Pendant trois semaines, en aout-septembre 1912, la ville de Marrakech fut occupée par le Prétendant El Hiba et ses hordes d'Hommes bleus fanatiques. Mais il eut le tort de prendre huit français en otage dont le consul de France. Son erreur va pousser à l'union des marrakchis fidèles au Sultan Moulay Youssef, des tribus des environs hostiles à El Hiba et de la colonne du colonel Mangin formée d'Algériens, d'Européens, de Marocains et de Sénégalais. 

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Le capitaine Cornet faisait partie des officiers de la colonne Mangin. Capitaine d'ordonnance il raconte la marche forcée de Souk el Arba à Marrakech en passant par Sidi bou Othmane.

Nous avons déja présenté la bataille de Sidi bon Othmane et la victoire des marrakchis contre le Prétendant El Hiba qui, s'appuyant sur le fanatisme religieux, avait voulu prendre la place du Sultan Alaouite. Le témoignage du Capitaine Cornet a beaucoup d'intérêt car il s'agit d'un témoin qui a vécu de près tous les événements avant et après la bataille. Nous proposons aujourd'hui ses notes du 24 aout au 7 septembre 1912.

24 aout 1912 - El Hiba est toujours à Marrakech. Son khalifat campe avec les troupes à Ben Guerir; des milliers de cavaliers et de fantassins l’entourent, venus du Rehamna, du Haouz, du Sous, du Draa. Des contingents sont accourus du désert mauritanien: hommes bleus, à longue chevelure, toujours voilés, qui combattent à chameau; ils impressionnent les Marocains, qui sont vêtus de blanc, le crane rasé, et ne connaissent que le cheval comme monture de guerre.

25 aout – Nous avons été tranquilles au camp aujourd’hui, bien qu’on nous ait annoncé la nouvelle de la marche en avant de l’ennemi.

Seuls, des cavaliers se sont montrés, très loin sur les crêtes, et n’ont même pas su empêcher un courrier de Marrakech de nous parvenir. Grâce à la complicité d’un homme du Glaoui qui leur apporte leur nourriture, nos compatriotes nous donnent de leurs nouvelles du fond de leur prison. Leur lettre est roulée dans un étui de cartouche. Ils estiment possible de négocier avec El Hiba. L’affaire sera traitée entre le colonel Mangin et le général Lyautey, qui l’a convoqué pour ce soir à Mechra ben Abbou.

26 aout – De bonne heure, les crêtes rocheuses qui dominent le camp se garnissent d’ennemis; ils tirent sans nous atteindre; les balles tombent en avant des tranchées, en soulevant dans la plaine de petits flocons de poussière. Un détachement de secours est envoyé, sur la route de Mechra ben Abbou, au-devant du colonel Mangin, qui n’a pour toute escorte qu’un peloton de cavalerie.

L’attaque est plus vigoureuse que nous l’aurions pensé. De gros groupes de cavaliers essaient de tourner le camp à l’est et à l’ouest, tandis que de nombreux fantassins assaillent au sud le Bataillon Cornu placé en avant-postes.

Un combat très vif s’engage dans les rochers, où quelques partisans d’El Hiba viennent se faire tuer sur nos positions. À midi, le combat dure toujours; de la première ligne, établie à l’endroit où la falaise domine l’immense plaine du sud brûlée par le soleil, deux groupements de plusieurs centaines d’ennemis sont visibles, massés auprès d’un douar, à portée de fusil des zouaves et des tirailleurs algériens qui les observent.

Un zouave montre fièrement son casque troué par une balle. Le capitaine Dessaint a le bras traversé, cinq homes sont blessés.

Un chemin muletier est reconnu dans les rochers. L’artillerie de montagne escalade les hauteurs et canonne les rassemblements. L’effet est immédiat. La débandade se met dans les groupes ennemis, déjà énervés par les pertes subies au cours de la matinée. À deux heures, le combat est terminé, et les troupes qui y ont pris part viennent goûter au camp un repos bien gagné. Il fait une chaleur étouffante.

cornet-mangin-1912 Le colonel Mangin, les bras croisés et le Capitaine Cornet, calot sombre à droite.

Le colonel Mangin est rentré à midi de Mechra ben Abbou. Le général Lyautey interdit de marcher sur Marrakech, afin d’éviter le massacre de nos compatriotes prisonniers; des intermédiaires négocient leur délivrance à prix d’argent. Pour faire pression sur le Prétendant, Safi et Mogador vont être occupés par des garnisons.

Ici, à Souk-el-Arba où nous devons rester par ordre, devant un ennemi fanatisé, notre situation va être très difficile; l’ennemi peut user nos hommes et nos munitions en des alertes journalières. El Hiba, mécontent de son khalifat qui s’est laissé battre à Ouham et Oued Feran, en aurait nommé un autre à la tête des troupes. Peut-être aussi le découragement va-t-il se mettre chez l’ennemi impressionné par ses pertes ? Aujourd’hui, d’après nos informateurs, il aurait eu une centaine de tués et de nombreux blessés. J’ai vu personnellement ce matin, en avant de nos lignes, un Hibbiste étendu raide mort d’une balle qui lui avait traversé le crane; l’homme que ses compagnons n’avaient pas eu le temps d’emporter, gisait nu, le burnous relevé sur les épaules, et son corps luisait blanc au grand soleil parmi les cailloux de grès rouge.

Pendant le combat, sans souci des coups de feu qui pleuvaient sur eux, des groupes ennemis parcouraient au loin la plaine pour ramasser les hommes atteints par les projectiles. L’enlèvement des morts continue cette nuit. On entend aboyer des chiens des douars dans cette direction.

Au camp la vie s’écoule comme si nous n’étions pas menacés par les Hibbistes. Les Marocains installés sous la tente vendent aux soldats du thé, du tabac et des provisions. Quelques commerçants européens se sont également établis là sous des abris de toile. Indifférents aux bruits du canon et aux coups de fusil tirés aux avant-postes, les hommes insouciants fréquentent ce coin de camp où règnent une animation et une gaité que la nuit seule fait disparaître.

Cette rude existence guerrière, qui donne au corps des muscles d’acier, durcit également l’âme; chacun de nous maudit le Hibbiste insaisissable qui, tapi invisible derrière les rochers, et fuyant toute bataille loyale, tue ou blesse sans danger. L’exaspération de nos hommes contre les partisans d’El Hiba est telle qu’ils en arrivent à confondre amis et ennemis; il nous faut défendre contre la fureur des avant-postes et du camp même nos propres émissaries, ceux qui nous renseigent précieusement sur les mouvements de l’ennemi.

