SÉJOUR À MARRAKECH AU PRINTEMPS 1911

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Madame Reynolde Ladreit de Lacharrière a fait un récit très détaillé de ses voyages dans plusieurs villes du Maroc et dans le bled dont nous reproduisons des extraits relatifs à Marrakech. Nous avons présenté une première partie de ses récits, notamment ses premiers jours de découverte de la Ville rouge du 24 au 26 mars 1910 et du 15 au 23 mars 1911. Nous poursuivons pour la période du 24 mars au 26 mai 1911 dans laquelle une parenthèse se fit du 12 avril au 4 mai, une expédition très risquée à Taroudant.

Grâce à ce récit nous apprenons que l'emplacement du futur hôpital Mauchamp venait d'être choisi. Le consul britannique Alan Lennox montre des photos des glaouas et parle de la chasse avec Hadj Tami. Visite du souk aux ferrailles, des forgerons, des teinturiers, etc.. ainsi que du Mellah. Elle parle déjà du sous-officier d'artillerie Fiori qui se rendra célèbre le 7 septembre 1912, elle rend visite aux canons du Méchouar. Nous assistons à une journée au palais du Pacha, repas raffiné et visite de son harem. Une curieuse intervention d'un colonel espagnol met la ville en émoi. Madame de Lacharrière fait une importante synthèse de ses observations sur les moeurs et coutumes marocaines à cette époque. Elle reprend ensuite son récit des derniers jours de son séjour marrakchi: Visite de l'Aguedal et accueil de la Chérifa, soeur du Sultan. Elle nous donne les noms des officiers notamment le capitaine LANDAIS et des notables présents à Marrakech.

Nous reprenons la suite de la découverte de Marrakech par Madame de Lacharrière. 

(24 mars 1911) - La maison du futur hôpital est délabrée; le docteur Guichard fait réparer trois pièces pour s'y installer en attendant qu'on bâtisse les pavillons pour les malades. Le jardin est grand avec de beaux arbres, de vieux oliviers; un réservoir pourrait faire une piscine agréable. Il fait très frais dans cette verdure reposante. Nous allons ensuite au jardin de Ben Daoud où nous avons campé l'année dernière; le jardinier m'offre des fleurs et des salades; les orangers embaument. Les coups de fusil ne cessent pas; nous voulions sortir en dehors des murs pour une promenade, mais le Consul trouve celà imprudent car les indigènes tirent dans tous les jardins et leurs balles se dispersent aisément. Notre occupation consiste à arranger le jet d'eau du Consulat qui s'obstine à n'envoyer vers le ciel qu'un faible filet.

Alan_Lennox_1913

(25 mars) - Visite au consul d'Angleterre, M. Lennox. Entre temps la pluie s'est mise à tomber à flot, les rues sont transformées en torrents, la vase est infecte, puante et noirâtre; nos mules avancent péniblement, enfonçant jusqu'à mi-jambe, la chute est à craindre dans ce marais: les piétons tenant leurs babouches à la main, rasent les murs, pataugeant: nos bêtes éclaboussent de blancs haïks, ce qui nous vaut des regards foudroyants; plus loin, c'est un véritable oued, nos mules se mouillent jusqu'au poitrail. (portrait d'Alan Lennox en 1913)

Nous arrivons cependant sains et saufs. La maison est sombre; le Consul est fort aimable. Il nous montre de jolies photos faites ici et dans le Glaoua où le ministre d'Angleterre à Tanger et M. Rattingham, accompagné de Hadj Tami et El Menebbi, ont chassé le mouflon...

oct12-partie-de-chasse-ElMennebbi-Hadj-Thami El-Menebbi devant en blanc et Hadj Thami en sombre dans les Glaouas, prêts à enfourcher leurs chevaux pour tirer le moufflon.

M. Lennox raconte qu'Hadj Tami peut mettre de suite sur pieds 200 à 300 hommes à lui, en cas de mouvement dans la ville, et 2000 hommes venant de dehors, tous armés et montés; une escorte d'esclaves ne le quitte pas... 

el_mennebhi_9 Palais de El Menebhy, ancien ministre de la guerre de Moulay Abd el Aziz et prédécesseur de Madani El Glaoui.(cliché Maillet)

(26 mars) - Encore la pluie, de gros nuages courrent dans le ciel... Un courrier volumineux nous parvient de France... Le colonel Muller et de Purry ont du arriver hier matin. L'oued Oum er Rbia à Mechra ben Abbou a grossi le lendemain de notre passage de 1,90. il est maintenant de 4 mètres, les chameaux apportant nos cantines et nos provisions sont en panne.

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 Il grêle, le vent est glacial, il a dû certaine-ment neiger dans la montagne. Plus tard le temps s'apaise, nous errons au souk des ferrailles. Dans ces boutiques il y a de tout, des entraves de chameaux, de mules, des chaînes d'esclaves, des clous vendus au poids dans des balances rudimen-taires, des vieux boutons de porte...

Rue couverte de la Médina - Cliché Jacques Ladreit.

Plus loin, sont les forgerons. La ruelle est en partie couverte de roseaux et de troncs de palmiers sur lesquels court une vigne au cep énorme; les coups de marteau résonnent sur l'enclume.

