UNE MANIFESTATION NATIONALISTE EUT LIEU EN SEPTEMBRE 1937 EN MÉDINA

À L'OCCASION DE LA VISITE DU SECRETAIRE D'ETAT PAUL RAMADIER, ET À LA SUITE DE LA GRANDE SÉCHERESSE QUI TOUCHA UN MAROCAIN SUR QUATRE

MANGIN@MARRAKECH RAPPELLE CETTE PÉRIODE MARQUANTE POUR LA VILLE ROUGE ET LE MAROC

Le vendredi 24 septembre 1937 une manifestation nationaliste importante eut lieu en Médina de Marrakech.

Cette manifestation fut dispersée. Il y eut 30 arrestations et 12 condamnations à trois mois de prison. Le premier incident eut lieu à la sortie de la mosquée Ben Youssef où le sous-secrétaire d'Etat Paul Ramadier avait remis une importante aumône. Des jeunes nationalistes encourageant des miséreux secourus, (nombreux en Médina en raison de la sécheresse qui affamait le bled), provoquèrent un engorgement de la place, bloquant momentanément le trajet de Monsieur Ramadier. Il y avait parmi eux de nombreuses femmes avec enfants originaires des bleds du Souss venus pour recevoir des rations de vivres. Parallélement le poste de police voisin recevait des jets de pierres, sans qu'il y eut de blessés.

Par ailleurs, les témoins ajoutent que fait rare, une prière - La Fatiha - fut dite avec les fidèles de la Médersa ben Youssef en faveur de M. Ramadier et du général Noguès. Ceci n'avait plus été fait depuis la visite du président Millerand en 1922.

Dans l'Intransigeant du 27 septembre d'autres informations étaient révélées. Les commerçants des souks incités à fermer leurs boutiques ne l'avaient pas fait et n'avaient pas manifesté. Il y eut quand même plusieurs miliers de manifestants sur la place Djemaa el Fna, principalement des miséreux encouragés par un petit nombre de jeunes nationalistes.

Les douze condamnations à 3 mois de détention à la prison de Taroudant furent prononcées le lendemain matin. Ce qui provoqua une nouvelle manifestation plus petite (environ 600-700 personnes) venue par le derb Dabachi. Ils demandaient la libération des condamnés. Mais cette tentative de manifestation fut arrêtée et dispersée par le service d'ordre devant le souk aux roseaux

Les services de renseignements analysèrent ce qui s'était passé et notèrent la soudaineté de la manifestation comme dans plusieurs villes du Maroc, par exemple à Meknès trois semaines avant et Khemisset un mois après. Cette mobilisation a surpris et  montrait une réelle organisation des nationalistes. Les leaders nationalistes marocains ne sont pas originaire de Marrakech où Mohammed el Ouazzani est le plus influent. Allal el Fasi de son côté a une véritable emprise sur ses troupes, il exige le serment d'allégeance à sa personne. Les tracts maladroitement rédigés montrent des soutiens  de l'étranger. 

CETTE MANIFESTATION FUT PRÉCÉDÉE PAR UNE FAMINE PROVOQUÉE PAR LA SÉCHERESSE PARTICULIÈREMENT MEURTRIÈRE DANS LE BLED.

Le journaliste et écrivain Roland Dorgelès, de l’académie Goncourt, avait  fait une série d’articles sur la situation catastrophique des populations du bled seulement tois mois avant, en juin 1937. On remarquera son style d'écriture avec souvent des phrases sans verbe. 

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A travers le bled nu, calciné, torride, ils montent aveuglément vers le Nord, vers ces terres magiques ou les bêtes ont des sources et les hommes des moissons. (Photo-L'intransigeant) 

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LE SOLEIL QUI TUE – Un reportage au Maroc de Roland Dorgelès (juin 1937)

ILS SONT 800000 QUI FUIENT DEVANT LA FAIM

Le bled. Nu. Calciné. Torride. Sans une touffe d’herbe, sans l’ombre d’un arbre. D’immenses ondulations, de schiste, de sable et de caillasse déroulent leur mer à l’infini et le “chergui” qui souffle n’en trouble pas les vagues.

Quelle malédiction a condamné ces steppes à l’immobilité ? Rien qui frémisse. Pas un bruit. La suffocante rafale qui vient du désert ne trouve pas une branche à secouer. Pas un nuage à poursuivre. Ciel aride comme la terre.