La nuit, dans le camp endormi, où le silence est troublé par le cri des courlis qui volent sur nos têtes, le glapissement des chiens dans les douars lointains, le braiement d’un âne, le hennissement des chevaux qui bataillent, la plainte sourde des chameaux et les toussotements des hommes roulés dans leur mince couverture sur la terre glacée, la même pensée obsédante nous poursuit: joindre cet ennemi insaisissable. Nous voyons en rêve l’ennemi forcer les minces levées de terre des tranchées, au fond des quelles dorment, fusil au poing, nos soldats, et lutter corps à corps, sauvagement, dans le camp. Au moins, nous en finirions, nous combattrions pour de bon, cette fois. Et pourquoi cela ne se produirait-il pas ? Ces chiens qui aboient n’annoncent-ils pas l’ennemi en mouvement; le voici qui se glisse dans les vallées éclairées par la lune; il s’arrête derrière les jardins de figuiers, les haies de cactus, les rochers; il gravit les pentes et se coule à nouveau dans un pli de terrain, où il s’arrête encore pour tendre l’oreille une dernière fois avant de s’élancer. Un coup de feu nous réveille en sursaut. Rien ne bouge dans le camp où les alertes ont aguerri nos hommes. Aucun bruit ne se fait entendre. Sans doute une sentinelle, à moitié endormie, a-t-elle cru voir se réaliser notre rêve à tous.

28 aout – Deux courriers de Marrakech arrivés depuis deux jours au camp ont été mal interrogés ou mal compris; ils sont venus aujourd’hui déclarer que Si Madani Glaoui avait obtenu par son attitude énergique la mise en liberté de nos compatriotes, qui seraient tous en sûreté chez lui. Ces deux rekkas paraissent des gens dignes de foi; ils ont la physionomie très franche, ce sont des Glaouas. Ils ont reçu chacun cinquante francs, avec promesse du double s’ils rapportaient une lettre d’un des Français.

Le moment paraît venu de prendre l’offensive et d’encourager par le bruit d’une vistoire l’attente douloureuse de nos compatriotes prisonniers. Nous partons cette nuit à deux heures contre les rassemblements ennemis signalés dans le sud; celui de Ben Guerir compterait à lui seul plusieurs milliers de fantassins et cavaliers sous les ordres du khalifat. Nous aurons de la besogne si, comme nous le pensons, tout le monde vient sur nous. Nous resterons quatre ou cinq jours dehors, pour dégager les environs du camp.

29 aout – Laissant à la garde de nos approvisionnements un bataillon et un peu d’artillerie retranchés à Souk el Arba, nous sommes partis à deux heures du matin pour enlever les avant-postes ennemis à Baba Aïssa, à trois lieues d’ici. Il fait nuit noire. Une heure à peine après le départ, la lueur des coups de feu illumine les crêtes en avant de la colonne. Notre mouvement est éventé; il n’y a plus de surprise possible. Nous allons avoir toute la harka sur les bras. Le colonel Mangin donne l’ordre d’abandonner la direction de Baba Aïssa et de marcher directement sur Ben Guérir, où campe le khalifat avec le gros des troupes.

L’aube se lève. Des cavaliers et des fantassins accourent de toute part; il en apparaît sur toutes les hauteurs; il en descend de toutes les pentes; les coups de feu pleuvent sur la colonne, qui continue sa marche tout en prenant une formation de combat. Nous ripostons sans plus tarder; les shrapnells éclatent au-dessus des groupes ennemis, qui font preuve d’un extraordinaire mépris du danger et poursuivent leur mouvement; la cavalerie les charge à plusieurs reprises. Le tir de l’artillerie à courte distance, la marche énergique de l’infanterie, l’action des mitrailleuses déblaient le terrain devant nous. L’ennemi tourne alors ses efforts contre l’arrière garde. Le combat se poursuit avec acharnement toute la matinée. Vers midi, la cavalerie, les Sénégalais montés, appuyés par une partie de la colonne, partent au trot sur les puits de Ben Guerir apercus dans le lointain.

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C’est une immense cuvette peuplée de villages moitié paillotes, moitié cases de terre. Quatre marabouts éclatants de blancheur sous le soleil de midi dressent leur coupole auprès du cimetière, qu’ombragent de maigres jujubiers poussés entre les tombes de pierre. Quelques tourterelles volettent dans ces broussailles. Des alouettes courent sur le sol. L’ennemi a disparu. Nous trouvons les traces de son camp auprès des puits: des immondices partout, des tas de paille et d’orge aux endroits où les chevaux étaient à l’attache. Il n’y a plus là qu’un vieil homme attardé, que les spahis nous amènent. Placide, il dissimule la peur qui l’étreint: “Je suis du douar voisin, dit-il. La harka ? Elle est loin! Depuis ce matin, elle a quitté les puits!”

Nous sentons qu’il ment. Le détachement dépasse aussitôt le camp abandonné et s’engage sur les traces de l’adversaire.

Devant nous quelques cavaliers isolés s’enfuient à toute bride sans tirer. À une lieue au delà de Ben Guérir, nous découvrons confusément au loin, dans un nuage épais de poussière, la harka en fuite; la seule apparition de la cavalerie aux puits de Ben Guérir, signalée par les vedettes ennemies, a transformé la retraite en déroute.

Il fait une chaleur torride. L’air qui vibre sur la plaine brûlante blesse les yeux et rend les objets indistincts. Hommes et chevaux souffrent de la soif. Le premier point d’eau est à plusieurs lieues dans le sud. L’infanterie, épuisée, ne pourra pas accomplir cet effort et dépasser Ben Guérir. La cavalerie, renonçant à une poursuite impossible, revient à regret en arrière.

La colonne a déjà dressé les tentes et creusé les habituelles tranchées en bordure du carré. Les corvées d’eau se pressent autour du puits. Européens, Algériens, Marocains et Sénégalais, ruisselants de sueur, mettent une égale hâte à descendre vers le précieux liquide les seaux de toile attachés au bout des ceintures rouges. Les chevaux, les naseaux en feu, se penchent tout frémissants sur les auges de pierre qu’emplissent spahis et goumiers.

Le combat a été rude pour nos adversaries. Le canon en a tué tout un groupe dans un marabout à l’abri duquel il faisait le coup de feu. Des hommes, des chevaux blessés à mort sont abandonnés sur le terrain. La plupart des partisans d’El Hiba blessés ont été emportés en travers de la selle par les cavaliers en fuite vers Marrakech.

Nous avons perdu de notre côté onze blessés dont deux graves, un Sénégalais qui a la poitrine traversée et un zouave l’oeil emporté.

Le pays est d’aspect désertique. En cette saison, aucune autre végétation n’apparaît que quelques figuiers de Barbarie, entourés de murs en pierres sèches auprès de douars. Mais la terre rouge semée de cailloux blancs est fertile et très cultivée. Les villages regorgent de grains et de meules de paille.

Vers le soir, une vingtaine de prisonniers faits au cours du combat, et qui ont été interrogés dans l’après-midi, sont amenés une dernière fois devant le colonel Mangin.
Bien qu’on leur ait distribué généreusement l’eau et la nourriture, leur visage, et leur attitude trahissent une émotion qu’ils n’arrivent pas à dissimuler. Cette entrevue avec le Hakkem (grand chef) ne leur dit rien de bon. Il est d’usage chez nos ennemis de ne pas faire de quartier; rançon de la peur et de la vengeance, un prisonnier est toujours livré à d’affreux supplices.