(27 mars) - Je ne me lasse pas, aux souks, de voir les allées et venues, le grouillement de population. Le quartier des teinturiers est pavoisé de soies de toutes couleurs, séchant sur des cordes traversant la ruelle; deux nègres pilent des écorces de grenades; ils ont tous les bras teints en bleu ou en rouge... Nous allons chez Abdesselam Kabbaj qui nous offre un repas; près d'une place, deux charettes à roues pleines, démolies servent de refuge aux mendiants... L'hôte et ses amis nous précèdent dans un patio ou deux ou trois arbres poussent entre des mosaïques; la maison est simple et peu décorée. Le déjeuner est préparé à l'européenne, avec nappe, serviettes. Le menu écrit en arabe, se compose de quinze plats. Les indigènes sont assis sur des tapis dans le patio, nos serviteurs et les soldats attendent patiemment nos restes. Le thé est servi à l'étage supérieur où le phonographe nous abrutit de chants arabes, chleuh et joue même : "Ö Richard ! ô mon roi !".. Après les verres de thé réglementaires et le café à l'ambre, nous mettons fin à la séance et rentrons au Consulat par une ruelle traversant de superbes jardins.

Il paraît que le sous-officier Fiori ( note: instructeur de tir au canon) a été poursuivi à coups de pierres sur la place Djema el Fna; le capitaine Jacquet a écrit au Pacha de lui envoyer un mokhazni de suite comme sauvegarde... L'Oumer Rbia n'a pas diminué, les communications sont interrrompues avec Casablanca. Que devient notre chameau ?.. Le bruit court qu'un officier français aurait été tué dans la mehalla autour de Fez...

(28 mars) - Le capitaine Jacquet (note: artilleur chargé de la formation des marocains) serait nommé commandant, nous allons lui porter nos félicitations. Nous circulons à pied chez les potiers qui vendent de grands vases en forme d'amphores dans lesquelles les femmes transportent l'eau, des lampes romaines à trois becs; d'autres décorent des jarres avec un bâton trempé dans du goudron. Le souk des koumias, plus loin le marché aux poules et aux pigeons... Nous passons à la Kissaria des belghas, la galerie couverte, bordée d'échoppes, regorge de monde, on ne peut y circuler; plus loin des soies dont les marchands, tenant l'écheveau avec leurs doigts de pied, roulent les brins entre leurs mains et font du cordonnet qu'ils rassemblent ensuite pour les tresser en beaux cordons de couleurs vives pour les koumias, ressemblant à des rouets. Des resemeleurs vendent des belghas d'occasion bien fatiguées.

 

LadreitPj29_coin_mellah Coin du Mellah - Cliché Ladreit de Lacharrière

(29 mars ) - Le temps est superbe, le soleil brûlant. Près du Mellah, des échoppes entourent une grande place: là, les juifs fabriquent avec des bidons de pétrôle, ou des boîtes de conserves, des théières, des cafetières, des burettes et mille objets; puis des fanars (lanternes) souvent très joliment découpées (on ne peut s'imaginer à combien d'usages servent les bidons de pétrôle; on en blinde même les portes, ce qui est l'orgueil du propriétaire). Près d'un arbre marabout, auquel des morceaux de vêtements sont accrochés, des femmes voilées vendent des pains ronds, posés en pile sur les genoux, elles restent immobiles comme figées, jusqua'au moment où l'acheteur se présente, enfonçant ses doigts osseux pour juger la cuisson et après avoir marchandé, achète la moitié du pain pour quelques pièces de cuivre (il en faut trente pour faire trois sous de notre monnaie).

Une porte donne accès dans le Mellah proprement dit, dont la fermeture se fait chaque soir à 9 haures. Le quartier entourré de murs est complètement isolé et ne communique avec la Médina que par cette unique ouverture. Dans une galerie couverte, des boutiques d'épicerie, d'étoffes imprimées; par terre, des juifs accroupis offrent des cartouches, des balles. Les rues étroites bordées de marchands de quincaillerie, de verroteries, sont sales et sentent mauvais. Les ordures restent indéfiniment et forment à la longue de grand tas, desséchés par l'ardeur du soleil, la saleté des habitants, vêtus de leurs longues lévites noires pleines de tâches, la calotte noire posée sur des cheveux longs et crasseux, est inouie. Les enfants ont la tête couverte de croutes blanchâtres. Quelques-uns ont des yeux magnifiques avec des cils très longs et arrivent quand même à être jolis. Des mendiants aveugles ou borgnes, le corps couvert de plaies, circulent dans la foule en gémissant pour attirer l'attention du passant.

En dehors du Mellah, le souk des bijoutiers enclos: on y accède par une seule porte, les échoppes sont minuscules; un tabouret aide les marchands à entrer chez eux; ils rabattent les auvents qu'ils ouvrent avec une clef énorme. Nous nous asseyons sur des coussins en paille dans une de ces cases, et le bijoutier nous étale ses richesses. Il n'ya rien d'intéressant; le travail est assez grossier. Tous les juifs arrivent bientôt m'apportant des plaques d'argent, des boucles de ceintures, des colliers, des bracelets. Il faut palabrer pendant des heures avant qu'ils nous montrent quelquechose de bien; alors avec précaution, le juif détache une clef pendue sous ses vêtements, ouvre une caisse grossière de boîtes de conserves, tire enfin quelques bibelots en or ou des pierres fines. À côté, des ouvriers dorent des objets en argent à l'aide de piles rudimentaires ou martèlent des plateaux en cuivre, fabriquent des medjmar, des étriers ou des battoirs avec des pointes pour carder la laine.

