En suivant l'ordre des dates, nous commençons par les Zouaves, dont plusieurs régiments passèrent par Marrakech. Le 3e en 1912, le 1er y eut un bataillon en 1914. Le 2e Régiment de Zouaves est peu resté à Marrakech. Juste après l'armistice du 11 novembre 1918, il arrive au Maroc et affecte un de ses bataillons à la Ville rouge. L'ami Halfaoui, nous montre deux pièces de sa collection, des cartes-photo prises à Marrakech et datée de 1918. 

Zouaves-a-Marrakech-3 Ici, les zouaves portant leurs deux tenues , soit le large pantalon garance, soit la saharienne blanche. Les zouaves avaient formé une équipe de rugby, probablement la première de Marrakech. Les premiers à avoir reçu leurs maillots se firent photographier.

Rugby-zouaves-1918-4 Mais, les Zouaves ne sont pas resrés longtemps à Marrakeh, au contraire des spahis qui en firent leur garnison de tradition. Merci à Halfaoui pour ces documents historiques.

UN SPAHI SAUVE SON ROI

Le blog a réalisé plusieurs pages concernant les Spahis de Marrakech, l'une avec le spahi Sainseaux période 1936-45, une autre avec le spahi Gailhanou mobilisé en 1939, puis le spahi Talvard en 1941-42, et une page plus générale sur toute la période de 1912 à 1958, année où le 2eRSM quitte définitivement Marrakech. La période 1956-57, celle où le Colonel Blondeau commandait le régiment était surtout représentée par des photos. Grâce à Mourad Bachir El Bouhali, nous faisons connaissance avec un officier de spahis qui a eu un destin exceptionnel. Campagne d'Italie avec le Général Juin, campagne de France avec le Général Leclerc, au cabinet militaire du Maréchal Juin, commandant du 5e bataillon à Marrakech, puis missions importantes dans la formation des officiers marocains et dans l'équipement de l'armée marocaine, notamment à Paris avec son ami le ministre Pierre Messmer. Il s'agit de Mohamed Bachir El Bouhali dont son fils Mourad, nous présente le rôle déterminant dans le salut de la dynastie Alaouite au Maroc à l'occasion du putsch de Skhirat.

BACHIR EL BOUHALI : UN OFFICIER SPAHI D’EXCEPTION

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Dès 1956, le Maroc nou-vellement indépendant s’est attelé à créer son armée. Fortes d’une centaine d’officiers formés à l’Ecole Militaire de Meknès (Dar el Beida) et de Tolède et aguerris par leur engagement dans la Seconde guerre mondiale et la guerre d’Indochine, les forces armées royales furent créées en mai 1956 et placées sous l’autorité effective du Prince Héritier Moulay Hassan, Chef d’État-Major général des Forces Armées Royales (F.A.R).

Le Commandant Mohamed Bachir El Bouhali, alors chef du 5ème bataillon à Marrakech, est désigné à cet effet pour présider la commission d’examen de la première promotion d’officiers Marocains de l’Indépendance – appelée « promotion Mohammed V ». La formation au métier militaire s’est rapidement confrontée au dilemme de la sélection de profils des élèves et de l’urgence de disposer d’officiers en vue de prendre le relais, dans les meilleures conditions possibles, des éléments de l’Armée française encore en place.

Extraits du rapport du Commandant Mohamed Bachir El Bouhali adressé à la Haute Attention du Prince Héritier Moulay Hassan, Chef d’Etat-Major Général des Forces Armées Royales :

(...) Devant nous, s’est présentée une jeunesse ardemment pleine de volonté et un vouloir certain de savoir. Cette ardeur a été marquée d’après l’aveu même de nos élèves, par un certain relâchement dû en grande partie à l’élan que l’on n’a pas su insuffler dès le départ et au cours de l’année, à toute la marche de l’Ecole : d’où un flottement dans les esprits et dans les programmes (...). Instruire est un don spécial : il n’a jamais été à la portée de tout le monde. Certainement, le but principal à atteindre, dès le départ, dans l’esprit de l’Etat-Major Général, par l’Académie Royale, était de former rapidement de jeunes officiers, chefs de sections, confirmés dans le domaine militaire, tout en améliorant si possible, leurs connaissances générales. Le moment de l’évaluation est venu. Dans l’ensemble, un bon travail a été fourni par notre Ecole. On a réussi à former en très peu de temps – neuf mois – de jeunes officiers qui sont, évidemment, plus ou moins capables de commander une section sur le terrain. Le temps fait défaut pour que ces jeunes puissent assimiler les notions du métier des armes. Il y a certainement dans la promotion actuelle de bons éléments : améliorés par des stages, ils affronteront avec plus de confiance la vie militaire.