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Ce sont pour la plupart des jeunes gens que nous avons devant nous. Ils ont le teint clair, les yeux bleus et les traits réguliers. Berbères du sud de Marrakech, ils appartiennent aux tribus de l’Atlas et du Sous. “Allez dire dans vos douars, leur fait traduire le colonel, que nous ne faisons pas la guerre aux gens des tribus, mais au prétendant El Hiba qui a emprisonné nos frères. Nous sommes généreux et bons. Nous ne voulons que le bien du pays et le rétablissement, dans tout le Maroc de l’autorité du sultan Moulay Youssef. Ils ne veulent pas le croire, puis, convaincus enfin, ils se précipitent et baisent les vêtements de leur libérateur.

L’étonnement des prisonniers est grand lorsqu’ils s’entendent dire qu’ils sont libres.

Ils expliquent que leurs chefs, menacés par El Hiba, les ont obligés à marcher; s’ils ne l’avaient pas fait, ils auraient dû fuir et voir confisqués les biens de leur famille.

Sous l’escorte d’une section sénégalaise, qui semble leur inspirer une terreur profonde, les prisonniers sont conduits aux avants-postes et prennent la route de Marrakech.

30 aout – Beaucoup de douars ont fait leur soumission hier. Ce matin, d'autres députations nous rejoignent pendant notre marche, avec les mêmes loques blanches au bout d’un bâton, et le boeuf petit et maigre offert en signe de vasselage.

Le pays est très peuplé; les villages sont faits de paillotes coniques entourées de haies d’épines sèches, ou de murettes de terre. Parfois une habitation en pisé, à étage et toit en terrasse, domine l’ensemble, que complètent des jardins de figuiers et des carrés de vigne aux pampres rougis. Nos hommes ont fait de copieuses récoltes aux raquettes épineuses des figuiers de Barbarie.

Nous avons marché sept heures et sommes arrivés à midi à Ouham, où la méhalla du khalifat fut battue il y a quelques jours. L’oued, à moitié désséché, n’est qu’un chapelet de flaques d’eau boueuse et répugnante au goût, remplie de tortues, de grenouilles et de poissons.

Bien que jamais privée d’eau, cette vallée n’est pas plus riante que ses voisines; à peine quelques touffes de jonc marquent-elles les bords de la rivière. Près du marabout et de l’habituel cimetière qui l’avoisine, quelques pauvres jujubiers sont les seuls arbres aperçus. J’oublie deux palmiers, au pied desquels nous avons dressé nos tentes.

En cette saison, le paysage de cette partie du Maroc se trace en quelques lignes: grande plaine ondulée toute rose, couleur de sa terre; à l’horizon le terrain relevé en collines bleuâtres à silhouette anguleuse; au loin la tache sombre d’un douar, ligne mince, minuscule dans l’immense étendue. Pas un arbre, pas une herbe. Il y a quelques meules, mais elles ont également la couleur de la terre dont elles sont recouvertes, selon l’usage ici.

Viennent les pluies, la verdure des récoltes dont nous voyons les chaumes, l’éclat des asphodèles fleuries, dont seules demeurent aujourd’hui les tiges sèches, donnent au pays un aspect moins sévère.

Mais le soleil d’été a tout brûlé. À travers ce morne paysage, tout somnolants sous la chaleur accablante, nous avons atteint notre campement d’Ouham sans essuyer un coup de fusil. Sur tous les douars, désertés d’ailleurs, flottaient de petits drapeaux blancs.

Hier tous ces gens-là avaient tiré sur nous!

Il parait que la mehalla s’est dissoute, que ses débris fuyants ont regagné Marrakech et que la plupart des contingents, découragés, sont rentrés dans leurs tribus.

31 aout – Les Yggout, fraction importante des Rehamna, refusent de se soumettre. Le colonel Mangin a decidé de les y obliger par la force. Le but recherché est de créer entre l’Oum er Rbia et Marrakech une zone de sécurité pour la future ligne de communication et d’éviter ainsi l’obligation de placer des garnisons sur cette route. Pour être forts et toujours prêts à frapper, nous devrons, après notre entrée à Marrakech, concentrer nos troupes dans cette ville et non les éparpiller en de multiples postes. La garde de la route vers l’arrière doit absorber le moins de monde possible. Il est nécessaire pour cela de ne laisser derrière nous aucune tribu hostile. C’est ce plan que nous poursuivons en dégageant le terrain.

Le cheikh Sala, qui commande les Yggout, est allié à El Hiba: la soeur de Sala a épousé au Sous un frère du Prétendant. Sala nous a combattus à la tête de 400 cavaliers à Ben Guérir. Aussi, bien qu’un émissaire soit venu à l'aube apporter la nouvelle de la prochaine soumission des Yggout, le colonel Mangin reste sceptique et juge prudent de porter la colonne à la rencontre des délégations qui ont tant tardé à venir.

Et les événements nous donnent raison, car on nous a menti. De députation point. Les villages désertés, la région abandonnée, les crêtes mêmes dépourvues des agiles cavaliers au burnous blanc flottant qui y galopent habituellement, voilà ce que nous trouvons chez les Yggout.

Le pays est riche, fertile, bien cultivé en blé et en orge. Les douars sont nombreux, les vignes soignées, les jardins de figuiers prospères.

Le village de Sala est assez important. L’habitation du cheikh, construite en pierre et pisé, forme une grande enceinte à plusieurs cours; un escalier de pierre sèche conduit aux étages, d’où la vue s’étend au loin sur les mamelons dénudés, jaunis par le soleil. Tout est bourré d’orge, de blé, de paille et de laine. Sur les terrasses, sèchent des figues et des pommes. Le village a été détruit. L’ennemi ne s’est montré qu’aux avant-postes, où les spahis ont sabré un gros parti de cavaliers avec lequel ils se sont trouvés nez à nez.

Nous revenons par un pays montueux que coupe l’oued Maberd; comme l’oued Feran, cette rivière en partie desséchée étale quelques flaques d’eau parmi les touffes de jonc qu’habite tout un peuple de tortues et de grenouilles.

La journée a été rude. Partis avant l’aube, nous ne rentrons à Souk el Arba qu’à la nuit.

3 septembre – Nous voici depuis deux jours au camp de Souk el Arba; les essaims compacts de mouches en rendent le séjour désagréable. Sous les tentes, le sirocco engouffre des tourbillons de poussière. La chaleur est étouffante. Par contre, les nuits sont très fraiches; beaucoup d’hommes toussent. Malgré toutes les précautions prises, les abords du camp sont souillés. La fièvre typhoidde commence à faire des ravages dans nos rangs. La résignation s’impose. Ces lendemains de combat sont bien tristes, même après la victoire.

Il nous est arrivé hier, un courier du maréchal des logis Fiori, réfugié à Marrakech chez El Hadj Thami, à l’insu d’El Hiba qui croit détenir tous les Français prisonniers au Dar Maghzen. Le malheureux nous demande de le sauver, lui et ses compagnons, des mains du Prétendant El Hiba.