À la sortie du souk, contre un haut mur, sont accroupies les ravaudeuses; leurs vêtements sales et en lambeaux laissent voir leurs seins désséchés et leur peau frippée. Elles assemblent des bouts de chiffons, raccommodent des djellabas qui ne ressemblent plus à rien; à côté d'elles, sur un tas de charpies qui leur servent de pièces de rassortiment, des enfants lymphatiques dorment épuisés. Un peu plus loin, les savetiers pouilleux raccommodent des belghas en loques. Les clients attendent patiemment leur tour.

( 1er avril) - Le mokhazni ne veut pas nous laisser approcher des canons du Mechouar; je ne sais pourquoi cette fantaisie l'a prise, nous allons quand même. Deux sont sur des affûts à roues démolies, l'un et l'autre datent de 1870, un autre de 1697, fait à Séville, Mexico, initiale R; trois autres plus modernes, sur des affuts à peu près en bon état. Au fond de cette grande place servant au jeu de la poudre, se trouve un pavillon avec balcon d'où le Sultan assistait aux éxécutions et aux fantasias. À gauche, un bâtiment servait de ménagerie, plus loin, un petit minaret recouvert de faïence vertes, surmonté d'un nid de cigognes..

Dans la nuit une pluie torrentielle se met à tomber et traverse notre terrasse, remplissant le tub que nous avons mis sous le trou du toit por empêcher que toute la pièce soit inondée.

(4 avril) - Le temps est de nouveau beau, je pars avec le capitaine Landais faire une promenade à cheval dans la palmeraie. Nous galopons dans des sentiers coupés de frondrières, devant un ravin escarpé, un indigène nous fait un chemin avec sa pioche; nous poursuivons à l'aventure à travers des champs de liserons et de glaieuls rouges, puis un étroit sentier serpente entre les palmiers, des oliviers dont les branches nous effleurent au passage; des ruisselets coulent dans des buissons de pervenches ou entre des soucis couleur rouille. Le Tensift, grossi par les pluies récentes, roule une eau boueuse... Dans la soirée la pluie de nouveau tombe à flots, nous traversons pour aller au consulat, lacs et torrents; nos indigènes, la djellaba retroussée, entrent dans l'eau jusqu'au dessus du genou; il fait noir comme dans un four, on marche à tatons dans l'obscurité, sous la pluie qui redouble.

(5 avril) - L'eau a traversé notre plafond et coulé dans la chambre... Nos bagages viennent d'arriver de Casablanca, nous n'espérions plus les revoir...

(7 avril) - Le capitaine Landais et M. Fernau quittent Marrakech aujourd'hui. Le juif propriétaire de la maison nous met à la porte et le Consul nous offre une maison près de la sienne; les pièces sont très joliment ornées.

 

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  Riads du Palais du Pacha Hadj Thami el Glaoui, cliché Félix

(9 avril) - Nous allons avec les Maigret et le docteur Weisgerber, déjeuner chez le Pacha, précédés des mokhaznis. Son nouveau palais n'est pas encore terminé; le chef des mokhaznis nous conduit sous une voute donnant sur un grand riad rectangulaire, bordé d'une galerie soutenue par des colonnes recouvertes à la base de mosaïques; les chapiteaux sont en plâtre découpé et coloré surmontés d'ornements en bois de cèdre qui mettent une note originale; les portes sont du même bois. Le Pacha vient au-devant de nous, suivi de ses esclaves familiers, et nous reçoit dans une belle pièce pavée de mosaïques. Les murs sont revêtus de faïences aux coloris chauds, les plafonds en bois peints d'arabesques ocrées; des frises en plâtre creusées et peintes... Le riad est partagé par quatre allées, au centre une vasque de marbre où l'eau jaillit sans cesse, quelques arbres chétifs; des giroflées, des jacinthes, des roses poussent à profusion. Nous nous asseyons sur de moelleux coussins en soie brochée, recouverts de mousseline blanche. des esclaves apportent les plats surmontés de mekkele qui sont posés à mesure sur une petite table basse. Les mets sont délicieux et le repas se termine par des laitues hachées et du cerfeuil sucré mélangé à la fleur d'oranger qui macèrent dans des coupes de cristal et des fèves baignant dans l'huile. Les rafraîchissements sont servis dans une seconde pièce richement décorée; café à l'ambre et dans des flacons de cristal à longs cols, du vin fait de raisins secs, un liquide vert foncé à la menthe, du lait d'amande, de l'orangeade.

