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Jean-Pierre KOFFEL est un écrivain franco-marocain dont nous avons déja rapporté les souvenirs artistiques avec le pacha Hajj Thami el Glaoui, ainsi qu'avec le professeur Cler. Nous partageons son récit de sa période lycéenne au lycée Mangin et à Rabat quand il entreprit de prendre l'arabe comme première langue étrangère, un défi !

Chacun aura probablement des souvenirs semblables dans un des lycées de la Ville rouge: Mangin, Mohammed V, Hassan II, Victor Hugo ou Ibn Abbad, avec les mêmes professeurs ou d'autres. Et si vous rédigiez aussi vos souvenirs pour les partager !

         Quand je suis entré en sixième, au lycée Mangin de Marrakech, le 1er octobre 1943, s’est posé le problème de la langue vivante étrangère que je devais choisir. L’allemand m’eût convenu – j’ai d’ailleurs tenté de l’apprendre seul avec un livre et avec l’aide de ma tante Solange qui en avait fait – mais en pleine guerre mondiale, c’eût été un peu fort, surtout avec mon nom. Je ne sais même pas si on enseignait l’allemand ces années-là au lycée de Marrakech. Restait l’anglais, qui ne me tentait pas du tout – peut-être parce que tout le monde en faisait – et l’arabe, qui n’avait pas beaucoup de clients. J’ai choisi l’arabe, de moi-même, sans que ma mère s’y oppose.

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Ces années-là, quand on choisissait arabe au Maroc, c’était l’arabe dit littéral, c’est-à-dire dialectal, ce que l’on appelle aujourd’hui la darija, par opposition à l’arabe classique, dit à l’époque, littéraire. Il y avait des méthodes pour apprendre l’arabe dialectal, dont celle de Louis Mercier, celle de Tapiéro – qui était juif –, et celle du professeur Abderrahmane Buiret, qui était un Français jovial habillé en Fassi, converti à l’islam,  et qui enseignait tous les matins sur les ondes de Radio Maroc. Il y avait aussi les deux dictionnaires de Tedjini, qui était Algérien du Maroc. J’ai toujours ces deux dictionnaires (arabe/français et français/arabe) que je garde précieusement comme la prunelle de mes yeux.

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Cette année scolaire 43/44, j’avais en français la douce Mme Queneau, qui devait perdre son mari à la guerre l’année même où elle était mon prof, elle avait ses tendres yeux mouillés (Jean Queneau, Lieutenant de Spahis au 4eRSM, mort à 29 ans lors de la prise de Bastia le 3 mars 1944 );  en maths, j’avais la terrible Mme Thiery, dite Tikhass par les élèves, la mère de l’actrice Rose Thiery qui était ma camarade de classe et amie (connue au théatre, au cinéma et à la télévision par Le dernier métro (1980), Le retour de Martin Guerre (1982), Beau-père (1981), Tanagra (2012), etc...); et en arabe, Mme Lazarev.

 

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Mais revenons à Mme Thiery avant de retrouver Mme Lazarev : elle avait des cheveux raides qui lui retombaient sur le front quand elle piquait de grandes colères, ce qui lui arrivait souvent. À l’époque, les tables des élèves étaient équipées d’encriers, un par élève, deux petits pots avec un rebord par table, qu’on entrait dans un orifice pratiqué à même la table à portée de la main droite de chaque élève. Les chaires professorales n’étaient pas équipées d’orifice pour recevoir un encrier. Lorsqu’un professeur avait besoin d’un encrier – toujours rempli d’encre violette, la grande couleur des écoliers de l’époque –, il en prélevait un à une table d’élèves sans doute inoccupée. C’est ainsi qu’un jour Mme Thiery piqua une grande colère alors qu’elle était assise à son bureau ; dans cette grande colère, elle projeta vivement sa tête en avant et ses cheveux raides balayèrent le petit encrier ; l’encre se répandit sur son visage fouetté par ses cheveux... Si un jour, sur un souk, vous trouvez un de ces petits encriers, amenez-le moi, que je le mette dans ma vitrine.

