Les Années Heureuses.

RÉCITS DE SOUVENIRS PAR MAURICE CALAS

OÙ IL EST REPARLÉ DU GUÉLIZ, DE SA GARE FERROVIAIRE, DES PLANS DE 1930 ET DE LA VOIE DE 60

P1070803L’été à Marrakech Guéliz était d’un calme reposant, mais il fallait se protéger de la chaleur brûlante de la journée; elle obligeait bêtes et gens à se tenir à l’ombre d’un mur par 41/42 °,  ou mieux à s’enfermer au frais tout relatif des maisons européennes, car malgré tous les subterfuges pour conserver à l’intérieur le peu de  fraîcheur que la nuit précédente avait apportée, on s’estimait heureux  quand on avait 27/28 ° à l’intérieur.

Un lampadaire d'une rue du Guéliz aujourd'hui, comme autrefois.

Nous étions en Août 1954, Par chance j’avais obtenu mon congé de climat pénible en juillet ce qui était tout à fait exceptionnel pour ne pas dire impossible,  j’avais passé ces 21 jours au stage d’alpinisme du SJS - Service de la Jeunesse et des Sports, entre l’Ouka, Tachdirt, Imlil, le Toubkal et le Tazrrarth, j’étais en pleine forme, il est bien connu que quelques semaines à plus de trois mille mètres vous donnent du  tonus. Mes parents étaient en congés en France pour deux mois ; pour les repas j’étais en pension chez ma tante qui me nourrissait de salade de tomates poivrons etc et .. et.. tous les jours d’un beefsteak ou d’une entrecôte d’au moins  trois cent grammes ; de plus j’avais toute la maison pour moi, le rêve, ou presque.. Malheureusement il n’y avait pas un seul copain à l’horizon, à croire que tous s’étaient donnés le mot pour fuir en ce mois d’Août ;  et de plus, j’étais promu à la garde du domicile et des deux setters du paternel qu’il fallait garder en bonne forme pour la prochaine saison de chasse; aussi tous les jours j’allais à la boucherie Van-Houtegen leur acheter un kilo de foie ou de poumon  de cheval, voilà pour la nourriture et pour l’exercice chaque fois que je le pouvais je les emmenais courir soit dans la palmeraie, soit dans l’hivernage, mais tous les soirs il fallait leur faire un tour de Guéliz, sinon ils venaient réclamer la ballade, jusqu’à ce que, excédé,  je prenne le fouet, signe qu’ils allaient sortir,  alors ils piétinaient devant le portail jusqu’à ce que je leur permettent de faire un cent mètre dans la rue ;  par bonheur ils obéissaient au moindre coup de sifflet aigu et discret que je  soufflais entre mes incisives  comme mon père me l’avait appris.

 Ce soir là, vers minuit, et  pour éviter une course aux chats qui envahissaient les alentours du marché, je descendais la rue Orthlieb parfaitement déserte, laissant les deux chiens vaquer de droite à gauche, renifler les poubelles et saluer les arbres comme font tous les chiens.  Au croisement avec l’avenue Landais, j’ai  aperçu  venant  vers moi un homme qui promenait  aussi son chien, ils arrivaient de la rue du Commandant Humbert. Le lampadaire de la rue Orthlieb était éteint, certainement l’ampoule avait été bousillée par un coup «d’estac ». je me trouvais donc dans l’ombre et pour éviter toute rencontre hasardeuse entre chiens j’ai rappelé les miens que j’ai prudemment attachés à la laisse.  En face, en pantalon et chemisette,  l’homme avançait à pas tranquilles laissant son  magnifique Pointer arroser de quelques petits jets précipités les troncs d’arbre et les angles de porte ;  arrivé au croisement le Pointer pour continuer sa méticuleuse opération d’arrosage a levé la patte sur le pilier d’angle de la propriété Vallier, un mètre plus loin sur le pied du lampadaire, qui éclairait le croisement d’une lumière jaunâtre, à peine avait-il levé la patte, qu’il a poussé un cri déchirant, inhumain (c’était le cas),  d’animal  blessé;  un cri à vous glacer le sang dans les veines, et le voilà parti ventre à terre vers la place de l’Horloge hurlant une infinité de Kaïe,Kaïe,Kaïe bien connus des dessins humoristique ; sauf que son maître parti à sa poursuite en criant de toute la force de ses poumons « viens ici…. viens ici… » n’avait pas envie de rire. Le pointer a traversé la place comme une fusée poussant ses cris de douleur et de peur sous les yeux surpris et étonnés des clients qui prenaient un frais relatif en sirotant une bière glacée à la terrasse du café des Négociants. Les cris de l’animal se sont rapidement perdus quelque part du côté des maisons des CFM à l’autre  extrémité de l’avenue.   Quand à son maître arrivé à bout de souffle aux abords de la place, je l’ai aperçu abandonnant la poursuite avec sagesse, se diriger les bras ballants vers la terrasse  des « Négociants ».