Le Pacha conduit Mme Maigret et moi jusqu'à la porte de son harem où une négresse nous introduit dans un patio. Une jeune femme nous reçoit; le teint est bronzé, les cheveux noirs plantés irrégulièrement et bas sur le front, les yeux sont très foncés; elle est vêtue d'un cafetan de drap orange, recouvert de la tchemire de mousseline blanche à fleurs roses; autour du cou, des colliers de perles baroques, au centre une émeraude carrée de 4 centimètres et assez finement entourée de petits brillants incrustés dans l'or. Elle nous accueille très aimablement, tandis qu'une grosse négresse lipue, la tête recouverte d'un turban jaune, nous prépare le thé... Notre hôtesse nous explique qu'elle était couchée avec la fièvre et que le Pacha vient de la faire lever. C'est la favorite de l'heure présente; les autres femmes sont encore dans l'ancien palais; celles-ci est de Stamboul ainsi que sept autres compagnes achetées récemment; elles viennent du harem de Si Omar Tazi. Notre petite amie n'a pas l'air heureuse et ne s'habitue pas à sa nouvelle vie, le costume marocain ne lui plait pas. Plus fine que ses compagnes, elle préfère rester seule. Chaque femme a son petit jardin et deux pièces séparées des autres appartements. Hadj Tami a 50 cuisinières; il doit nourrir tous les jours 300 personnes. Les plats sont présentés au Pacha qui prend ce qui lui plait et le reste va aux femmes; une cuisine à part sert pour les serviteurs et les esclaves... Hadj Tami n'a qu'un fils, et d'une esclave. Les négresses n'ont pas d'influence et ne passent pas la nuit entière avec lui. Toutes les femmes sont prêtes le matin à 8 heures, habillées, coiffées, parées et attendent que le maître fasse demander l'une d'elles. Pendant qu'il mange, souvent plusieurs de ses femmes s'asseyent autour de lui; il aime à plaisanter avec les Turques et leur présence l'adouçit... Elles sont toutes libres alors jusqu'à cinq heures, changent de vêtements, retournent avec le Pacha si tel est son bon plaisir jusqu'à dix heures et dînent; chacune à son tour est appelée près de lui et se met en grande toilette... Souvent elles rafflent après un repas de gala le champagne, les gâteaux et se cachent pour fumer; une négresse les prévient quand le maître rentre, car il peut aller au harem à n'importe quelle heure. D'un caractère emporté et cruel, on craint Hadj Tami; il bat ses femmes lui-même pour se distraire ou fait donner la bastonnade à ses esclaves par ses mokhazni. Quelquefois il fait venir des vêtements européens et s'amuse à en travestir ses favorites. Elles ont peu d'argent à leur disposition; un juif leur vend des babioles, des juives viennent coudre des vêtements. Les distractions sont peu nombreuses; elles s'ennuuient et ont le spleen; les Turques surtout qui regrettent leur vie passée. Quelquefois un vieux maître enseigne aux petites filles à lire jusqu'à douze ans ou bien la musique aux esclaves les plus jolies...

Un serviteur vient nous chercher et notre nouvelle amie nous fait promettre de revenir. Le Pacha nous fait visiter sa demeure; un autre patio n'est pas encore décoré; plus loin, les logis des esclaves femmes, les cuisines sont énormes; il y a 25 fours et chaque négresse est assise devant le sien aidée de deux enfants. L'arsa est planté de beaux orangers, une gazelle se promène en liberté. À notre sortie des soldats nous suivent en mendiant. À peine rentrées au consulat, selon la Kaïda, des esclaves nous apportent des tapis et des coussins envoyés par la femme de Hadj Tami à ses amies chrétiennes.

(10 avril) - Nouvelle sensationnelle, il paraît qu'un officier espagnol et deux sous-officiers sont entrés dans Marrakech en uniforme avec 200 hommes. C'est un manque de tact, car les officiers français ont défense formelle de venir et c'est une affaire que cherchent les Espagnols, il n'y a pas l'ombre d'un doute. Jacques les a rencontrés qui caracolaient le fusil en bandoulière à travers la place Djema el Fna; la stupeur des Marocains s'est manifestée par une rumeur hostile.

Michel_oued_ifcil l'oued Icill ici à sec déborde par fortes pluies - Cliché Ernest Michel 

 

( 11 avril) - Nous faisons une promenade dans la palmeraie. Une foule suit un enterrement et chante une complainte curieuse. L'oued Icill roule une eau boueuse; nos bêtes partent à la dérive et luttent contre le courant.

Le colonel espagnol Sylvestre est venu voir le Consul.. Il nous raconte ses exploits à Cuba et ses 22 blessures. Les 200 hommes de sa suite se réduisent à 18 soldats du Tabor espagnol. Le colonel Sylvestre n'est pas content de la réception du Pacha qui s'est montré très froid; il habite notre ancienne demeure, offerte par le juif qui nous a mis à la porte.

Il est en uniforme et porte la croix d'officier de la Légion d'honneur. Je lui demande en riant ce qu'il est venu faire à Marrakech "Me promener, me répondit-il. - Mais pourquoi avez-vous besoin d'une escorte aussi nombreuse ? - Oh! le pays n'est pas sûr. - Pas sûr ! mais nous n'avons que quatre muletiers et nous venons de faire la même route que vous; personne ne nous a rien dit". Le colonel a changé la converstion...

Les moeurs et coutumes marocaines observées et rassemblées à Marrakech par Reynolde de Lacharrière.

La cuisine marrrakchie:

Je résume ici quelques renseignements que j'ai pu recueillir sans rappeler les coutumes par trop connues. La Marocaine se lève avec le soleil, le premier repas "le ftour acri" se compose de la "Harira", soupe, faite avec des oeufs, du safran, du beurre et quelquefois de la viande. À 10 heures le Ftour el Kasra, comme le nom l'indique, le pain est le principal aliment, puis du beurre, du kefta, sortes de petites boulettes de viande hachée, des brochettes et du thé. Vers 2 heures et demie, le Rda se compose de trois ou quatre plats de mouton, poulet, pigeon.

À 8 ou 9 heures, l'Achia, on sert plusieurs viandes, couscous, du thé. Ces repas sont pris dans les familles de moyenne aisance et les plats sont plus ou moins nombreux, selon la richesse, les deux principaux sont le rda et l'achia. Chacun de ces repas est toujours précédé et suivi du thé, c'est la boison nationale faite avec un thé vert et mélangée avec la nana, menthe, du sucre et toujours sans lait.