À une heure, vers le Nord, c’est l’océan. Casablanca. Presque l’Europe. Une heure au Sud, Marrakech. Ses murs roses, ses palmes enchantées. Ici, le bled Rehamna, morne frontière d’entre deux mondes, avec des cactus en fascine et des remparts que les siècles ont taillé.

De loin en loin, une koubba gonfle sa coupole blanche, ainsi qu’un blockhaus. (N’y a-t-il pas des ossements plus difficiles à vaincre que des mitrailleuses ?). Les pentes sont des glacis, les ravins des douves, les jujubiers des chevaux de frises. Tout rappelle l’époque – il y a vingt-cinq ans – où El Hiba bravait ici nos troupes, avec ses méhallas à chameaux blancs.

LE SOL RESTE EN GUERRE

Que faire sur ces crêtes stériles, que combattre et mourir? La paix est venue, mais le sol reste en guerre. Éternellement.

Pas un herbage. Pas un puits. On dépasse une hutte primitive, derrière un mur de pierres sèches, et, dans la rigole d’ombre qui borde l’enceinte, un Arabe accroupi fredonne une chanson. D’autres indigènes suivent la piste, venant de nulle part, allant n’importe où. Secs comme leur terre, des loques flottantes et un baton. Puis à nouveau, la solitude. Du sable, des rochers, des cailloux…

Ce mauvais chemin tourne sans arrêt. Par paresse. Plutôt que d’escalader les côtes et descendre dans les creux. Il a le temps… Mais brusquement, il prend sa course et file droit. Nous arrivons à l’oued…

On dirait qu’il veut s’y plonger. S’étendre dans le lit, et boire. Amollir sa chaussée coriace. Faire de ses pierres un gué.

Pour nos yeux de voyageurs, ce n’est rien. Un flot d’eau trouble qui descend de l’Atlas, comme ces Chleuhs que nous croisons, et comme eux pressés de fuir. Il contourne les pitons , se glisse dans les brêches, passant si vite que la berge altérée ne peut se rafraichir. Il flaire l’océan, court du Nord à l’Est. Pas un roseau, pas un palmier pour le guider. Tout se ressemble sur ces plateaux schisteux.  Alors, il s’affole, tourne sur lui-même. Une rivière perdue. Comme on le dit d’un chien.

UN DOUAR D’AFFAMÉS

J’allais repartir en direction de Bou Laouane, quand j’aperçus, dans un repli, quelques chameaux qui broutaient. D’un bond je fus sur un tertre et je découvris le troupeau entier; celui que je cherchais. Un de ces douars d’affamés qui, depuis trois mois, refluent du Sud, poussant devant eux leurs moutons et leurs chèvres, traînant des vieillards chancelants et des enfants dans le dos des femmess qu’on trouve parfois morts à l’étape.

Ces Soussi étaient parvenus à se faufiler entre deux postes de refoulement, suivant de loin la côte, et ils montaient aveuglément vers ces contrées magiques que chantent leurs conteurs: les vallées où l’herbe verdoie en toute saison, où les bêtes ont des sources et les hommes des moissons. La Chaouïa, le Gharb, le Sebou.

Déjà, ils avaient franchi la zone maudite et se croyaient sauvés. Cet Oum er Rebia limoneux que je dédaignais d’un regard représente pour eux le salut. Le sang de la terrre. Et ils sont tombés, haletants, sur ses rives, trop épuisés pour seulement dresser les tentes.

L’officier des affaires indigènes qui me conduisait distingua tout de suite le chef de la tribu errante et se dirigea vers lui. L’homme semblait à bout. Maigre et fourbu, comme ses bêtes. Il fit néanmoins un effort et se leva pour saluer.

Nous marchons depuis vingt-six jours, expliqua-t-il. En chemin, nous avons perdu plus de cent moutons….

Le reste de leur richesse est là; les hardes qui les habillent, les quelques ustenciles queportent les bourricots, ces brebis efflanquées.. Puis, très loin, de l’autre côté de la montagne, une douira vide, dans des champs calcinés.