Curieux, tenant mes chiens fermement, je me suis approché du lampadaire, un  léger grésillement m’a tout de suite confirmé, qu’il y avait  là une fuite de courant et levant les yeux...

Avenue_Landais_Calas_9079L’avenue Landais- en direction de la place de l’horloge (la 3° auto à gauche est garée au croisement avec la rue Orthlieb)

...j’ai vu que l’isolateur en verre avait disparu et que le fil reposait sur la ferraille, heureusement tout était sec et le courant n’était que de 110Volts….mais tout de même çà secoue bien un bonhomme et  encore  plus un chien.

Rabat - Marrakech et la surprise du train électrique, du Far-West marocain

Comme je l’ai déjà dit ailleurs, dans les années 49/50 j’étudiais à Rabat la téléphonie et tout ce qui s’en approche à l’institut des hautes études de la capitale où l’administration des PTT avait une grande salle de cours réservée. Après quelques péripéties, une manifestation prudente et  une phrase brève  mais énergique de notre porte parole au directeur du personnel, le petit père Santoul (DRH dirions-nous aujourd’hui ), l’administration dans un geste de bienveillance compréhensive envers les élèves mariés (la majorité) et tenant compte de l’éloignement de leur foyer, 300 à  660 km pour certains ; donc l’administration toujours soucieuse du bien être des agents de l’état (Ce n’est plus le cas aujourd’hui, voir France  Telecom qui n'est d'ailleurs plus un service de l'état)  à bien voulu accorder à chacun une réquisition de transport en seconde classe auprès des CFM (Ce qui ne lui coûtait pas une fortune, puisque, entretenant les lignes téléphoniques de la dite compagnie, elle déduisait le  montant des transports de ses factures) ces bons étaient  valables pour un week-end tous les quinze jours. Exceptionnellement un samedi sur deux (on nous l’avait bien fait remarquer) les cours se termineraient à midi. La lutte syndicale en métropole n’avait pas encore obtenu la semaine de quarante heures, qui ne viendra que  quelques  années plus tard ; aussi pour les plus éloignés qui allaient vers l’est,  il fallait faire Fissa pour attraper le train d’Algérie qui s’arrêtait vers 12h15 ;  par bonheur pour mes condisciples la gare n’était pas très éloignée. Pour ma part j’avais un train vers 14h et quelques choses avec correspondance à Casablanca pour Marrakech vers 16h qui m’amenait à destination vers 20h et des poussières.

 Je ne me souviens plus à quelle occasion les cours s’étaient terminés le vendredi, j’avais donc quitté la capitale tôt le samedi matin  par le train de nuit qui arrivait d’Alger ; pour être sur de ne pas rater celui de Marrakech, qui partait vers midi si je ne m’abuse. Ce train suivait la côte, et par endroit on apercevait l’océan mais j’aimais autant regarder le relief tourmenté du coté de la terre au passage des oued Cherrat, Néfifik ou Melah ; il  filait à 100 à l’heure et si je me souviens bien il s’arrêtait quand même à  Bouznika et Fédala. 

