arabe ! » Je me retourne et je vois le Glaoui. Comme Saint-Exupéry avec le Petit Prince, je n’ai pas cherché à savoir d’où il tombait à cette heure-là et à cet endroit-là. Précisons qu’en 1951, je n’avais encore aucune raison de lui en vouloir politiquement. Notre conversation, en français, n’a pas été très longue. Il était impeccable, net, exactement comme dans la description des Tharaud, mais en pas solennel du tout, en simple, en détendu – ah ! ces gens très matinaux ! 

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Voici un extrait de notre dialogue doux et feutré dans un salon d’hôtel de province où les curistes dormaient encore : « – Tu  aimes la musique ? –  Ça dépend ce qu’on appelle musique. – La grande musique. – Oui beaucoup. – Et l’opéra ? – Oui beaucoup. – Alors, j’ai un billet pour toi : ce soir, au théâtre du Casino, on donne  La Traviata. Je t’emmène. » Je ne sais pas si j’ai dit merci, mais j’y suis allé et je voyais un opéra pour la première fois de ma vie. Avec le Glaoui.

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À quelques jours de là, même scène, au même endroit (le salon de l’hôtel). Voici un extrait du dialogue : « – Tu aimes Édith Piaf ? – Non. – Tu as peut-être tort. J’ai un billet pour toi : ce soir, au théâtre du Casino, pour aller écouter et voir Édith Piaf. Viens si tu veux. » J’y suis allé. Avec le Glaoui. Et nous sommes même allés saluer Piaf – toute simple, toute blanche, toute noire – dans sa loge. Je n’aime toujours pas Piaf et je ne sais toujours pas si le Glaoui savait qui j’étais, sinon un petit Français de Marrakech qui avait eu l’idée originale de faire de l’arabe et qui aimait la musique. 

Lui, il aimait la musique. Il a reçu le compositeur pianiste Maurice Ravel six mois chez lui et au Mamounia, avant 1933, année où Ravel a été atteint par ces troubles cérébro-moteurs dont il devait mourir en 1937. Nul doute que le Glaoui ne l’ait gavé des musiques  du Haouz et de l’Atlas. Retrouvons les Tharaud : “Ce Chleuh ..., dans sa jeunesse, ... ne pouvait assister aux chants et aux danses de son pays  sans se jeter aussitôt avec passion  dans l’improvisation et la ronde.”

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 Cette passion, j’en ai eu la preuve, était une passion pour la musique, quelle qu’elle fût et il a voulu faire à Marrakech un cadeau seigneurial : en 1952, La Traviata, sur scène, au Théâtre-Cinéma Palace, avec Irène Chantal, de l’Opéra de Paris. Évidemment, j’y étais. Le Glaoui pas. Je ne l’ai plus jamais revu depuis Vichy avec Piaf. 

(Au jour les jours, inédit de Jean-Pierre Koffel, pp. 98, 99 ,100; Voir sur ce blog la fin du Glaoui 23 janvier 1956)

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Théatre-Cinéma Palace où se produisit Irène Chantal en 1952

 

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Votre blog vient d'être distingué par "canalblog' pour cet article signé par Jean-Pierre Koffel.

Peut être n'avez-vous jamais rencontré le Glaoui à Vichy, peutêtre n'avez-vous jamais assisté à la Traviata ou à un concert d'Edith Piaf avec le Glaoui. Mais peutêtre avez-vous un souvenir d'une rencontre avec le Glaoui, vous ou un proche qui vous l'a raconté. Si c'est le cas les amis du blog vous encouragent à partager le récit de ce souvenir. À vos plumes ou si vous préférez, à vos claviers !