Il serait vain de dire que les élèves qui viennent de subir avec succès l’examen de sortie sont fin prêts. A mon sens, il importe de les améliorer, les pousser encore dans le but de bénéficier d’un cadre Officier valable. C’est à l’Armée d’attendre, de « serrer les dents » dans toutes les sphères, afin que notre jeune Capital puisse se renforcer et qu’émerge enfin un esprit bien ancré dans le métier des armes. Il ne se fera pas dans la troupe, mais dans le carré des Ecoles Militaires. Il y va de l’intérêt de nos institutions militaires. (...)

Il ne faut pas négliger le fait que si notre Armée est jeune de formation, elle est ancienne de traditions. De plus, nos hommes sont aguerris et capables de se surpasser. Les sous-officiers, malgré leur manque d’instruction, possèdent des qualités pratiques exceptionnelles au combat. Il est certain qu’ils regarderont avec curiosité les premiers pas de nos jeunes camarades. C’est à ces derniers de les effectuer avec des connaissances sûres et une aisance de tout premier plan. (...) La promotion actuelle, qui est sur le point de quitter l’Ecole, manque d’une certaine pratique dans le domaine militaire, notamment sur les plans du commandement sur le terrain, de l’armement et de la connaissance des règlements. Par ailleurs, on a relevé, non sans surprise, que nos futurs officiers souffrent de sérieuses lacunes en matière de culture générale. (...)

Si la jeunesse est impatiente de croiser le fer avec la vie, c’est à ceux qui ont vécu, fréquenté, entendu et pratiqué de tempérer cette impatience, et de lui faire comprendre que les institutions militaires n’ont jamais rien accompli de bon dans la précipitation. (...)

L’évaluation exigeante effectuée par le Commandant Bachir El Bouhali tente d’apporter à son Chef d’Etat-Major des arguments en vue de justifier le renoncement à une formation accélérée, un choix qui serait, selon lui, hautement préjudiciable au regard du profil recherché et de l’appropriation de valeurs militaires capables de créer une « âme » à cette première génération d’officiers de l’Indépendance. Pour lui, la priorité suprême est de se concentrer à la fois sur une révision en profondeur du programme pédagogique tout en procédant à une meilleure sélection des futurs élèves ainsi qu’à une restructuration de l’Académie Royale de Dar el Beida.

Toute Armée est à la fois un symbole d’indépendance politique et une affirmation de puissance. Le Roi Mohammed V a rappelé cette vocation lorsqu’il déclare le 13 mai 1956 : « Devant nous défilera le 14 mai, la première tranche des Forces Armées Royales. Ce sera l’une des manifestations les plus tangibles de la souveraineté et du prestige de notre pays (...) Nous consacrerons toute notre attention à ces forces, que Nous avons placées sous Notre commandement suprême ». Ainsi, le Roi, marque-t-il, dès les premiers jours de l’Indépendance, sa volonté de faire de l’Armée le pilier central du Trône. Les F.A.R bénéficient de toute la sollicitation royale, les préservant de toute compromission et les maintenant à l’écart des affaires politiques.

En 1961, Bachir El Bouhali se voit confier le premier bureau de l’Etat-Major Général des F.A.R, en charge de l’organisation, des effectifs et de l’équipement. En septembre 1963, Bachir El Bouhali est nommé attaché militaire à Paris quelques jours après que des troupes Algériennes soient entrées à Tarfaya, et que des blindés aient occupé les oasis de Zegdou et Mrija, préfigurant le conflit armé dans les régions de Tinjoub, Hassi Beida et Figuig.

Tandis que l’Algérie se fournit en armement soviétique auprès de Cuba et de l’Egypte, le Roi Hassan II le charge à cet égard d’une mission spéciale : assister l’ambassadeur du Maroc à Paris, Mohamed Cherkaoui en vue d’obtenir le franc soutien du Général de Gaulle et de coordonner avec le cabinet de son ami Pierre Messmer, Ministre des Armées dans le gouvernement de Georges Pompidou, la livraison dans les meilleurs délais d’équipements et matériels adaptés au milieu saharien. En 1966, il est élevé au grade de général à l’occasion du 10ème anniversaire de la création des F.A.R. Directeur de cabinet de plusieurs ministres de la Défense, il cumule ensuite les fonctions de Major général-adjoint avant d’être nommé Major général des F.A.R en 1969.

Quinze années après l’Indépendance, force est de constater que cette âme fut sévèrement malmenée par un groupuscule d’officiers généraux et supérieurs, déterminés à renverser la monarchie.

Des éléments de l’Ecole de formation de sous-officiers font irruption lors du 42eme anniversaire du Roi Hassan II dans la résidence royale d’été de Skhirat, près de Rabat. Ils tirent à vue sur les invités, faisant plus d’une centaine de morts et autant de blessés. Moult officiers sont tués par des tirs aveugles ou sont sommairement exécutés. Le roi Hassan II et la famille royale échappent par miracle au massacre.