93A87825_45F5_4995_A561_6C495229A25CÀ Casa   après une ou deux heures d’attente, impatient,  je grimpai dans un wagon  pour MRK. Tout le long du voyage je ne me lassais jamais de regarder le paysage qui défilait sous mes yeux ; la  plaine verdoyante près de l’océan laissait peu à peu la place à  des étendues qui semblaient  nues; on pouvait apercevoir par endroit dans un repli de terrain quelques arbres  une maison et un puits et plus souvent un troupeau de moutons dont je distinguais rarement le berger, certainement allongé à l’ombre derrière une touffe de jujubier ou plus rarement debout appuyé sur son bâton ;  ce train délaissait les petites gares, comme  Bou-Skoura ou Nouasseur. Après un bref arrêt à   Beer R’chid, un autre à  Settat,  il ignorait Khemisset et entreprenait de descendre  vers la vallée de l’Oum-Er-Rbia qu’il traversait sur un pont passerelle dans un bruit de roulement infernal, puis s’arrêtait quelques instants à Mechra Ben Abbou (alt 250m)         

Calas_train_electriqueAprès une longue et pénible montée, la BB électrique des CFM se retrouvait sur la plaine  mouvementée et peu cultivée  des Rehamna (alt 500m) et après avoir traversé les crêtes rocheuses du massif schisteux des Skhours, elle filer vers Ben Guérir à environ 60 km.

Toute cette région jusqu’à Sidi Bou Otmane 40 km plus loin, était quasiment désertique ; en été des mirages trompeurs faisaient apparaître des lacs bordés de  palmiers et quelques fois un groupe de deux ou trois maisons que l’on aurait jamais atteint si on avait voulu s‘y reposer à l’ombre.  De Ben Guérir à Sidi Bou Otmane la voie est rectiligne et plate  sauf un petit crochet pour passer à proximité de  douar Rhirat, quatre maisons au milieu de nulle part ou s’arrêtait le train de nuit, je n’ai jamais su pourquoi ; de la on apercevait sur la gauche le point culminant des Djebilettes (-tte pour la prononciation), le djébel Tekzim 1058 m. (Différentes  chroniques marocaines disent que ces montagnettes étaient encore couvertes de forêts au XIII ou XIV ième siècle) ; en 1949 avec des colorations grises et violettes elles avaient un aspect plutôt lunaire, sillonnées de nombreux oueds secs et caillouteux domaine des scorpions, serpents et lézards de tous genres, elles faisaient le plaisir des entomologistes, des  prospecteurs et des explorateurs novices qui pouvaient y découvrir la joie et les appréhensions de la solitude.

Avant Sidi Bou Otmane (alt 500m) les rails faisaient une grande courbe vers la droite pour passer sous la route et une autre vers la gauche pour éviter le village, (à un ou deux km de la gare vers l’est au débouché de l’oued Allouf, existait encore en 1958 la ruine d’un barrage construit par les romains (environ 80m de large sur 2 de haut), sur sa rive droite un ensemble de bassins de décantation dirigeait l’eau vers trois ou quatre citernes, dont une éventrée servait d’abri aux animaux, les margelles des puits en marbre de Carrare étaient exposées à MRK au musée de Dar Si Saïd)

De Sidi Bou Otmane, la BB et ses wagons attaquaient la montée de cinq km qui les amenait au col à 640 m, où elle retrouvait son souffle en repassant cette fois au dessus de la route, avant de  parcourir le paysage noirci  de la mine de graphite,  où le train soulevait des tourbillons de poussière noire et grasse qui s’infiltrait partout si on n’avait pas pris la précaution de fermer les fenêtres.

A partir de là, la BB fonçait dans la descente de 20 km qui la menait à Marrakech en zigzagant le long des pentes du djébel Ramram. Pour ce voyage le dernier wagon de la rame avait un balcon style Far-Ouest que j’avais occupé accompagné de deux ou trois autres  passagers, pour jouir du paysage sans limite. Dans les courbes je me remplissais les yeux de la vue sur la plaine du Haouz avec au loin la palmeraie d’où émergeait la Koutoubia sur fond d’Atlas enneigé ; image à jamais gravée dans ma mémoire.