Le café est servi rarement, pourtant chez quelques grands seigneurs et chez les Berbères de l'Atlas, on nous en a offert qui était parfumé à la rose, à l'ambre et au clou de girofle.

Les Marocains sont très friands de petit lait "leben", surtout avec le couscous, nourriture la plus répandue et mangée par tous, riches ou pauvres; c'est une sorte de semoule de farine de blé ou d'orge et que les femmes font elles-mêmes. Cependant, Marseille exporte du couscous tout préparé. Suivant l'habileté de la ménagère, le grain est plus ou moins fin, elle le passe dans un crible fait de lanières fines, se croisant pour former un treillage; on commence maintenant à se servir du tamis européen. Le couscous cuit à la vapeur, dans un vase troué au-dessus d'un récipient dans lequel mijote la viande du mouton. Il y a différentes manières de servir le couscous, soit bourré de mouton, de poulet, de raisins secs, de courges, ou saupoudré de sucre en poudre et de cumin.

Lorsque le mari part en voyage, sa femme lui donne une provision de couscous qu'il emporte pour le cuire dans le bled; quelquuefois, l'homme consent à faire la semoule au cas de nécessité, dans un long voyage par exemple. À Marrakech, on trouve du couscous tout fabriqué, nos hommes en avaient acheté qu'ils cuisaient au campemant.

Les femmes préparent du mait d'amandes ou une boisson avec le jus d'oranges, de l'eau de rose et du sucre; le mélange est passé dans un linge fin.

En été, lorsque la viande est grasse, on la coupe en morceaux minces pour la faire sécher, elle est ensuite cuite dans l'huile et conservée dans des pots. La viande n'est jamais fumée.

Un musulman ne mange de la chair d'un animal que s'il est égorgé d'après les règles coraniques, tout le monde connaït sa répulsion pour le porc, elle est cependant moins vive ici qu'en Algérie.

L'homme en général ne mange pas avec ses femmes (il y a pourtant des exceptions), mais avec un frère ou un ami; sa mère, sa soeur ou ses femmes sont servies chez elles. Les domestiques, les esclaves, mangent les restes.

Les fils à partir de 7 à 8 ans, prennent part au repas du père; avant cet âge, ils restent avec leur mère.

Les vêtements portés par les Marrakchia

Vêtements des femmes: le cafetan ressemble beaucoup à celui des hommes, elles mettent par dessus la tchémire, en étoffe légère. La garde-robe se compose de trois ou quatre vêtements différents, mais un est spécial pour le vendredi. Les pauvresses n'ont naturellement qu'un vêtement qu'elles lavent pour les fêtes. Celui de la nuit ressemble à la tchemire, mais sans garnitures, on ne porte jamais de vêtements noirs. La femme achète l'étoffe, fait elle-même ses cafetans ou les fait faire par une couturière le plus souvent juive qui vient chez la cliente. La machine à coudre commence à prendre une extension incroyable, mais ce sont surtout les tailleurs qui s'en servent.

La parure:

La femme se coiffe tous les sept ou huit jours, ou même quinze jours, lorsqu'elle va au hammam; les cheveux sont partagés en deux tresses allongées par de la laine noire pailletée. Les bijoux principaux sont des colliers, le mtbour el Khamsa, contre le mauvais oeil, sorte de trèfle à quatre feuilles en argent avec une pierre au milieu; sur le front, une pièce d'or avec quelquefois une émeraude au centre. Pas de bracelets de pieds, mais d'assez grossiers aux bras; comme boucles d'oreilles de grands cercles avec une pierre ou une poire de verroterie ou de corail. Le fard est très en faveur, le rouge se vend pour quelques centimes, dans de minuscules soucoupes en terre, il ne tient pas au lavage; par contre, le vernis noir pour les lèvres et les ornements du front est très résistant. Les yeux et les sourcils sont allongés avec le khol, les hommes s'en servent également. Pour avoir les dents blanches et les gencives rouges, les coquettes mâchonnent constamment de l'écorce de noyer. Une spécialiste fait les tatouages avec une longue aiguille à l'occasion des fêtes religieuses ou de celles de la famille, les petites filles ont souvent les mêmes signes que leurs mères. J'ai vu des femmes ayant des dessins bleutés sur le front, le nez, le menton et autour du cou, des colliers descendant jusqu'aux seins. Des bracelets aux bras et des bagues à tous les doigts. Mais ces ornements barbares sont surtout en faveur chez les Bédouines et les Chleuhs.

La femme de grande famille ne sort jamais; la bourgeoise va au souk (marché), acheter des vêtements; on les voit en bande devant les échoppes; leur tête arrive juste à la hauteur de l'étalage où les étoffes les plus criardes soulèvent leur admiration; à la Kaïsaria elles viennent vendre leurs vieux vêtements ou leurs bijoux. Chez elles, elles filent la laine ou la soie, brodent des selles arabes, des belghas; le marchand accroupi près de la porte de la maison s'entend avec une vieille duègne pour faire le prix d'avance.

Les femmes exercent certains métiers: toubiba, sorcière ou sage femme. On la consulte pour trouver un trésor, faire mourir un ennemi, se faire aimer de son mari ou d'un amant; pour cela, on a aussi recours à un taleb qui écrit un verset sur un papier qu'on fait tremper dans de l'eau offerte au mari volage. Les Marocaines se louent aussi pour aller cueillir les feuilles de mûrier, car, à Marrakech, les indigènes élèvent des vers à soie; elles font aussi de la Kessra qu'elles vendent au souk ou encore tressent des cordelières pour les chkara: quelques-unes sont ravaudeuses.