"Hiba, l’usurpateur", comme le désignent injurieusement dans leurs lettres nos correspondants indigènes, s’est rendu difficile à Marrakech. Après le premier moment d’enthousiasme causé par la suppression des impôts irréguliers non prévus par le Coran, la population reproche à ce nouveau sultan de n’avoir pas su battre les chrétiens; ses insuccès font douter de sa “Baraka” . Il a beau répéter qu’après le Ramadan, il marchera en personne contre les Infidèles, et qu’alors les balles de leurs fusils se changeront en scarabées et leurs canons cracheront de l’eau. On le prend pour un imposteur. Le nombre de ses partisans diminue dans la ville. Il se produit dans son entourage des défections qui nous sont favorables; la suppression d'impôts a mécontenté les gens au pouvoir qui voient tarie la source de leurs revenus.  Le Pacha Driss Menou, le chérif Ould Moulay Rechid (frère du Sultan Alaouite), les caïds Si Madani et El Hadj Thami Glaoui nous renseignent  par de nombreuses lettres; ils promettent si nous marchons sur Marrakech d’attaquer El Hiba dans son palais et d’empêcher le massacre des prisonniers français.

Un témoignage: 

Hiba a environ une trentaine de frères qui forment sa garde et sont un de ses principaux soutiens, grâce à leurs nombreuses relations de famille avec les notables du Sous, Il a une cour constituée et deux cadis, un saharien et un chleuh. Voici de quelle façon il procédait pour gagner à sa cause les douars qu'il traversait. Avant l'arrivée de sa mehalla, il envoyait des messagers qui traversaient la localité en criant: "Guerre sainte aux chrétiens! soumission à Hiba ! plus de caïds! plus de "djari" (collecteurs)! Il n'y a plus d'autre impôt que l'achour" et le "zeqqat !". Le premier soin de la population après ces annonces, était de détruire la maison du caïd, à moins que celui-ci ne se rallie de suite à Hiba.

 

Le prétendant ne reconnaît pas, en effet, l'administration par les caïds; partout où il passe, il les supprime et installe à leur place, une municipalité nommée par les notables de l'endroit.

 

Les vrais musulmans accusent les hommes bleus de s’endormir dans les délices de la capitale, au lieu de combattre les ennemis de la religion; ils leur reprochent de boire du vin, du champagne, malgré le Coran qui interdit l’alcool et malgré le Ramadan qui impose le jeûne; on s’indigne à Marrakech de voir toutes les femmes libres de la ville, mariées de force à ses gens par le nouveau sultan, fréquenter maintenant le palais.

Le signal: Dans la soirée, le poste de télégraphie sans fil qui nous relie à Mechra ben Abbou reçoit un télégramme; le général Lyautey autorise enfin la marche sur Marrakech: “Allez-y carrément. Nous partirons dans deux jours, quand nos approvidionnements seront au complet.

Nos succès d’Ouham et de Ben Guérir contre la méhalla du Prétendant ont amené dans le pays un revirement qui nous est favorable. Le Résident a raison de vouloir en profiter.

Dans la nuit, nouveau télégramme: le général Lyautey annonce son arrivée pour demain 4 septembre. Il vient voir les troupes avant leur depart.

4 septembre 1912 – Le général Lyautey est arrivé ce matin, toujours en alerte. Il a passé aux abords du camp une revue brillante. Le colonel Mangin lui a présenté avec fierté ses 5000 hommes, qui, pleins d’enthousiasme, merveilleusement entraînés, trempés par les récents combats, brûlent du désir de joindre l’ennemi et de délivrer nos compatriotes prisonniers.

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Baba Traoré, le cuisinier du colonel Mangin a fait un tour de force: treize personnes à table, vingt au dessert, avec du matériel pour quatre. Le linge de toilette servait de serviette de table; la nappe était trop courte de plusieurs coudées; les caisses remplaçaient les chaises absentes; tel remuait son café avec une cuillère à soupe, on buvait du champagne dans un énorme bol en fer émaillé. Pour comble de chance, le sirocco, qui, chaque jour, vers midi, soulève des tourbillons de poussière, s’était abstenu de souffler.

Le général ravi de l’entrain de tous, est remonté à cheval après le déjeuner pour rejoindre l’automobile qui l’attendait à l’Oum er Rbia. Je soupçonne que la joie de ce soldat que la grandeur attache au rivage a dû être gâtée par l’impossibilité de nous conduire lui-même à l’ennemi.

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Nous partons cette nuit pour Marrakech. Le colonel Mangin a réuni ses cent cinquante officiers pour leur exposer son plan; dans une allocution où perçaient une froide résolution et une émotion contenue, il leur a demandé de prévenir les troupes qu’un gros effort allait être exigé d’elles: avant le combat, pour atteindre rapidement l’ennemi, pendant l’action, pour écraser un adversaire fanatisé et résolu, et, après sa défaite, pour le poursuivre durement jusque sous les murs de Marrakech et délivrer au plus vite nos compatriotes prisonniers.

5 septembre – Réveillés au milieu de la nuit, nous ne sommes partis qu’à trois heures du matin à cause de ce premier chargement de notre énorme convoi. Quinze cents mulets et deux mille chameaux nous alourdissent. Les troupes sont fractionnées en deux groupes; le premier est chargé de la protection du convoi, le second ménera le combat. La colonne a atteint Ben Guérir à dix heures sans rencontrer l’ombre d’un ennemi. Nous avons fait halte non loin des cinq marabouts de l’endroit. Les murs sont décorés intérieurement de dessins de couleur. Les artistes marocains affectionnent le vert et surtout le bleu et l’ocre.

Tous ces monuments sont sans grand intérêt. C’est toujours l’ordinaire cube de pierre blanche avec toit en coupole, que surmonte une boule de métal; un portail décoré de tuiles vertes donne accès à l’intérieur, où, dans une demi-obscurité, s’allongent les tombes étroites des saints hommes que la ferveur des musulmans égarés hors de la Voie vénère à l'égal de Dieu. Un seul de ces marabouts est orné de jolies sculptures; la pierre en est finement ajourée et les fenêtres ont des grilles de fer forgé au dessin élégant. Il ferait bon flâner ici et oublier les fatigues de l’étape. Mais ce n’est là qu’une partie de l’effort qui doit nous permettre de joindre l’ennemi. Les troupes ont été prévenues de faire provision d’eau, car les premiers puits sont à Sidi bou Othman: nous ne les atteindrons que demain vers midi, et il faudra en déloger la harka. La victoire seule peut nous permettre de boire. Les bidons sont remplis; le convoi fait le plein des tonnelets, précieuse réserve; les animaux sont abreuvés.

Tout cela s’est passé avec une rapidité extrème. Et la colonne peut repartir à deux heures par une chaleur torride, pour arriver à la nuit tombante à Nzalat et Adem, à trois lieues au sud de Ben Guérir. Rien n'apparait derrière les haies d’épines qui entourent le douar; aucun drapeau blanc n’est hissé; les habitants sont passés à l’ennemi.