Calas_Atlas_Marrakech (Altitude 482m) et le Haut Atlas à droite (Le Toubkal 4165 m) vue prise depuis le bastion disparu du Djebel Guéliz

  A l’abord du pont qui traversait l’oued Tensift le convoi freinait sérieusement  pour passer les dernières courbes ; le pont passé, il ralentissait encore à proximité de plusieurs passages à niveaux non protégés entourés de jardins et d’espaces verts ou quelques vaches faméliques  broutaient  l’herbe rase.  Justement au premier passage à niveau une ribambelle de petits bergers soulevant leur djelaba, offraient à la vue des voyageurs les attributs de leur masculinité naissante, l’un d’eux un peu plus âgé s’est approché des rails pour pisser dessus; mal lui en prit, car il reçut la décharge du courant de fuite, qui l' a interrompu dans son activité d'arroseur en lui faisant faire un cent mètre de record du monde terminé par des sauts de cabri, ce qui a déclenché l'hilarité des spectateurs au point que nous n'avons pas vu passer le petit bois d’eucalyptus  qui annonçait la proximité du terminus. http://www.canalblog.com/cf/my/?nav=blog.manage&bid=511371&pid=34306415_

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Plans de Marrakech Guéliz et Médina et Carte générale du MAROC de 1930

On remarquera sur le plan qui suit, le tracé de la voie de 60 du Guéliz à la Médina, cette voie de chemin de fer apparaît déjà sur une carte postale de 1919, elle faisait partie du premier réseau de voies ferrées construit pendant la guerre de 1914/1918  d’abord à des fins miliaire pour les besoins de la pacification et tout de suite pour l’expansion commerciale.

Le guide de 1930 indique que la voie ferrée à écartement normale (1m,43) était déjà en service et que les deux voies coexistaient ; toutes les deux fonctionnaient avec des machines à vapeur.  Pour la voie normale il y avait à l’époque un départ de Casablanca à 8h30 et le voyage durait environ 8h30 ; certainement parce que le convoi devait être constitué de wagons de voyageurs et marchandises et qu’il faisait escale dans toutes les gares. Le guide indique encore que le voyage Casablanca  Marrakech  par la voie à écartement de 60 cm n’était pas pratique car il se faisait en quarante huit heures.    

Calas_plan_gueliz_1930Ce plan fait apparaître, qu’ avant 1930 les grandes lignes du Marrakech moderne étaient prévues et tracées pratiquement tel que nous l’avons connu 25 ans plus tard, et je suis presque certain que le Marrakech des années 2000 a suivi les mêmes tracés

Le plan de Marrakech Médina de 1930 nous montre que contrairement à ce que nous pensions la ligne en voie de soixante centimètres d’écartement  n’avait pas son terminus place Djémaa el Fna. Elle remontait à partir de l’actuelle place du 16 Novembre sur le coté gauche de l’avenue Mohamed V suivait l’actuelle av Mohamedine et l’av Omanne Ftouaki  la gare se trouvait  dans un grand espace qui est devenu l’Arset el Maach à proximité de l’actuelle rue Touareg et de la place des Ferblantiers.

CALAS_PLAN_MEDINA_1930                       MARRAKECH MEDINA  Plan du guide Bleu de 1930                         

En agrandissant ce plan on remarque que le premier cimetière européen se situait prés de Bab Khemis  

Calas_carte_maroc_1930On voit que des cette époque un énorme travail avait été fait en 18 ans par LYAUTEY pour amener le pays vers l’ère moderne. Tous les grands axes sont tracés construits et goudronnés ainsi que les voies ferrées et le port de Casablanca crée et opérationnel.Merci à Maurice CALAS pour le récit de ses souvenirs, racontés avec le sourire et pleins d'enseignements sur le Marrakech des années 30 à 55. Ceux qui voudraient commenter ces souvenirs peuvent le faire dans les commentaires. Ceux qui auraient d'autres souvenirs à partager sur le blog peuvent les envoyer au webmaster par le lien "contacter l'auteur" en haut et à gauche de la page.