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Mme Lazarev, revenons à elle. Autorité, dynamisme, activité. Assurément, un très bon prof. Son souci premier était de faire articuler par de jeunes gosiers non maghrébins les consonnes spécifiques à l’arabe et aussi au berbère. Elle avait des jeux phoniques pour nous faire distinguer par exemple le ha (ح) de hammam et le ha (ھ) de Hicham : pour ce second, elle nettoyait ses lunettes en ouvrant la bouche et en envoyant sur les verres, de la façon la plus sonore, de la buée, qu’elle essuierait ensuite avec un mouchoir. Pour distinguer le kaf (ک) du qaf (ق), elle nous faisait répéter djaja ta tqaqi, qot qot qot qot qot qodot...  Ayons ici une pensée reconnaissante envers Tito Topin : un de ses livres marocains est intitulé Le cœur et le chien, lqelb ou lkelb, selon lequel le Français qui sait faire phoniquement la différence entre les deux mots a vraiment compris l’âme arabe.

         Mme Lazarev nous apprenait des chansons comme celle-ci, célébrant la pluie sur le rythme de la joie des fils de laboureurs : chta ta ta ta ta ta, oulad lharrata...

         Selon les instructions de l’époque, la darija était enseignée avec l’alphabet arabe. Ce n’est que plus tard qu’on vit apparaître ces transcriptions phonétiques en caractères latins qui vont un peu me dérouter.

         Mme Lazarev utilisait beaucoup le tableau noir et la craie blanche. Un beau matin du début de l’année scolaire, elle me dit en sortant de classe : « Tu diras à ta mère que je veux lui parler. » Bien évidemment, ma mère, sans doute intriguée, se rendit au rendez-vous et là, elle en apprit une bien bonne, sur un ton qui, paraît-il, n’était pas très aimable : « Mais enfin, Madame, vous ne vous êtes pas rendue compte que cet enfant n’y voit pas : il n’arrive pas à lire ce qui est écrit au tableau. » 

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C’est ainsi que j’allais sans tarder consulter le docteur Adrienne Décor et qu’une semaine après je me retrouvais affligé ad vitam æternam d’une belle paire de lunettes. Binoclard dès l’âge de douze ans ! Au moins, pouvais-je apprécier à leur juste valeur les calligraphies arabes de Nelly Lazarev – laquelle est la maman, entre autres, du sociologue émérite Gricha Lazarev et du fabuleux peintre fantastique Roman Lazarev. Ces deux là avaient de qui tenir. (La prise de Marrakech par Roman)

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Mon apprentissage de l’arabe dialectal se passa plutôt bien mais malheureusement ne dura pas. En effet, lorsque j’arrivai en classe de 4e, tout bascula : une note ministérielle, française évidemment, prononça la peine de mort pour la darija et son remplacement par l’arabe classique. Ah ! les ukases de l’Éducation Nationale ! Il faut toujours que cela fasse des victimes. Il y avait sans doute un intérêt supérieur à cette substitution, mais les changements de cap en cours de route ne sont jamais bons. Si j’abandonnais l’arabe, ma première langue, je me trouvais sans première langue. J’avais choisi le grec. J’étais donc obligé de faire arabe classique. Latin, grec, arabe, que des langues à déclinaisons. Adieu Mme Lazarev ! Adieu la darija, que je ne devais retrouver qu’en terminale, à la faveur d’une nouvelle instruction ministérielle !