Trois hommes se voient alors chargés de déployer une riposte immédiate : les généraux Mohamed Bachir El Bouhali, Major général des Forces Armées Royales, Driss Ben Omar El Alami, ministre des P.T.T, et Mohamed Oufkir, ministre de l’intérieur.

Pour le général Bachir El Bouhali, directement concerné par les opérations à lancer en tant qu’autorité militaire, il s’agira d’abord de mettre en échec ses frères d’armes putschistes pour rétablir la primauté des valeurs militaires suprêmes qui scellent, depuis l’Indépendance du Maroc, les liens solides, qui se sont construits entre la Monarchie et l’Armée. Une mission de la plus haute importance, sans précédent dans l’Histoire du pays, exécutée sous l’effet de surprise de l’action meurtrière des putschistes, et partagée avec celui qui se retournera pourtant l’année suivante contre le Souverain : le général Oufkir. Il est des moments, rares, où le cours de l’Histoire tombe de façon inattendue, entre les mains d’une poignée d’hommes.

Avec le recul du temps, je me surprends parfois à m’interroger encore sur cette tentative de coup d’Etat qui aurait, en toute hypothèse, changé radicalement le destin de la nation en mettant un terme à l’institution monarchique, symbole d’unité, de stabilité et de paix.

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Une grande partie du peuple Marocain ne sait pas à ce jour qu’elle a évité le pire, dans la mesure où celui-ci aurait été aujourd’hui logé à la même enseigne que les autres peuples révoltés du Maghreb et du Moyen Orient, si par malheur, le putsch avait mis la monarchie marocaine échec et mat.

 

Cliché pris en 1970 - Le Major Général des F.A.R. (1912-1971). À gauche, les colonels Chenna (beaupère d'Oufkir) et Glaoui (cousin du pacha). À droite, le Lieutenant-Colonel Loubaris.

* Mourad Bachir El  Bouhali, Autopsie d’une trahison. Du putsch manque de Skhirat, Editions La croisée des chemins, 2013).

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Présentation de l'éditeur: Un essai historique richement documenté, appréhendé sous le prisme de la genèse du complot qui a conduit aux deux tentatives de putsch de l971 et 1972. L'oeuvre place, de façon inédite, le rôle singulier de la grande muette au coeur des enjeux institutionnels de l'époque. 

Les devoirs et les responsabilités des Militaires, les valeurs qui les motivent et la charge qui les oblige aussi à servir la nation, ont fait de certains de leurs élites, des acteurs singuliers. Alors que nombre d'Etats n'ont pu résister aux trahisons et aux coups de force, le regard de l'auteur, sur les quinze premières années du Maroc indépendant à l'aune du serment militaire, est la marque de sa contribution. Ainsi, au-delà de la tragédie de Skhirat et de l'attentat contre l'avion royal qui ont failli faire basculer le Maroc vers un régime totalitaire, l'auteur nous invite à une immersion dans l'univers politico-militaire du Protectorat et de l'Après-Indépendance. Il y démêle l'une après l'autre toutes ses composantes, tous ces éléments auxquels tiennent les faits historiques. Il nous prend à témoin de ses investigations, pointant à la fois la volte face d'un « influent général suivi par un groupuscule d'officiers aux motivations et profils forts différents », et la mise en échec des deux tentatives de coups d'Etat de l'histoire du Maroc. Analyse - enquête historique, non sans recul , cette recherche est aussi un travail qui renonce aux armes de la fiction pour « autopsier », autant que faire se peut, la vérité historique et mettre en perspective le processus de démocratisation en cours, « unique rempart aux coups de force ». Un éclairage constructif sur les enjeux de pouvoir et de gouvernance qui suscitent aujourd'hui encore émotion, controverse et besoin de comprendre. L'auteur est le fils du Général Mohamed Bachir El Bouhali, Major général des Forces Armées Royales au moment de la tentative de putsch de 1971. Docteur en sciences de gestion de l'Université de Bordeaux, il a occupé de hautes fonctions dans la sphère industrielle publique marocaine et dirige aujourd'hui un mastère spécialisé en management public au sein d'un institut supérieur de gestion. Il est également professeur associé à un institut de management et de gouvernance en France.

Merci à Mourad Bachir El Bouhali, de nous avoir révélé le rôle déterminant d'un officier spahi dans le cours de l'histoire du Maroc. Mourad est un ancien de l'école de la Palmeraie et de l'école Auguste Renoir de Marrakech; un de ses frères a effectué ses études secondaires au Lycée Victor Hugo et son frère aîné est entré lui aussi à Dar el Beida, promotion 1960 avant d'être affecté en 1964 au 7e bataillon de Marrakech sous les ordres du jeune capitaine Bouchaib Arroub, qui habitait à l'époque une villa de la rue du capitaine Arrighi. Nous souhaitons à Mourad une très belle diffusion de son excellent livre et saluons le courage de tous les spahis.