HUIT CENT MILLE QUI FUIENT DEVANT LA FAIM

Du Souss au Tafilalet, ils sont huit cent mille dans les mêmes conditions, m’a appris l’officier. Le long de la mer et par les cols, ils fuient devant la famine, laissant derrière eux un désert, et si la France n’était pas là, les trois quarts succomberaient. Tout le vieux fond de la race berbère.

Les Chleuhs de la montagne, les Berabers sahariens, les Harratines au noir visage de la vallée du Dra qui furent les derniers à déposer les armes, ne comptent plus aujourd’hui que sur nous pour les sauver.

On a établi des camps, comme jadis. Mais cette fois, de l’orge et du riz pour munition. L’autre conquête. La meilleure.

Craignant on ne sait quoi, ceux-ci ont coupé par le bled pour échapper aux postes de triage. Ils ne se sentient pas encore assez loin du fléau. Ils veulent remonter toujours plus vers le Nord. Tant que leurs jambes les porteront.

DEVANT LE SOLEIL

Que fuient-ils donc de si terrible ?

Le soleil.

Ce même soleil que les touristes viennent chercher l’hiver, avec leurs dos frileux et leurs lunettes noires. Ce merveilleux et dévorant soleil.

LE SOLEIL QUI TUE – QUAND T’ARRÊTERAS TU ?

QUAND LA TERRE SERA VERTE !

ET LE TRAGIQUE EXODE SE POURSUIT VERS LE NORD

Il n’a pas plu dans le Sud depuis deux ans.

Le filet des sources s’est aminci de jour en jour, puis plus rien n’a coulé. Les puits se sont taris. Les grands chotts où pêchaient les cigognes ont découvert leur fond gercé. Et, malgré les prieres, cela fait trois moulouds, trois anniversaries du Prophète, que le ciel reste nu. D’un bleu constant, d’un bleu qui brûle. Sans les beaux nuages qui sont ses jardins.

On a semé, comme on a pu. Le soc éraflant le champ durci. Le chameau tirant; et un bourricot; une femme parfois accouplés à la même charrue. Rien n’est venu, que quelques tiges vite rôties. La sécheresse a transformé le Souss et le Dra en un four de cent lieues où brûlent bêtes et gens.

Après les champs de ceréales, ce sont les olivettes qui ont dépéri. Puis les palmeraies. Les dattiers eux-mêmes, les sobres dattiers, ne trouvaient plus assez d’humidité dans cette dure éponge. Flétris, les feuilles retombaient.

Ce sont les hommes qui ont tenu les derniers. Enfin, quand ils eurent perdu l’espoir de rien récolter, pas même ces courgettes et ces aubergines hâtives qu’auraient arrosées les pluies de printemps, ils ont chargé leurs ânes, rassemblé leurs troupeaux, et fui leur pays sans esprit de retour. Comme les aïeux almoravides de leurs chansons qui, jadis, franchirent la mer et conquirent un monde.

Dorgeles-lever-le-camp-la-nuit-17-juin-1-1937 (Photo L'Intransigeant)

 DES MORTS SUR LA ROUTE

Les malades trébuchent et tombent. Tant pis. Un trou, une prière, un caillou… Il faut qu’avant ce soir les bêtes aient bu. Et l’on repart.

Sur le bord de cet oued grisâtre, ils ont pourtant repris espoir. Fait leurs ablutions, préparé le thé. Les moutons désaltérés cherchent leur nourriture. Il faut être mouton berbère pour découvrir de l’herbe sur ce sol ponceux. Un agneau de France s’y laisserait crever sans allonger le cou. Eux s’obstinent et tirent des brindilles qui craquent sous leurs dents. L’âne aussi est content, et recommence à braire. Le ventre en futaille. Les chameaux seuls boudent à l’écart et mangent sans gout. Pour passer le temps.

-       Nous repartiront demain a décidé le cheikh

-       Et quand t’arrêteras-tu ?

-       Quand la terre sera verte

Il faut alors que l’officier intervienne et lui explique qu’il ne doit pas aller plus loin. Rebrousser chemin, au contraire. À quarante kilomètres sur le route de Marrakech, un centre vient d’être aménagé pour recueillir et rapatrier les tribus en fuite. C’est donc vers Souk-el-Arba des Skour qu’il devra se diriger.

-       Là, il y a beaucoup d’orge, et de riz, et de légumes. Vous mangerez le couscous. Et on vous soignera. Car tu sais que nos vaccins empêchent de mourir.