Dans les champs elles s'occupent des travaux comme les paysannes de nos pays, coupent les céréales, mais ne sèment que lorsqu'il n'y a personne pour aider l'homme.

Fiançailles et mariage:

Le mari ne connait sa future femme que par oui dire, ou s'il épouse une cousine, il a pu la voir enfant; des matrones servent généralement d'entremetteuses. Les fiançailles se font parfois très jeunes. Il y a alors un acte passé devant un adel entre deux familles. Lorsque les enfants ont sept ou huit ans et à chaque fête, le père du jeune fiancé envoie au père de la fiancée des cadeaux, des étoffes..

Les filles se marient vers 13 ou 14 ans, les garçons à 18 ou 20 ans, il n'y a pas d'acte d'état civil. Au reste les musulmans ne savent jamais leur âge exact et, quand on le leur demande, ils vous répondent qu'ils sont de l'année où les Français sont venus ou de l'année de l'invasion de sauterelles...

Au moment du mariage, la fiancée avant de quitter la maison de son père est portée et fait ainsi trois fois le tour du patio. Elle trempe la main dans du lait et un oeuf est jetté par terre. Les juifs mettent du beurre ou de l'huile sur la porte. À la nuit, les parents, les amies amènent l'arousa chez son mari, elle est enfouie sous un mannequin d'osier recouvert d'étoffes, porté par un cheval, une mule, ou bien on la transporte quelquefois en palanquin, selon l'usage des différentes provinces. Il y a des porteurs spéciaux. La musique et les coups de fusil font rage et les amis du fiancé font le simulacre d'un enlèvement. Un repas est préparé  pour les invités des deux sexes, mais séparément. La fiancée est conduite dans la chambre nuptiale, le mari entre ensuite. Toute la nuit, les femmes restent accroupies devant la porte jusqu'à ce que l'époux revienne avec la chemise de l'épousée et il n'a pas le droit de rentrer chez sa femme pendant sept jours, durant lesquels celle-ci ne portera pas de ceinture; chaque jour les amies viendront ripailler, entendre la musique, apporter des cadeaux; les fêtes durent quinze jours ou un mois.

La jeune mariée n'a pas le droit de sortir de la maison avant le quarantième jour. Alors toutes les voisines et parente vont avec elle au bain public, même s'il y a un hammam chez elle.

La dot est payée par le mari au père de sa femme, celle-ci apporte les tapis, les grands matelas servant de lit, deux ou trois couvertures et les rideaux pour mettre contre la porte.

L'accouchement, la naissance, l'allaitement, l'enfance, l'école:

La femme enceinte prépare du couscous pour les repas des amies qui viendront au moment de l'accouchement; si elle est d'une famille riche, ce sont les esclaves qui s'en occupent. Le jour de l'accouchement, les femmes sont réunies dans le patio, mangent, chantent pendant que les musiciens font résonner leurs instruments.

Dans la chambre de l'accouchée, sont présentes sa mère et la sage-femme, kabla. Le mari n'assiste pas. La future mère, au moment des douleurs, se cramponne à une corde pendue au plafond, sa mère, quelquefois une amie intime, lui prend les mains, tandis que la kabla accroupie la soutient, la tenant entre ses genoux. Souvent un récipient qui dégage de la vapeur est placé près d'elle, et la sage-femme reçoit l'enfant, l'enveloppe dans un morceau de vieille djellaba fine. Les assistantes crient pour couvrir les hurlements de la jeune mère. Le troisième jour, une petite fête a lieu, on met du henné au nouveau-né et de la poudre faite de myrte séchée et pilée, appelée reham. Le bébé est revêtu d'une petite chemise neuve et une mousseline lui entoure la tête; la kabla reçoit comme salaire une peau de mouton, quelquefois de l'argent et une distribution de viande est faite aux pauvres. Les youyous retentissent sans arrêt pour un garçon; si c'est une fille, trois zazari seulement. Le septième jour, la jeune mère se lève, prend un bain. Ses amies se réunissent chez elle, autour d'un repas. Les garçons sont allaités pendant deux ans et les filles pendant un an et demi seulement, car les Marocaines prétendent qu'elles grandissent plus vite; la préférence est toujours pour les fils. Au bout de quarante jours une autre femme allaite le bébé. Les cheveux sont rasés, sauf une touffe appelée marabout, la coiffure diffère selon le patron auquel est voué l'enfant et les mèches sont gardées dans un mouchoir avec des dattes; on met le tout sous l'oreiller de l'enfant. Une fête a lieu pour cette occasion. Les ongles des garçons sont frottés sur un morceau de bois, ceux des filles sont coupés avec des ciseaux et les rognures sont jetées. 

Une nouvelle fête est organisée pour choisir le nom du fils, donné par le père, ou, le plus souvent, tiré au sort; des bouts de bois de différentes longueurs portent chacun un nom et celui désigna par le hasard sera celui du petit garçon.

Les fillettes ont les oreilles percées à deux ou trois ans.

La circoncision a lieu pour le petit garçon vers trois ou quare ans, la cérémonie se fait le plus souvent à la maison. Le barbier fait l'opération avec des ciseaux. La plaie est fermée avec du henné en poudre.

Le petit musulman va à l'école vers 5 ans. Le maître accroupi, tient une longue baguette et frappe l'enfant paresseux, c'est un bourdonnement incessant de voix annonçant les versets du Coran inscrits sur une planchette et que chacun apprend par coeur en dandinant la tête.