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Je tombais pour m’apprendre la langue du Coran sur un technicien de surface, M. Vincenti, un ancien officier des Affaires indigènes, qui avait fait ses classes à l’Institut des Hautes Études Marocaines (Rabat), qui savait sa bible par cœur, à savoir la très admirable méthode d’arabe classique de Régis Blachère – mais lui devait se contenter pour enseigner de l’adaptation au niveau secondaire de cette méthode par Marie Ceccaldi, Le prof était bon – en arabe – , la méthode était bonne mais je ne suivais pas, dépassé de plus en plus par les arabophones natifs qui étaient mes camarades de classe. M. Vincenti avait l’esprit caustique et n’avait pas le cœur tendre ; avec la complicité de son collègue de mathématiques (dont j’ai oublié le nom), il me fit doubler la 4e. Mlle de Mazière, notre professeur de français latin grec, n’avait pas dû monter au créneau pour défendre son premier. La mort dans l’âme, me sentant plus âgé que mes nouveaux condisciples, je retapai ma 4e avec l’impression de faire du sur place. C’est à ce prix-là que je pus enfin être admis à passer en 3e où je retrouvai pour la troisième année consécutive un M. Vincenti égal à lui-même. Au moins, à défaut de m’apprendre à me débrouiller en arabe, m’avait-il appris la rigoureuse et subtile grammaire arabe.

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Dans ces années-là, le seul établissement secondaire de la ville de Marrakech était le collège Sidi Mohammed, situé à Bab Ghmat. Ce collège qui a formé d’excellents élèves avait des maîtres réputés, à commencer par son directeur, M. Gaston Deverdun  (auteur d’ouvrages érudits sur l’histoire de Marrakech, dont Marrakech des origines à 1912). Citons parmi les vedettes M. Sallefranque, Max Guironet auteur d’un admirable Cours de Grammaire et de Langue Française à l’usage des étudiants marocains, Mlle Griaule, fille du très célèbre ethnologue, spécialiste des Dogons, laquelle avait été mutée d’office pour inconduite (?) du lycée Mangin au collège Sidi Mohammed.

Mais revenons un instant à M. Guironet qui a fini censeur au lycée Sidi Mohammed de Marrakech. Comme il était le beau-père de mon camarade de classe Jean-Pierre Grall, il m’est arrivé d’aller chez eux. Ils habitaient la médina, dans un derb près de Bab Rob, une belle maison silencieuse. Eh bien, je n’ai jamais vu M. Guironet de face ; à chaque fois, je ne l’ai vu que de dos à sa table de travail ; il préparait sa grammaire pour les élèves marocains ! Son expérience de professeur de français au Maroc l’avait amené à se pencher sur les fautes que commettaient ses élèves. Par exemple, ce qu’il avait appelé l’arabisme du relatif, des segments phrases du genre : « l’infirmière que j’ai voyagé avec elle » ou «  la cigogne que je la vois voler ». Comme c’était un monsieur très sérieux et une véritable bête de travail, il s’était dit que le mieux à faire, avant d’élaborer un cours de grammaire française pour les Marocains, c’était d’apprendre l’arabe classique, l’arabe dialectal, et pourquoi pas ? le berbère. Il s’était mis à la tâche avec l’Institut des Hautes Études Marocaines (IHEM), par correspondance, ce qui était possible. L’IHEM délivrait trois sortes de peaux d’âne : le certificat, le brevet, le diplôme. J’imagine que M. Guironet avait le diplôme d’arabe dialectal, le brevet d’arabe classique et le certificat de berbère. Nous sommes en 1953. Le livre est sorti, il va bientôt être opérationnel, comme disent les cuistres, dans les établissements du premier cycle du second degré. Dès 1954, pour ma première année d’enseignement, j’ai pu utiliser le Guironet avec mes élèves de Settat, puis ensuite, de 1957 à 1960 environ, avec ceux du lycée Moulay Abdellah à Casablanca, pour leur plus grand profit. À l’époque (c’étaient les dernières années du Protectorat puis sous leur influence), les livres étaient distribués gratuitement aux élèves qui devaient les rendre évidemment au mois de juin.