Malgré ces promesses, le chef reste méfiant. Il regarde son troupeau, ses chêvres qui trottinent et semblent revivre.

-       Pourquoi veux tu que je retourne dans le Souss? Je te dis que la terre est morte.

-       Mais la France le sait. Elle vous donnera de quoi manger jusqu’à la prochaine récolte.

-       Fera-t-elle aussi pousser de l’herbe pour mes moutons ?

-       Non, mais tu ne garderas que ceux que tu peux nourrir. Les autres, on te les achète. Et la viande sera encore pour toi.

CONVAINCRE POUR SAUVER

Curieux marchandage dans ce campement de misère. Il faut les convaincre avant de les sauver.

L’an prochain, la récolte sera belle. Tes dattiers renaîtront.

Mais l’homme ne veut rien entendre. On devine , sous son silence, le projet qu’il mûrit: lever le camp la nuit même et fuir au Nord.

-       Ne renie pas ton pays, poursuit l’officier. La terre cache encore des trésors.

J’insiste à mon tour, faisant traduire:

-       Le prochain hiver, le ciel redeviendra sombre et l’Atlas sera blanc.

Nos images ne l’atteignent pas. Cela fait trop d’années que la neige ne blanchit plus les cimes et que les oueds se franchissent à pied sec. Rien ne poussera plus dans le Sud. Il le sait bien.

-       Pourtant, cette année même, ne m’as-tu pas dit que vous aviez vendu aux Anglais?

-       Oui. Des serpents;

Le Souss, dans ses flancs brûlés, ne cache plus autre chose, et ce printemps-ci les aroubia fouillant le sol n’en ont extirpé que ces vivantes racines: plusieurs centaines de viperes noires et de cobras, qu’un marchand de Londres a payés en douros. Leur seule récolte depuis la sécheresse.

Tordus de faim, ils attendaient la manne. Allah, impitoyable, ne leur a jeté que des serpents.

L’INVASION DES FAMÉLIQUES EST ARRÊTÉE

IL FAUT VAINCRE MAINTENANT UN INSAISISSABLE ENNEMI: LA FAIM

Comment arrêter une armée en déroute ?

Du Dra, du Tafilalet, du Souss, de l’Ouarzazate, des confines sahariens, les tribus fuient devant la famine, et par les pistes, le long des oueds, dévalant de l’Atlas, s’abattant au passage sur de maigres moissons don’t elles rongent les épis comme des nuées de sauterelles, elles cherchent à envahir le Maroc demeuré fertile.

Ces transfuges croyaient que de l’autre côté de la montagne ils trouveraient des paturages pour leurs bêtes, du travail pour leurs bras; or la sécheresse n’a guère plus épargné le vaste territoire des caïds du Sud; des Djebilets à l’OumEr Rebia, la plaine n’a pas Verdi. Ni blé, ni orge, ni fèves, ni maïs. L’eau ne chante plus dans les séguias du Haouz. Seuls les vergers bien irrigués du pacha et de quelques riches marrakchi ont normalement donné olives et oranges. Le reste est un desert.

Des fuyards épuisés se sont alors réfugiés dans MARRAKECH. Vendant le long des remparts leurs derniers moutons. Mendiant une soupe. Serrant entre leurs bras des enfants décharnés. Mais les plus tenaces n’ont pas cede. Évitant d’un crochet la capitale du Sud, ils ont continue vers le Nord. Avides, impatients, assoiffés. Déjà brûlés de maladies qui leur rendaient le pas plus lourd et l’oeil luisant.

LA BATAILLE POUR L’EAU

S’ils rencontraient un puits en chemin, leurs bêtes haletantes l’asséchaient en une heure. Et si les occupants criaient, on se battait à coups de pierres et de batons. Au passage dans les douars, ils cédaient quelques bêtes pour acheter du pain.

À n’importe quel prix. Dix francs un mouton. Parfois moins. Et ils repartaient obstinés, pour une nouvelle étape.

Si leurs colonnes faméliques atteignaient les grands centres, elles apporteraient le typhus. Ces villes, qui, déjà, regorgent de misère, ne pourraient contenir un tel afflux de malheureux. Les champs qu’on moissonne seraient aussitôt dévastés par leurs troupeaux amaigris. Coûte que coûte, il fallait donc maintenir et refouler cette invasion de la faim.