Cet après-midi, l’avant-garde a essuyé des coups de feu de deux cavaliers. En dehors de ces hommes nous n’avons rencontré personne pendant la marche. Aussi loin que le regard pouvait se porter, rien ne se mouvait dans cette plaine uniformément plate; l’horizon était vide jusqu’à la ligne bleue des monts Djebilet, où le marabout de Sidi bou Othman indique de sa tache grise l’emplacement du camp ennemi.

L’unique puits de Nzalat el Adem a cent pieds de profondeur. La flaque d’eau boueuse qui apparaît au fond est vite asséchée, et les hommes qui ont l’imprudence de vider leur bidon pendant l’étape se pressent autour du trou béant; il s’en retournent tout déconfits, aussitôt remplacés par d’autres qui s’obstinent, bien que prévenus, à descendre leur seau avec des cordes et des ceintures nouées bout à bout. Ils ne remontent qu’un peu de vase ! Les sentinelles débordées sont impuissantes à empêcher ces inutiles et lamentables essais. Nous ne sommes plus qu’à quelques heures de l’ennemi. La rencontre aura lieu demain. L’armée d’El Hiba, quatre canons, dix à quinze mille fantassins et cavaliers, commandée par le khalifat M’Rebbi Rebbo, serait retranchée dans les rochers en avant de la montagne qui barre l’horizon. Nous repartirons à minuit, de façon à combattre au jour. La colonne, bien qu’alourdie par son convoi, aura accompli ce tour de force de parcourir soixante-quinze kilometres en vingt-quatre heures.

6 septembre – Le départ n’a pu avoir lieu qu’à deux heures du matin, retardé par l’obscurité et par la fatigue des troupes, qui n’ont dormi que quelques heures au cours des deux dernières nuits. Silencieuse, la colonne s’avance en bon ordre, dans la nuit, vers le redoubtable inconnu. Aucun bruit ne s’élève que le roulement sourd des canons sur le sol pierreux de la plaine déserte. Nous sommes tout près de l’ennemi; notre marche est connue de lui et pas un coup de feu ne retentit. Ce lourd silence persistant est plus impressionnant que le sifflement bref des balles.

Une inquiétude nous prend. L’ennemi aurait-il fui, ou, renonçant au terrain choisi pour la lutte, nous attendrait-il sous les murs de Marrakech, et notre effort, si rude déjà, devra-t-il être repoussé à la limite des forces humaines ? Devrons-nous livrer combat à la fin d’une journée, après une nouvelle et épuisante étape ?

Le temps a manqué hier soir pour distribuer l’eau aux troupes; au lever du jour, l’ennemi n’étant pas encore en vue, le colonel Mangin, profitant d’un creux de terrain, arrêta la colonne le temps nécessaire pour permettre aux hommes de remplir leurs bidons aux tonnelets du convoi. La réserve disparue, nous n’aurons plus d’eau qu’à Sidi bou Othman, dans le camp de nos adversaries. Les tonnelets ont été rapidement vidés, et les seaux qui circulent dans les rangs sont vite à sec. L’opération n’aura pas retardé beaucoup la colonne.

Celle-ci a pris pour le combat une sorte de formation en carré. Le groupe du lieutenant-colonel Savy, chargé de protéger le convoi, le garde sur ses flancs et arrière. La masse de manoeuvre du lieutenant-colonel Joseph, en se déployant, a formé la face avant, ligne mince de tirailleurs à quelques pas d’intervalle, derrière laquelle, à la disposition du colonel Mangin, sont les réserves d’infanterie et de cavalerie en petits groupes parallèles dans le sens de la marche. Toute l’artillerie, sauf une section à l’arrière, est placée derrière les tirailleurs, prête à soutenir par son feu sur l’ordre du commandant de la colonne.

À peine nous sommes-nous remis en route, que la harka est aperçue par l’avant-garde: “Plusieurs milliers de cavaliers et piétons en bataille dans la plaine”, signale le laconique billet au crayon envoyé par l’officier qui marche avec les éclaireurs. Une masse grouillante de quinze mille burnous blancs s’avance en effet à notre rencontre sur un front de plus d’une lieue; des drapeaux aux couleurs éclatantes flottent sur les rangs profonds des fantassins et cavaliers; une épaisse poussière cache les dernières lignes. C’est l’ennemi, enfin! Et si bien groupé, si décidé à la bataille, si discipliné, qu’une émotion nous saisit où se mêlent la joie d’avoir à nous mesurer avec un pareil adversaire et la crainte de voir cette énorme masse enfoncer notre modeste carré et arriver jusqu’au convoi serré au centre du dispositif. L’ordre le plus parfait règne dans les rangs ennemis, que parcourent à cheval les chefs portant les ordres. De quel fanatisme a-t-on animé cette foule pour qu’elle ne tire pas ? Le soleil qui vient de se lever éclaire d’une radieuse lumière la plaine grise, la masse blanche de la harka et la barrière bleue de la montagne.

Le colonel Mangin impassible, confirme l’ordre de ne pas ouvrir le feu. Le spectacle de ces deux troupes qui s’avancent l’une contre l’autre, silencieuses, également animées du désir de vaincre, est impressionnant. Il semble qu’elles vont, sans tirer un coup de feu, en venir au corps à corps. Et la même crainte d’un dangereux abordage nous étreint et s’accroît à mesure que la distance diminue.

Mais soudain, les premiers coups de fussil partent des lignes ennemies arrivés à moins de quinze cent mètres. C’est pour nous un soulagement que cette fusillade qui trahit l’émotion de notre adversaire. Les balles pleuvent sur la colonne; elle continue à avancer, frémissante, mais sans tirer.

Et voilà que, sur un ordre bref, le canon donne le signal de la riposte. Les mitrailleuses crépitent; la fusillade déchire l’air. Nos obus éclatent dans les rangs, où ils provoquent des paniques. Cependant, courageusement, toute la lignée s’est élancée contre nous, cavaliers au galop, fantassins à toutes jambes. Les ravages de l’artillerie brise cet élan audacieux, qu’achève de désorganiser le feu ininterrompu de l’infanterie et des mitrailleuses. Nous voyons la masse ennemie hésiter, se disloquer, s’arrêter enfin et, derrière les fantassins qui ont pris position et tirent à outrance, la cavalerie se former docilement en épaisse colonne, étendards flottants, et s’écouler pour attaquer nos flancs. Mais les obus font des trouées sanglantes dans ces masses de burnous blancs qui défilent au galop.

Fuyant les tourbillons de fumée et de poussière où sifflent les éclats d’acier meurtrier,  les cavaliers s’échappent dans toutes les directions; chaque point de chute des projectiles devient un centre de dispersion. Et les partisans d’El Hiba, faisant prevue d’un extraordinaire courage, reviennent pour ramasser les blessés et les morts.

Le combat dure depuis deux heures et l’ennemi, qui a renoncé à l’assaut, n’abandonne pas la lutte et ne désespère pas de vaincre. Il a continué son mouvement en avant et gagné nos flancs à l’abri des crêtes. La colonne est maintenant entourée de toutes parts et fait feu sur les quatre faces où l’artillerie a été répartie. Le carré a stoppé pour mieux faire front à l’attaque; les balles pleuvent de plus belle; heureusement le convoi parqué au centre, auprès des réserves d’infanterie et de cavalerie, a pu être arrêté dans une légère depression qui le met presque à l’abri des coups.