J’étais en seconde au lycée Mangin avec, en arabe classique, ce cher M. Vincenti : waqa3a, yaqa3ou, qa3 ; wada3a, yada3ou, da3 ; racines trilitères allègrement  mitraillées en rafales. Pour mon malheur, les élèves du collège Sidi Mohammed qui étaient tous en section moderne nous avaient rejoints. Et eux savaient l’arabe, de source. J’étais le seul Français de la classe. Les autres élèves qui ne venaient pas du collège Sidi Mohammed et qui étaient des produits de Mangin étaient soit des Algériens (telle Ouardia Aït Mesbah), soit des Juifs. J’ai un peu oublié, sauf ceux qui, comme Ahmed Benjelloun, sont devenus mes amis. Toujours est-il que cette invasion d’arabophones natifs, qui ne déplut pas à M. Vincenti – lequel put donner toute la mesure de sa virtuosité –, ne fut pas à mon avantage.

         Soit un livre posé devant un élève. Soit M. Vincenti debout devant la table où est assis cet élève. Il y a donc, entre le regard de M. Vincenti et le livre posé devant l’élève, quelque soixante-dix centimètres. Évidemment le texte, qui est face à l’élève, se trouve être à l’envers pour le regard d’aigle de M. Vincenti. Eh bien, M. Vincenti est capable de lire à haute voix à toutes blindes le texte en question. Chapeau ! Et n’oublions pas que l’écriture arabe, c’est du vermicelle, comme je devais l’entendre dire plus tard par un casablancais méprisant !

          M. Vincenti faisait des étincelles, moi pas. Mes camarades marocains m’aidaient comme ils pouvaient, car ils m’avaient à la bonne. La majorité d’entre eux, en cas de composition, avaient fini vingt bonnes minutes avant que ça sonne. Une fois qu’ils avaient rendu leur copie, ils avaient le droit de sortir et, avant de sortir, il y en avait toujours un qui s’arrangeait pour me glisser son brouillon sans que M. Vincenti qui avait pourtant l’œil perçant ne le vît. Une fois, c’est une boulette que me lança habilement Boujemaa. Grâce à eux, je n’avais pas de très mauvaises notes en compositions.

Koffel-1A-51-52 Lycée Mangin, année 1951-52, Première A. On reconnait Jean-Pierre Koffel, rang du haut avec ses grosses lunettes.

         En classe de première, comme j’avais la première partie du baccalauréat à la fin de l’année scolaire, j’ai préféré changer de section et suis passé de la série  A (latin, grec, langue vivante) en série A´ (lire A prime, latin, grec, maths). Je remettais mon sort entre les mains de M. Sicre, mon nouveau professeur de mathématiques qui était un homme fort sérieux. En A´,  le coefficient de maths était élevé ; en A c’était celui de langue vivante qui était élevé. J’avais fait ce choix parce que je n’avais aucune confiance en mes capacités en arabe. Les résultats furent catastrophiques : je n’ai pas eu le bac, ni en juin, ni en octobre; j’avais obtenu une note éliminatoire en maths ; en arabe, je m’en sortais plutôt bien, grâce à un texte d’Abou Al Aala Al Maarri. J’avais fait le mauvais choix. J’allais abandonner les études et M. Calvaruso mon beau-père, furieux contre moi, me cherchait déjà du travail. C’est son ami le marbrier, Maurice Alessandra, parrain de mon petit frère, qui sut le convaincre de revenir sur cette décision. Je dois à M. Alessandra la voie que j’ai suivie à partir de son intercession. Aurais-je été plus heureux avec un autre destin et mes tendances littéraires m’auraient-elles rattrapé ?

         Toujours est-il que, avec quinze jours de retard, je repris le chemin du lycée Mangin pour retaper ma première. Évidemment, j’abandonnai la série A´ pour la série A et je retrouvai l’arabe classique comme matière à fort coefficient. Le professeur n’était plus M. Vincenti, mais un tranquille M. Nacer El Fassi, qui n’était pas un foudre de guerre.