Photo: En moins d’un mois, cinquante mille animaux ont été abattus et dévorés sur-le-champ

ENDIGUER L’INVASION

Le gouvernement du protectorat y est parvenu. Sans violence. On ne saurait trop louer l’oeuvre du general Noguès qui a mené cette lutte contre la misère comme un grand chef mène un combat. Il y avait à secourir le quart de la population: deux cent mille marocains dans le Maroc Oriental, quatre cen mille dans la région comprise entre Marrakech et l’Oum er Rebia, huit cent mille enfin de l’autre côté de l’Atlas. Ce miracle s’est accompli. À force de millions. À force de camions. Mais à force de courage aussi. À force de sacrifices.

Face au danger, des confins algériens aux rives de l’Atlantique, soixante douze postes ont surgi, rapidement aménagés par des contrôleurs civils et des officiers des affaires indigènes. Là, on arrêtait les colonnes de miséreux. On les sustentait, avant tout. La soupe fumant dans des marmites de troupe. On essayait aussi de sauver le bétail. Ou, plutôt que de laisser mourir ces moutons étiques, ces chèvres efflanquées, on les achetait vingt francs aux indigènes, pour leur en distribuer la viande, ne gardant que les peaux pour les vendre.. On réduisait ainsi l’effectif du cheptel, ce qui permettrait peut-être de faire subsister le reste du troupeau sur les pâturages rapés. En moins d’un mois, cinquante mille animaux ont été abattus. Dévorés sur-le-champ.

LA CHARITÉ DES SOLDATS

Les pauvres aroubias mangeaient avec une telle voracité que les Français apitoyés, se cotisaient entre eux pour ajouter à leur ration. Tous les matins des officiers de Ouarzazate, prélevaient sur leur solde de quoi acheter du pain et des légumes aux noirs berbères du Dra.

Cela fera quelques soirées de plaisir en moins lorsque viendra la permission. Plus guère de superflu. Même un peu de privations. Et qui le saura ? personne…

-       Mais c’est si bon, monsieur, de regarder se rassasier un être qui a faim.

Ces postes de première ligne qui procèdent au triage, retiennent les contagieux et refoulent les valides sur leurs tribus. Ils ont si bien fonctionné que les deux grands centres d’hébergement aménagés en arrière de leur front pacifique – à Oued Zem pour les Confins et le Tafilalet, à Souk el Arba des Skhour pour le Souss et le Dra – n’ont reçu jusqu’à present qu’un petit nombre de fuyards, secrètement survenus par des pistes effacées.

La bataille contre la panique a donc été gagnée. Les régions restées saines ne seront pas envahies, Marrakech, Fès, Casablanca, ne connaîtront pas d’épidémies meurtrières, le Sud, dépeuplé, ne deviendra pas un désert. Mais ce n’est pas tout de ramener les populations dans leurs douars. Maintenant, il faut les nourrir. On a vaincu la peur. Reste à vaincre la faim.

LES CRÉDITS SONT INSUFFISANTS

Sanq doute, aux appels angoissés du protectorat, le gouvernement a tout de suite répondu en accordant quelques crédits. On a pu acheter du riz et de l’orge par milliers de quintaux, dresser des baraquements, multiplier les infirmeries de campagne, ouvrir des chantiers de travaux dans le Souss, l’Anti-Atlas, le Tafilalet, où l’on procède à l’équipement hydraulique, ainsi que dans les régions où sont prévues des routes nouvelles. Mais ce n’est pas assez.

Des soupes et des bons de pain, quelques milliers de francs jetés quotidiennement aux piocheurs ne sont pas suffisants lorsqu’il s’agit d’assister le quart d’une population. Plus d’un million de fellahs restent condamnés à mourir de faim si nous ne continuons pas à distribuer des vivres, et l’on estime à cinq cent mille le nombre de ceux qui seront entièrement à la charge de l’administration jusqu’à la prochaine récolte. À nous de les nourrir, de leur fournir des semences. Il faudra également prévoir une aide aux artisans des villes, qui ne trouveront plus à écouler leurs produits dans cette population ruinée.

Si, après avoir refoulé les tribus dans leurs douars, nous ne parvenons pas à les ravitailler, si la mort reprenait les transfuges sur la terre maudite qu’ils ont voulu fuir, nous serions responsables de l’horrible hécatombe et le prestige de la France ne s’en relèverait peut-être pas.