Devant la violence de l’attaque, toutes les troupes ont mis la baïonnette au canon; exaspérées, elles brûlent de joindre l’ennemi. Sur notre flanc droit, des unités énervées se portent en avant à l’arme blanche, contre les cavaliers qui tourbillonnent et tirent à courte distance. Au galop, des officiers d’état-major arrivent sur la ligne pour contenir cette ardeur, afin de conserver à nos formations la rigoureuse ordonnance qui nous permet de résister à cette formidable étreinte. Le moment n’est pas encore venu de donner l’assaut.

6septembre12-Mangin Et notre carré, énergiquement poussé par son chef, reprend sa marche en avant sans cesser de combattre. L’artillerie et les mitrailleuses, avançant par bonds à l’intérieur des lignes, innondent de projectiles les fantassins qui nous barrent la route des puits. L’artillerie a dans cette plaine nue un merveilleux champ de tir, où l’ennemi commet l’imprudence de demeurer massé; les obus explosifs trouent les rangs épais. Le tir rapide par fauchage sème la mort, la terreur et la débandade parmi nos adversaires; leur artillerie, commandée par un renégat espagnol, tire mal; ses projectiles éclatent trop haut ou tombent dans le carré sans éclater. Seules les balles nous causent quelques pertes; mais le feu de l’infanterie hibbiste, maintenue à bonne distance par nos canons, ne saurait être très efficace. À l’arrière-garde, pourtant l’ennemi est devenu si ardent qu’il faut le repousser à la baïonnette.

À neuf heures, le colonel Mangin juge le moment venu de porter à l’ennemi un coup hardi pour le démoraliser. Il n’y a pas un instant à perdre. Les nuages de poussière qui s’élèvent du camp de la harka où les tentes sont encore dressées font craindre que les partisans d’El Hiba ne commencent à plier bagage. La cavalerie, jusqu’alors inemployée, sort du carré et se forme sur trois lignes pour la charge. Toute la colonne suit du regard avec émotion l’audacieuse manoeuvre qui va décider de l’affaire. Partisans et goumiers marocains, spahis algériens, chasseurs d’Afrique français, se placent comme à l’exercice, mettent sabre ou carabine au poing, et bientôt sous le commandement du capitaine Picard, s’ébranlent résolument en bel ordre, au trot, puis au gallop, dans un élan superbe vers le camp ennemi apercu à une lieue de là. Cette masse de quatre cents chevaux s’abat comme une trombe au milieu des tentes, malgré les coups de feu des défenseurs. Cent fantassins et cavaliers sont sabrés, deux canons, des caisses d’obus et de cartouches, deux étendards sont pris, le camp enlevé.

Les cavaliers enthousiasmés, brandissent leur sabre rouge de sang. Une partie de l’artillerie s’est élancée au trot, suivie de la compagnie sénégalaise montée, pour appuyer ce magnifique mouvement. L’ennemi, démoralisé par cette attaque impétueuse, s’enfonce dans les monts Djebilet qui bordent les puits; nous le voyons gravir les pentes en colonnes épaisses et disparaître par les cols qui conduident vers le sud.

Cependant le carré, toujours combatant, surtout à l’arrière-garde où continue à peser l’effort du reste de la harka, poursuit sans arrêt sa marche plus lente; il se dégage peu à peu. L’adversaire renonce vers dix heures trente à la lutte. Le gros de la colonne vient rejoindre vers onze heures la cavalerie et son soutien au camp que jonchent les tentes et les approvisionnements de nos adversaries. Ce ne sont que tapis, samovars, sacs de sucre et de thé, caisses de bougie, vêtements et vivres de toute sorte.

Malgré les rigueurs d’un soleil ardent, la sueur qui trempe les vêtements et brûle les yeux, la poussière aveuglante qui s’élève de ce camp souillé par le séjour de la harka, la fatigue qui endolorit le corps après ce rude effort, les troupes sont enthousiasmées par le succés, mais la gloire ne saurait étancher la soif, et les corvées d’eau se ruent aux puits, heureusement nombreux et peu profonds.

Le combat est terminé. Grâce à la discipline des troupes et aux formations larges conservées au cours de la lutte, nous n’avons eu que deux hommes tués et vingt-trois blessés; cinquante chevaux et mulets sont également hors de combat. L’ennemi avouera la perte énorme de deux mille hommes, y compris ceux morts d’épuisement pendant la ruée en déroute folle vers Marrakech. Quel effondrement pour ces malheureux ! El Hiba, disent les prisonniers et les blessés, leur avait affirmé que nos fusils ne partiraient pas et que nos canons chanteraient la gloire d’Allah. Des enfants, des vieillards étaient venus au combat; certains n’avaient pas d’armes et portaient des bâtons pour assomer les Infidèles; d’autres avaient des cordes à leur mettre au cou, puisque la vengance d’Allah devait les livrer sans défense aux Croyants.

En nous voyant avancer sans tirer au début du combat, ils avaient cru à la réalisation de leur rêve. Portés par la foi, ils avançaient en bon ordre en murmurant le saint nom d’Allah et celui de Mahomet son prophète. Ils se sentaient sûrs maintenant de la victoire. Malgré la recommandation qui leur avait été faite de ne pas tirer, quelques-uns, dans leur hâte de sacrifier à Dieu ces chrétiens, avaient ouvert le feu, entraînant celui de toute la ligne. Et la mehalla française enchaînée ne pouvait répondre. Mais soudain une pluie d’obus et de mitraille s’était abattue sur les partisants d’El Hiba; c’était comme un vent de feu qui passait sur leurs rangs. Des nuages jaunes, acres et stupéfiants naissaient au choc des obus; alors tous, désespérés, se jettèrent en avant…

Notre infanterie, privée de sommeil, est épuisée; elle ne saurait poursuivre le succés sans avoir pris un repos indispensable; il est impossible de songer à lui demander cet effort.  Après le combat, les hommes n’ont même pas pu boire à leur soif, car la mehalla a tari les puits de Sidi bou Othman, et l’eau ne revient que lentement. Le soleil ardent ajoute aux fatigues de la lutte. Il faut pourtant profiter de cette brillante victoire et, par une active poursuite, enlever à l’ennemi la possibilité de se reformer. Le colonel Mangin constitue un détachement léger qui prend, à trois heures de l’après-midi, la trace des fuyards; un escadron de spahis, un escadron de chasseurs d’Afrique, une compagnie de Sénégalais montés, une section d’artillerie de 75, deux goums marocains à cheval, en tout six cents cavaliers et une ambulance, sous les ordres du commandant Simon, se mettent hardiment en route sur Marrakech. Il s’agit d’y arriver avant la nuit, de bousculer l’ennemi pour activer sa retraite, l’empêcher de se ressaisir et achever de le démoraliser. À la faveur de cette débâcle, nous essaierons, avec l’appui qui nous est favorable, de soulever la ville contre El Hiba afin de délivrer de ses mains les prisonniers français.