Les petites filles s'instruisent à la maison avec un vieux maître souvent aveugle, leur éducation est tout à fait négligée.

Divorce, deuil, veuvage

Si le mari demande le divorce, la femme peut emporter ses meubles; dans le cas contraire, elle laisse tout et rentre dans sa famille, le mari l'entretient pendant trois mois.

Lorsqu'un musulman meurt, les voisines viennent pleurer devant le cadavre, des professionnelles hurlent sans interruption. Si c'est un vendredi, le mort est porté à la djema, puis au cimetière le jour même; si le décès survient pendant la nuit, on enterre le matin.

La veuve met des vêtements blancs, la tête n'est plus couverte du mouchoir de soie, elle ne s'enduit plus les mains ni les pieds de henné et ne fera pas sa toilette. Le veuvage est de 4 mois et 7 jours; une fête termine le deuil et après ce laps de temps la femme peut alors se remarier. Si une mère perd son enfant, le deuil est de 7 jours.

La veuve donne de l'argent aux pauvres pendant sept jours; un jour seulement si sa fortune ne lui permet pas plus. Le premier jour, les femmes vont prier au cimetière et distribuer des dattes et du pain aux malheureux. Les vieilles femmes seules vont le vendredi à la prière.

Fêtes, musique, jeux,:

Il n'y a pas de fête pour le blé nouveau; cependant à la récolte, le riche donne aux pauvres des gerbes de blé et permet de glaner les épis oubliés sur le champ; quand on bat la moisson, on fait une distribution de grains.

Des processions, des prières ont lieu pour amener la pluie. Quelquefois on mouille le milieu d'une corde que les femmes et les enfants tirent à chaque bout.

Les femmes apprennent rarement la musique, sauf les professionnelles. D'après les Marocains, la meilleure musique est faite par les orchestres composés d'hommes.

Les instruments sont: le taridja, vase en terre colorée et dont l'une des extrémités est recouverte d'une peau tendue. Derbouka ressemble à la taridja mais en plus grand. Chautka, sorte de grand violon; Kamandja, violon. Roab, rebec.. Laoud, luth; Rahira, flûte. Tous ces termes sont très diffrents au nord ou au sud du Maroc.

Les femmes jouent avec des cartes espagnoles, les dames, jeu favori des Marocains, sont réservées aux hommes. Les enfants s'amusent avec des osselets; les garçons, les jeunes gens pratiquent la kourra, sorte de cricket. Des branches recourbées des palmiers leur servent pour frapper la balle. Les petites filles ont des poupées qui se nomment "arousa" (fiancée) faites avec des roseaux, quelquefois avec du plâtre.

Sur le trajet de Taroudant Reynolde de Lacharrière rencontre une autre figure parmi les emropéens de Marrakech. Monsieur Marius Dorée, ingénieur des mines.

Caid__elHadj_Dor__Ladreit Le Caïd El Hadj, Marius Dorée, Mme Reynolde de Lacharrière - un mokhazni - Cliché Jacques Ladreit

(25 avril) - M. Dorée a promis au Caïd du vaccin pour 50 personnes, mais on ne lui a pas envoyé. Demain j'offrirai mon office au harem, me voilà devenue Toubiba. Nous parlons de notre retour. Quelle est la marche à suivre ? Si le Consul nous dit de rentrer, avons-nous des moyens sûrs pour y arriver ? Les nouvelles doivent être éxagérées. Nous nous couchons à minuit après avoir retourné dans tous les sens ces éventualités.

ladreit_seance_vaccination Séance de vacconation avec Mme de Lacharrière - Cliché Jacques Ladreit de Lacharrière

(26 avril) - Nos muletiers sont partis ce matin pour chercher des bagages laissés à Aoulouz dans le cas où nous serions obligés d'abandonner le projet de revenir par le Glaoui. Le Caïd réclame la séance de vaccination promise, il vient nous chercher à 4 heures et demie; son frère et son plus jeune fils âgés de deux ans; puis des négresses arrivent, leurs bébés à cheval sur leurs hanches; le patio est bientôt bondé. (...)

Puis c'est l'approche de Marrakech

(5 mai) - Devant nous, au loin, Marrakech, dominée par la Koutoubia et ceinturée de sa palmeraie. À l'horizon, les montagnes estompées par la brume. Sous le soleil, qui brûle, on marche vite, bêtes et gens sentent la ville proche, et puis nos mules habituées aux chemins pénibles, sont surprises de la facilité de la piste et activent l'allure. Dar es Sultan, une séguia près de l'Agdal, entouré de hauts murs flanqués de tours carrées.. Au loin un groupe de cavaliers: c'est  le Consul et Mme Maigret qui viennent au devant de nous avec Si Mohamed; Bouaza et un autre mokhazni font la fantasia... Nous avons marché près de 11 heures avec en tout un arrêt de 1 heure; le thermomètre marque 37° à l'ombre. Nous entrons en ville dans un nuage de poussière, il est cinq heures.

(6 mai) - Nous restons l'après midi à bavarder, nous avons tant de choses à raconter des deux côtés. La situation à Marrakech a été assez tendue, mais rien n'a éclos. Le général Moinier marche sur Fez avec 22 000 hommes.

(10 mai ) - Le Cheikh d'Ounaïne vient de m'apporter un couffin de raisins secs et du miel, Bel God sert d'interprète, car notre chleuh ne sait pas un mot d'arabe.