Pour fixer le marocain à sa terre, il faut lui donner la possibilité d’y vivre. Trouver ailleurs l’eau que le ciel lui refuse. Creuser des puits, endiguer les oueds, drainer l’eau souterraine par des khettaras semblables à celles du Haouz. Les portugais, quand ils s’établirent sur la côte, au XVIe siècle, ne parvinrent-ils pas, en irrigant, à faire surgir des oasis ?

IL FAUT VAINCRE UN ENNEMI INSAISISSABLE

À quoi bon avoir apporté la sécurité aux marocains si les troupeaux qu’ils élèvent grâce à nous sans craindre de razzias et, si les terres qu’ils cultivent sont à la merci d’un printemps torride ? Il faut vaincre à présent l’insaisissable ennemie: la sécheresse.

Les conquérants romains ont laissé sur le vieux monde plus d’aqueducs que de palais. L’exemple reste à suivrre. Mais la France ne doit pas ignorer que cet effort lui coûtera des centaines de millions, peutêtre enfouis à jamais dans les sables du desert.

Certes le Maghreb, au cours des âges, a subi d’horribles disettes (vieilles comme les vaches maigres des Écritures), mais les affamés d’autrefois ne poussaient jamais loin leur exode.

Dès qu’ils étaient signalés, les seigneurs des Kasbahs barraient les cols, les tribus du littoral et de l’intérieur s’armaient, les pachas des grandes villes levaient des troupes pour refouler ces bandes hagardes, et les pâturages restaient au plus fort.

La colonisation a ses fautes. Même ses crimes. Il faut à l’occasion proclamer sa grandeur.

DANS MARRAKECH-LA-ROSE OÙ LES FUYARDS DU SUD SE SONT ABATTUS, comme s’ils voulaient mourir où ils avaient aimé

Marrakech-la-Rouge. Non, le terme est trop brutal. Marrakech-la-Rose. D’un rose délicat de fleur fanée. De ces pétales qu’on retrouve entre les pages d’un livre.

De loin, on aperçoit ses remparts qui dominent le sable et prolongent la couleur. La pierre, la terre, les visages ont la même nuance. Cette peau moghrebine que le soleil a dorée.

Marrakech est un rêve, Marrakech est une proie. Les pâtres de la montagne comme les cavaraniers des oasis sont envoûtés par elle. Ville d’amour, ville de gain, ville de fête. Toutes les pistes y mènent, comme les veines vont au coeur.

De même qu’elle attire ces bêdouia du Sud, elle a toujours attiré les guerriers. Depuis qu’elle est sortie des sables, il y a bientôt mille ans. Les noirs mérinides du Sahara l’ont arrachée aux Almohades, les Saadiens venus du Dra s’en sont emparés à leur tour et l’ont rendue plus belle, les Alaouites pauvres et vertueux ont plus tard surgi du Tafilalet pour la punir, et quand, ce siècle même, le prétendant El Hiba a voulu se proclamer sultan, c’est d’abord sur elle qu’il s’est rué.

Elle est de tous les contes et de toutes les chansons. Lorsque le vent d’est soulève ses tourbillons, elle sourit derrière un voile d’ocre, puis, voluptueusement, le laisse retomber. Il faut s’approcher, s’approcher encore, pour connaître ses traits, déchiffrer ses yeux.

Photo: Vue générale de Marrakech

À Fès, en montant aux tombeaux des Mérinides, on peut suivre la ligne sinueuse des remparts, fouiller les cimetières, compter les minarets, tracer lointainement son chemin dans les meandres des souks, tandis que Marrakech ne laisse rien deviner. Allongée dans la plaine, elle se drape dans son manteau roux et attend, frémissante.

Fès se retranche, tortueux, hostile. Il faut le forcer, ruelle après ruelle. Marrakech, au contraire, s’abandonne, tout en se faisant désirer. Elle écarte ses voiles un par un, sans être jamais nue. On croit la posséder; encore une tunique qui tombe. À la manière de ces Chikates aux mentons tatoués qui s’engoncent sous dix robes, pareillement molles et brodées.