Des lettres de menace, confiées à des courriers auxquels nous promettons de fortes récompenses s’ils accomplissent leur mission, nous précèdent à Marrakech à l’adresse des grands personnages: “S’il tombe un cheveu de la tête de nos compatriotes, la population sera passée au fil de l’épée, la ville sera rasée; là où il y a des palais, il ne restera que des ruines, et le châtiment sera tel que tout le Maroc en tremblera.”

Voici les avant-postes franchis et les dernières sentinelles sénégalaises disparues; notre petit détachement s’enfonce dans la montagne.

La route que nous suivons entre les crêtes rocheuses est couverte de bagages abandonnés. Dans la précipitation de la fuite, l’ennemi a jeté ses tentes et tout son matériel, lanternes, vêtements, nattes; des sacs éventrés laissent échapper des provisions, pain, farine, orge et blé; des charges entières sont abandonées. Des animaux blessés ont été abattus. Nous rencontrons les corps déjà gonflés de chevaux forcés, aux membres raidis.

La traversée des Djebilet que nous redoutions paraît tout d’abord se passer sans incident. Nos yeux fouillent en vain les rochers qui surplombent le passage. Notre esprit est tendu vers l’attente des coups de feu qui vont partir, qui doivent partir. Le pays désert semble être abandonné par l’ennemi. Mais soudain, à la sortie de ces montagnes, au marabout de Bou Kricha, une centaine de cavaliers nous barrent la route de si près que nous croyons avoir affaire à des contingents amis. Brusquemment, du haut de leurs chevaux, les voici qui échangent des coups de fusil avec les goumiers Marocains du lieutenant Britsch. Nous sommes maintenant fixés sur les sentiments de nos gaillards, qu’une énergique fusillade disperse.

À la descente des derniers contreforts, les coups de feu reprennent et nous tuent trois chevaux; nous nous dégageons rapidement par l’énergique entrée en action d’une partie de notre cavalerie;  appuyée par le canon, elle escalade résolument les hauteurs et déloge l’ennemi des positions qu’il occupe.

Nous poursuivons notre route pendant que les obstinés montagnard continuent à tirer, du haut de leurs rochers pelés, sur le détachement maintenant hors de portée.

Le sort en est jeté! Nous sommes coupés de la colonne par la montagne qu’occupe l’ennemi. Il n’y a plus qu’à marcher carrément de l’avant. Au loin, la tour de la Koutoubia émerge de la masse grise indistincte des palmiers. C’est Marrakech, la capitale du Sud. Y entrerons-nous facilement ? Des nuages de poussière s’élèvent dans la plaine immense et caillouteuse qui s’étend devant nous. Est-ce l’ennemi en fuite? La harka qui s’est reformée revient-elle sur ses pas pour nous livrer combat, ou sont-ce simplement des tourbillons soulevés par le vent? Notre marche rapide nous fixera bientôt.

Mais de nouveaux incidents nous retardent encore. Un sergent tombe, frappé d’un coup de chaleur; il faut le soigner et le placer sur un caisson. Par trois fois, l’artillerie doit s’arrêter pour remplacer des roues qui se brisent; à la troisième, nous n’en avons plus de rechange. Il nous faut abandonner un caisson auquel nous avons dû emprunter une roue. L’entrain de tous est admirable. Les artilleurs du lieutenant Duhautois s’acharnent au travail pour abréger la durée de ces arrêts malencontreux. Les Sénégalais du peloton monté ont vidé le caisson, pris chacun deux obus sous le bras et conduisent les chevaux par la bride. Nous devons renoncer à marcher rapidement. Nous continuons par la plaine déserte; le seul indigène que nous ayons rencontré a été gardé comme otage; il dit que les troupes d’El Hiba tiennent le pont du Tensift.

La nuit est tombée depuis longtemps quand nous distinguons les premiers palmiers; voici une nappe d’eau, à quelques centaines de mètres seulement de l’oued Tensift, disent les guides. Les feux qui brillent dans la palmeraie sont sur l’autre rive. Chevaux et hommes se jettent assoiffés dans l’eau boueuse de l’étang.

Un envoyé des notables de Marrakech nous rejoint ici. Le pacha Driss Menou, le caïd El Ayadi et les caïds El Hadj Thami Glaoui et Si Madani Glaoui nous font dire que, dès l’apparition de notre colonne, ils attaqueront El Hiba, l’empêcheront d’emmener ou de massacrer les prisonniers et se saisiront de sa propre personne.

Parvenus à l’oued Tensift à huit heures du soir, au lieu de cinq heures comme nous le prévoyions, il est trop tard pour tenter quelquechose; une affaire de nuit non concertée avec nos amis de la ville ferait tout échouer. Le commandant Simon décide d’exécuter demain matin un coup de main sur le palais du Dar Maghzen occupé par El Hiba. Le courier des notables est renvoyé à Marrakech pour les prévenir et assurer leur participation au mouvement; il doit venir nous trouver demain à l’aube. Le carré est formé tant bien que mal dans la nuit noire.

Nous nous étendons sur le sol sans dîner, car nous n’avons ni vivres ni bagages. Nos selles nous servent d’oreillers. Mais comment prendre du repos?

La fraîcheur de la nuit dans cette vallée, la course des chevaux échappés dans notre étroit carré et nos préoccupations sur le sort de nos compatriotes nous empêchent de goûter le sommeil profond que nous vaudrait en tout temps notre fatigue.

7 septembre – L’homme est revenu dans la nuit avec une lettre. Le pacha Driss Menou promet de nous aider. Il nous demande de tirer le canon pour annoncer notre mouvement; il nous conseille d’éviter la porte Bab Khemis, tenue par les gens d’El Hiba, et de nous présenter devant Bab Doukkala, que ses hommes, prévenus par ses soins, nous livreront; par là nous aurons accès facile dans la ville.

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L’aube tant attendue se lève; la colonne est prête depuis longtemps. Nous tirons deux coups de canon en signal et, précédés du courrier qui nous sert de guide, nous nous mettons en marche vers la porte des Doukkala, que le pacha a promis de nous ouvrir. Cette solution offre l’avantage de nous faire passer l’oued Tensift à gué, de nous acheminer vers la ville par un terrain relativement découvert; nous éviterons ainsi la traversée de la palmeraie dense, favorable aux embuscades, et celle du pont portugais (El Kantara) qui, mal entretenu, serait difficile pour nos canons. Les environs du pont gardés par l’ennemi sont, paraît-il, coupés de haies de cactus, de murs de clôture et de bois épais de dattiers, où nos adversaries pourraient nous arrêter longtemps.

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Nous prenons donc la route proposée par le guide. L’artillerie avance avec peine dans ce terrain raviné. Les berges abruptes de l’oued Tensift retardent encore notre marche; les chevaux boivent à longs traits l’eau peu profonde, qui coule fraîche et claire sur de petits galets ronds. Derrière nous, sur la rive que nous venons de quitter, plusieurs centaines de cavaliers et fantassins en formation de combat s’avancent contre notre colonne. Nous nous hâtons vers la ville sans nous laisser arrêter par eux.