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Cette année-là, il y eut une nouvelle innovation du côté de l’Éducation Nationale : les élèves non-Marocains qui étudaient l'arabe classique devaient impérativement faire une heure par semaine d’arabe dialectal. J’étais, en ma qualité de Français, le seul concerné par la mesure ; on me délégua un gentil petit M. Bouzari. Vous imaginez un professeur et un élève enfermés tout seuls face à face dans une salle de classe ! M. Bouzari préféra que nous transformions ces heures de cours en promenades à pied dans les alentours du lycée qui, à l’époque, étaient de charmants coins de nature où dominaient les oliviers et les murs bas. Nous marchions lentement, devisant en darija ; nous nous tenions par exemple debout devant le mur du terrain de sport du lycée et nous commentions ce qui s’y passait. Cela donnait des échanges du genre : « Comment s’appelle ce grand garçon là-bas ? –  Lequel ? – Le un peu noir qui se dirige vers les vestiaires. – Celui qui a un tricot bleu ? – C’est cela même. – Il s’appelle Alaoui. – Alaoui quoi ? – Alaoui Moulay Abdellah. – Et que veut dire ce Moulay ? – Je ne sais pas. – Ça veut dire qu’il est un chérif, qu’il appartient à une famille de chorfa. »

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À partir de là, j’ai eu le bac sans problème, première puis deuxième parties. Je dois préciser qu’en ces temps-là le pourcentage de réussite au baccalauréat était de 30 %. Quant au pourcentage des jeunes scolarisés au-delà du primaire puis du premier cycle, je ne le connais pas, mais il devait être encore plus bas. Être bachelier en 1953, c’était donc plutôt une bonne affaire, mais l’on n’était pas sorti de l’auberge pour autant. J’aurais volontiers fait médecine, mais c’était long, compliqué ; il fallait aller en France ; il fallait obtenir une bourse que je n’étais pas sûr d’obtenir ; et, surtout, il ne fallait pas avoir comme moi la phobie du sang : le jour où j’assistai à une extraction dentaire à Inezgane par Lahcen Zgora, l’adjoint du docteur Demacon, je faillis tourner de l’œil, ce qui n’est pas bon pour un futur médecin. Même si je voulais devenir psychiatre, comme mon père spirituel le docteur Demacon : pour être psychiatre il faut d’abord être docteur en médecine... Le docteur Demacon justement, qui avait suivi avec intérêt et inquiétude mon difficile cheminement vers le bachot, se garda bien d’influencer mon choix. Que faire après le bac ?

         Une licence ès lettre, incluant le français, le latin, le grec et l’arabe. Je tentais de m’inscrire à la faculté des lettres de Poitiers – parce que réputée la plus gentille de France – mais je n’eus pas de bourse et je fis donc mon deuil de l’idée d’aller faire mes études supérieures en France. De toute façon, la question ne se posait pas dans l’immédiat : une nouvelle disposition de l’Éducation Nationale vint encore compliquer mon sort et celui des gens de ma promotion. L’innovation s’appelait propédeutique : c’était une année supplémentaire entre le bac et la licence (quatre certificats ; en principe, un par an). On pouvait faire licence d’anglais, d’espagnol, d’histoire, de philosophie, de lettres classiques, de lettres modernes... mais, avant d’affronter la préparation de ces quatre certificats de licence, il fallait en passer par les fourches caudines de cette propédeutique, qui dans mon cas s’appellerait certificat d’études littéraires générales classiques.

         Or, il y avait au Maroc une classe, une seule, de propédeutique, qui venait d’ouvrir au lycée Gouraud à Rabat. Plus question d’aller en France. L’excellent M. Charles Penz qui, rappelons-le, était inspecteur principal de l’Enseignement m’aida à obtenir un poste de surveillant d’internat au lycée Moulay Youssef de Rabat. Plus question de me faire de soucis pour la bourse ; j’étais logé, nourri et même payé (17 000 francs par mois, ce qui, en 1953, ne représentait pas grand-chose). Pendant cette année de propédeutique, j’eus la chance inouïe d’avoir comme professeur en français, en latin et en grec Gabriel Germain... J’avais encore arabe au programme et je ne me suis pas trop mal défendu.