(12 mai) - Les nouvelles reçues ce matin sont mauvaises, deux convois de ravitaillement auraient été attaqués près de Rabat, il y a des officiers blessés. L'impression sur les indigènes de Marrakech sera néfaste; car tout cela va être grossi.

(18 mai) - Aïch et Abdel Aziz sont arrivés ce matin à Marrakech et nous apportent des nouvelles du Sous et les bénédictions de El Hadj ould Oumoniz.

Dans l'après midi, nous visitons avec le Consul et Mme Maigret l'Aguedal dont la porte crénelée donne sur la place du Douro. Une grande allée entre deux hauts murs mène à Dar el Beida, construction blanche ornée de dessins rougeâtres, nous allons à l'aventure dans cet énorme parc, clos de hauts murs de plusieurs kiliomètres de long, planté de grenadiers, de figuiers, d'oliviers dont les branches se croisent au-dessus des allées. Brusquement, un énorme réservoir apparaît. Sur l'eau bleue, des canards sauvages nagent paisibles. Au fond, un bâtiment et un embarcadère. Le Sultan Abdel Aziz se promenait sur ce lac en canot à vapeur.

(19 mai) - Mme Maigret et moi, précédées de Si Mohamed, allons rendre visite à Moulaï Moustafa... C'est un grand seigneur, plein de bonhomie et dont la physionomie est sympathique, il nous fait traverser deux riads pleins de fleurs et d'arbres fruitiers. Dans une grande pièce garnie de coussins et de matelas, la chériffa nous souhaite la bienvenue. C'est une soeur du sultan Moulaï Hafid; malgré son obésité, ses mouvements sont pleins de distinction, son sourire est très bon; un bandeau de soie rouge et jaune lui enserre le front, descend le long des joues et retombe en un long pan dans le dos, un autre morceau de soie verte se superpose au premier. Sur un velours noir traversant le bandeau, sont cousues des piecettes d'or incrustées d'émeraudes au sommet de la tête, une touffe de brins de plumes d'autruche noires est retenue par une colombe en diamants, une autre touffe plus grosse pend près du cou. De grandes boucles d'oreilles sont attachées à la coiffure par des chaînettes, on ne lui voit ni un cheveu, ni un bout d'oreille. La chérifa est vêtue d'un caftan de drap recouvert de la tchemire en limon avec des broderies à l'aiguille. Une très haute ceinture brochée se tenant raide remonte la poitrine et se termine par de gros cordond rouges et jaunes noués plus bas que les genoux. Nous demandons à voir ses filles. Elles sont parait-il, très intelligentes, savent lire et écrire, ce qui est fort rare, un taleb qui les a connues enfants les instruit et et, s'il venait à mourir, on ne le remplacerait pas car elles sont tropgrandes pour qu'un étranger les voit maintenant.. L'aînée est svelte, l'ovale allongé, de grands yeux cils recourbés; les cheveux noirs de geai sont partagés par une raie et relevés en un chignon pointu. Elle a l'air d'une statuette antique, drapée dans son vêtement blanc; très timide elle n'ose pas nous regarder. La cadette est épaisse, les traits empâtés, de très beaux yeux cependant; la plus jeune est moins bien, elle porte un caftan vert.

Une négresse accroupie près de la porte nous prépare le thé tandis qu'une petite esclave fait le service. La chérifa chasse les mouches bourdonnantes avec une queue de cheval.

(26 mai) - Nous faisons nos adieux émus aux Maigret; Abd el Aziz, le Sahab de Ould ou Mouiz nous accompagne avec Si Bou Aza. Départ à 10 heures.(...)

Après la traversée de l'oued Tensift, la vallée a de légers vallonnements et s'élargit en forme de cirque. (..) Mon cheval n'avance qu'avec peine et veut se rouler, je finis par descendre pour voir ce qu'il a. Il se met soudain à transpirer, la sueur coule en abondance sur tout le corps.Une femme de la Nzala bou Kerkour, devant laquelle la caravane s'est arrêtée, apporte un lézard séché ou un caméléon (je ne distingue pas bien l'animal était racorni), dans une coupe en terre, sur des charbons ardents, une odeur acre et de la fumée s'en dégage; elle en fait respirer à mon cheval qui ouvre les naseaux de contentement, puis elle lui fait passer cette sorte de fumigation sous le ventre, l'animal reste immobile, plongé dans la béatitude, il ne transpire plus, il est revenu à son état normal; l'effet du curieux remède, a été instantané.

Le séjour à Marrakech est terminé, d'autres aventures attendent Reynolde de Laccharrière sur les pistes Moghrebines. Nous ignorons la biographie de la voyageuse, nous espérons qu'un membre de sa famille ou un généalogiste nous fera mieux connaître la vie de cette femme courageuse et cultivée à qui les marrakchis doivent une tranche de leur histoire. Reynolde avait été précédée à Marrakech en aout 1909 par la doctoresse Françoise Légey qui était restée moins longtemps à Marrakech, mais avait prodigué des soins à de nombreuses marrakchia et à leurs enfants. Cette page est un hommage aux femmes françaises qui ont appris l'arabe pour mieux connaître les coutumes des marocaines et préparer ainsi le rapprochement des cultures et des peuples.

Nous encourageons les lecteurs du blog à noter les coutumes qui sont restées et celles qui ont changé depuis un siècle. Ces coutumes évoqueront aussi des souvenirs à ceux qui les ont vécues. Chacun peut compléter les informations sur les diférentes personnes citées.