Nous voici dans la palmeraie. Nous côtoyons les jardins enclos de murs d’où émergent les feuillages des grenadiers, des oliviers, des orangers et des figuiers. La piste longe des potagers soigneusement irrigués; l’eau court entre les carrés verts plantés de légumes; ce ne sont que poivrons, aubergines, courges, oignons, pastèques et citrouilles. Les champs de menthe répandent un parfum exquis et pénétrant.

Au loin dans la direction de la ville, la fusillade crépite. Sans doute le combat est-il engagé entre les fidèles du sultan Moulay Youssef et le parti d’El Hiba! Pour encourager nos amis dans leur lutte, nous tirons deux nouveaux coups de canon. Les obus envoyés à  6000 mètres doivent éclater au delà des remparts après avoir sifflé au-dessus des terrasses.

Nous reprenons aussitôt notre marche. La fusillade a cessé. Nos amis sont-ils vaincus ? Personne ne vient à notre rencontre. Ce manque de nouvelles devient inquiétant. Quel est le sort de nos compatriotes prisonniers ? Question angoissante s’il en fut ! Il nous tarde d’arriver à la porte des Doukkala.

Enfin, nous voici sous les murs, que défendent des bastions carrés et des créneaux; de nombreux Marocains les garnissent. Aucun coup de feu ne nous accueille, bien que les canons de fusil brillent sur les remparts. Nous nous reprenons à espérer.

Au tournant d’un haut monticule de terre noire, apparaît un groupe qui s”avance vers nous. C’est une députation; le sous-lieutenant Kouadi qui la dirige nous remet une lettre du commandant Verlet Hanus. Hourra ! Les Français sont sains et saufs. Nos coups de canon tirés à l’aube ont été entendus par toute la ville de Marrakech.  On a vu passer au-dessus de la ville les obus “gros comme des chevaux et rouges comme du feu”. El Hiba a pris la fuite, attaqué à ce signal par les partisans des caïds fidèles au sultan Moulay Youssef qui nous avaient promis leur appui.

Pour suivre les conseils du commandant Verlet Hanus, qui estime la traversée de la ville dangereuse, nous évitons d’entrer à Bab Doukkala.

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La colonne contourne les murailles et pénètre dans le quartier sud par la porte Bab Rob. Les troupes sont installées dans une cour du Dar Maghzen. Le pacha Driss Menou nous y rejoint et nous apprend que nos compatriotes sont dans le palais du Glaoui. Nous partons au galop à travers la ville vers la demeure d’El Hadj Thami. Les habitants, tous en armes, s’effacent contre les murs sur notre passage. Nos chevaux franchissent à toute allure les canaux et les frondières. Enfin voici la maison d’El Hadj Thami; nous sautons à terre. Dans le palais somptueux du Glaoui, nos compatriotes procèdent à une toilette que leur détention les obligea à négliger; le consul fait disparaître laborieusement une barbe longue de trois semaines. L’émotion met une larme aux yeux de tous.

Les effusions ont fait place au récit. Après le départ des différents ressortissants des pays européens, les Français ont essayé d’organiser la résistance à l’aide du Tabor et des contingents fournis par les grands caïds,  M’tougui et Glaoui, et le pacha Driss Menou. Mais la harka ainsi formée aux portes de la ville, pour en defendre l’entrée au Prétendant, a fait défection la veille de l’arrivée de ses troupes. Les Français ont alors songé à partir pour la côte. Accueillis à coups de fusil à la sortie de la palmeraie, abandonnés par leur faible escorte, ils durent rentrer en ville et se réfugier chez le M’tougui. Le lendemain, le Prétendant faisait son entrée à Marrakech. Nos compatriotes préférèrent à l’hospitalité du M’tougui celle offerte par le Glaoui, dans le palais duquel ils se transportèrent. Invités par El Hiba à se rendre, jugeant impossible une longue résistance chez le Glaoui, ils se firent conduire chez El Hiba, au Dar Maghzen, où le Prétendant les emprisonna. Le Glaoui fut libéré le lendemain et les Français demeurèrent au secret. Pendant vingt jours, tenus à l’écart de tout ce qui se passait à l’intérieur, ils ne virent même pas le Prétendant qui refusait de les recevoir. En dehors de leur geôlier, la seule personne qu’ils voyaient était un homme d’El Hadj Thami, chargé par le caïd de leur apporter leur nourriture. C’est par cet homme qu’ils réussirent à nous faire parvenir quelques courts billets cachés dans des étuis de cartouche et rédigés en français, mais écrits en caractères grecs ou allemands (gothiques); il fallait éviter, en cas de surprise, l’indiscrétion des juifs et d’un renégat espagnol de l’entourage d’El Hiba, qui pouvaient connaître notre langue.

C’est le maréchal des logis Fiori, resté chez El Hadj Thami à l’insu du Prétendant, qui a combiné l’attaque du Dar Maghzen par les partisans d’El Hadj Thami, de Si Madani Glaoui, d’El Ayadi et du M’tougui. Les prisonniers n’ont rien su de tout ce plan, ils venaient le matin de recevoir la visite du geôlier qui s’excusait de leur prendre leur tapis pour le donner à un malade; l’homme en se retirant dit tout bas au consul: “Que feras-tu pour le Sultan s’il vous laisse la vie sauve, à toi et à tous tes compagnons ?” Le geôlier sortit précipitamment sans attendre la réponse. Un grand bruit se fit entendre, la porte s’ouvrit de nouveau et les cavaliers du pacha Driss Menou firent irruption dans le cachot, en criant aux prisonniers: “Vous êtes libres!”

Mais il faut s’occuper du présent. Vers dix heures laissant les rescapés dans leur demeure, je traverse la ville avec un homme d’El Hadj Thami pour aller voir du haut des remparts si la colonne approche. Elle n‘est pas signalée mais le bruit court que des coups de fusil et de canon s’entendraient du côté du Tensift.  ( la suite sera publiée le 22 septembre prochain et présentera les jours de liesse qui ont suivi avec l'entrée du Colonel Mangin dans la vile le 9 septembre et la venue à Marrakech de Lyautey puis du Sultan Alaouite Moulay Youssef)

Les illustrations proviennent de clichés du photographe Ernest Michel et de collections particulières.

Nous découvrons par ce témoignage exceptionnel la performance énorme réalisée par les hommes du colonel Mangin, sur ce qu'ils ont endurré et ressenti, avec des précisions sur le rôle particulier de certaines personnes, non seulement ceux des dirigeants, mais aussi d'acteurs peu connus, comme le maréchal des logis Fiori, le sous-lieutenant Kouadi, le cuisinier Baba Traoré,... Les partisans d'El Hiba ont montré aussi beaucoup de courage, mais ils avaient été trompés par leur chef et mal dirigés par son nouveau khalifat inexpérimenté. Le pacha de Marrakech était à l'époque Driss Menou, même s'il n'avait pas démérité, un autre que lui avait fait mieux. Le 7 septembre le nouveau pacha de Marrakech fut El Hadj Thami el Glaoui.