         Je parlerai ici de David Daure (le frère de la future Mme Christine Serfati) : il venait  de France ; il était pion comme moi à Moulay Youssef ; il avait de l’humour comme jamais je n’en avais entendu ; je nourrissais pour cet hexagonal éblouissant une admiration sans bornes ; et enfin, cerise sur le gâteau, il préparait l’agrégation d’arabe classique. Est-ce sous son influence que je décidais de préparer une licence d’arabe ? Je n’en sais rien. Toujours est-il que je me mis à bosser dur mon arabe... mais je ne fis pas d’étincelles à l’examen. C’est de cette année-là, 1953, que remonte mon désir d’écrire de la poésie moderne en arabe, de même que je m’étais mis à cette poésie moderne en français, sous l’influence de Gabriel Germain. En arabe, je ne suis pas allé loin puisque je n’ai écrit que deux poèmes, dont l’un me semble définitivement perdu...

         Dans ces années-là, on pouvait présenter par session autant de certificats de licence qu’on voulait. Une certaine Mme Momal s’inscrivit et obtint la même année trois certificats de licence, d’anglais. Il est vrai qu’elle était Anglaise. Je m’inscrivis donc la première année au certificat de Littérature Française et au certificat d’Études Pratiques Arabes. Je pris des cours particuliers d’arabe, notamment à Agadir avec un Beljelti dont j’ai oublié le prénom. Cela ne servit à rien ; j’eus l’écrit de Littérature Française mais pas celui d’Études Pratiques Arabes. Pour la session de septembre, je mis le paquet sur la préparation de l’oral du certificat de Littérature Française et laissai sommeiller l’arabe. J’ai oublié de dire que depuis le 1er octobre 1954, fort de mon succès en propé, je travaillais.

         J’avais décroché un poste d’enseignement au cours complémentaire franco-musulman de Settat. Évidemment, mon ami M. Charles Penz, mon protecteur, était derrière cette nomination. Je travaillais donc d’arrache-pied, menant de front mes préparations aux examens, mes cours et mes corrections – j’ai toujours été un adepte du travail en classe et j’annotais les copies avec le plus grand soin faisant parfois des discours dans la marge. C’est pourquoi, en ce qui concerne mes examens universitaires, j’ai toujours été un ”septembriste”, comme on disait alors. Seul petit luxe que je me sois permis, j’ai étudié avec mes élèves Bajazet que j’avais au programme en licence à la place d’Andromaque.

         L’année suivante, je présentais en même temps Études Latines et Littérature Arabe. Je précise que tous ces examens se passaient à Rabat, à l’IHEM, et que nous dépendions tantôt de la Faculté des Lettres de Bordeaux, tantôt de celle d’Alger. J’envoyais des devoirs par  correspondance à la Faculté des Lettres de Bordeaux. Pour renforcer mon arabe, je m’étais inscrit au certificat d’Arabe Classique de l’IHEM, mais là encore il était hors de question que j’aille suivre des cours à Rabat (ce qui avait était le cas de Max Guironet). Bien évidemment j’ai été admis en juin (1956) à l’écrit d’Études Latines, oral en septembre, et comme il fallait s’y attendre, collé en Littérature Arabe. C’en était fini de mes velléités de devenir arabisant, catégorie pour laquelle j’ai toujours eu la plus vive admiration. J’ai quand même présenté pour la forme le certificat d’arabe classique à l’IHEM : c’était en juin 1957, et toute ma classe de troisième s’était présentée avec moi ; je me souviens que mes chers élèves faisaient des pieds et des mains pour m’écouter plancher à l’oral – car les oraux étaient publics – et certains devaient rire sous cape en toute bonhomie.

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Je devais, mes licences obtenues, pour obtenir le titre de professeur licencié, subir une petite épreuve orale pas méchante de langue vivante étrangère. Complexé comme je l’étais par rapport à l’arabe, j’ai hésité. Allais-je apprendre l’espagnol ? Non quand même. Je répondis donc à la Faculté des Lettres de Bordeaux que la langue vivante étrangère sur laquelle je voulais être interrogé pour cette épreuve orale était l’arabe classique. Ils me fut répondu que ce n’était pas possible ; que, l’arabe dialectal marocain n’étant pas coté à l’argus, l’arabe classique était une langue morte ; que je n’avais que des langues mortes : latin, grec, arabe classique ; qu’il me fallait une langue vivante... Je vis rouge et pris le taureau par les cornes. Comment ça, laarabiya l’fousha, une langue morte ! Et l’arabe moderne de presse, le livre du professeur Pérez ! Et Taoufik El Hakim, Jabran, Ahmed Chaouki, Manfalouti ! Et les quotidiens de langue arabe, Attahrir, Al Moukafih, Al Aalam ! J’écrivis une belle lettre, substantielle et argumentée, à la Faculté des Lettres de Bordeaux et j’eus gain de cause ! L’épreuve, pour laquelle j’avais eu tant d’appréhension et dépensé d’énergie, allait enfin avoir lieu. C’était je ne sais plus quel jour de l’année 1960. J’avais révisé à la hâte mon Blachère (la grammaire) et mon Belot (le dictionnaire). J’allais donc la mort dans l’âme au rendez-vous fatidique.   C’était à l’IHEM à Rabat, dans des locaux qui sont devenus ceux de la Faculté des Lettres. Évidemment j’étais le seul candidat. J’appris au secrétariat le nom de mon examinateur, un universitaire égyptien : M. Chouimi.

         M. Chouimi était censé m’attendre dans une salle au premier étage. Il m’attendait au haut de l’escalier, faisant les cent pas. Il vint à moi tout sourire, les bras tendus. « Vous êtes, me dit-il en français, le candidat que j’attends, Jean-Pierre Koffel ? – Euh oui, Monsieur le Professeur, je m’excuse pour... – Je suis M. Chouimi et je vous remercie pour le service que vous venez de rendre à la langue arabe. Vous vous rendez compte : grâce à vous, la France a enfin reconnu que notre langue était une langue vivante et non plus une lange morte ! – Sans doute Monsieur le Professeur, mais il y a un léger ennui, c’est que cette langue, je ne la sais pas vraiment. – C’est ce que nous allons voir. Il vous faut la moyenne pour mériter votre... accréditation. C’est bien le diable si vous n’obtenez pas la moyenne ! »

         Nous entrâmes dans la salle. Il me soumit un texte (non vocalisé) à lire et à commenter. Il resta bienveillant pendant l’épreuve. Comme je pataugeais devant le mot daraja, que j’allais prendre pour une bicyclette, il me tendit une perche salvatrice : « Mais c’est un mot à vous, latiniste ! » Je reconnus alors in extremis  le gradus de la Rome antique qui signifie degré. Gradus ad Parnassum ! J’eus au moins la moyenne.  

Merci à Jean-Pierre Koffel, malheureusement disparu en 2010 pour ses souvenirs de lycéen marrakchi. L'Éducation nationale lui doit d'avoir reconnu que la langue arabe pouvait être une langue vivante. Jean-Pierre habitait le Guéliz tout près du Hartsi, chez son beaupère, l'entrepreneur Calvaruso; merci aussi au sourire de l'actrice Rose Thiery, à l'art du néo-orientaliste Roman Lazarev, au regard du Dr Demacon son père spirituel établi à Agadir. Certains des livres de Jean-Pierre écrit seul ou en collaboration illustrent cette page, même ses livres traduits en espagnol. Certains reconnaitront les visages des camarades de classe de Jean-Pierre au lycée Mangin dont les locaux sont passés au lycée Ibn Abbad. Merci d'avance à tous ceux qui ajouteront des souvenirs dans les commentaires.