Elle paraît sèche et frémit de fontaines. Aride, et des bougainvilliers, des mimosas, des ifs, surgissent de palais ignorés. Ses jardins se dérobent au bout de longs couloirs en chicane, derrière d’énormes portes cloutées de bronze, où veillent des esclaves noirs et des serviteurs à turbans. Tout est surprise. Même les chiffres. La capitale du Sud compte deux fois plus d’habitants que celle du Nord. Mais moins visibles. Moins pressés. Au lieu d’une forteresse, un caravansérail. Ville de nomades qui, d’une heure à l’autre, pourraient repartir, ne laissant derrière eux que des murs d’argile et quelques mosaïques perdues sous les jasmins.

Ville sans ruines, donc sans âge. Ces coupoles à stalactites, ces revêtements bleu turquoise peuvent être aussi bien d’hier que du régne d’Ed Dehbi. Depuis des siècles, des artisans les recommencent avec les  mêmes outils, sur le même dessin. Le marbre devenu trop cher, on reconstruit en plâtre, et l’éphémère prend un aspect d’éternité.

Marrakech qui se dessèche au soleil, s’effrite et tourbillonne, meurt ainsi en poussière et renaît de son passé. Perpétuellement rose, coiffée de palmes et fardée de clarté.

MARRAKECH EST UNE COURTISANE

Je la regarde d’une terrasse, à l’heure où les premières lampes s’allument sur la Djemaa el Fna, tirant de l’ombre la silhouette des bateleurs; je la regarde, étourdi de musique, de cris, de chaleur, et soudain, je trouve sa resemblance: Marrakech est une courtisane. Parée de bijoux sur un corps saharien.

Est-elle riche, ou n’est ce que du clinquant ? On ne saurait dire. Comme de ces petites prostituées dont les vingt ans transmutent en or le métal ouvragé d’une main de fatma.

Dans les Kasbahs et sous la tente, les Berbères ne rêvent que d’elle, de ses musiciens, de ses conteurs, de ses sorciers, des moutons qu’on rôtit sur la place, des chevaux qui galopent sur le Souk El khemis et des “filles de la douceur” qui sourient en préparant le thé à la menthe du bout de leurs doigts teints de henné. Ils peinent des mois, grattent le sol, assèchent les puits, parcourent le désert pour venir gaspiller ici leurs douros en une nuit, à l’époque de l’Achoura, quand la ville retentit de tambourins.

Cette fois, n’ayant plus rien, ils sont venus quand même. D’un pas accoutumé. Fascinés par la Koutoubia qui dresse dans le ciel son minaret à trois boules d’or. Mais l’or qu’avait offert la femme d’El Mansour renonçant à ses bijoux est devenu du cuivre, et c’est peut-être pour punir les fils des ravisseurs que le Souss privé d’eau agonise.

Où leurs pères entraient victorieux, le fusil sur la cuisse, ils arrivent à bout de forces, cherchant des yeux la fontaine. L’eau scintillante du porteur d’outre, l’eau murmurante des jardins.

Il en est venu mille, puis dix mille, puis vingt. Ils se sont aussitôt perdus dans la multitude, comme des ruisseaux dans la mer. Rien ne les signale plus aux yeux européens, que parfois une loque bleue qui surnage: la robe d’une femme chleuh.

Ou, si l’on observe de plus près, d’horribles faces amaigries, des membres sans chair, prêts à casser.

ICI, ON NE REMARQUE PAS LA MISÈRE

Sous d’autres cieux, une telle misère crierait. Ici, on la remarque à peine. Guenilles et djellabas se confondent. Assis sur le même banc, le mendiant et le chaouch mangent la même soupe d’orge et, tout à l’heure, le gros marchand qui s’éloigne à dos de mule, ne dormira guère mieux, sur ses coussins de cuir, que ce miséreux contre le mur.

On dirait que le soleil atténue la détresse, comme il cicatrise les plaies. Dans le Sud, il consume. Ici, il se contente de tiédir la Pierre où l’errant posera sa tête lassée.

Depuis cette invasion, les souks ne sont plus qu’une plainte.

- Baraka allâh ou fik ! Que la bénédiction d’Allah soit sur toi!

Ils remercient pour recevoir: c’est leur façon de mendier. Mais derrière ces meskines qui connaissent la formule et prennent des tons geignards, il y a les vrais meurt-de-faim. Ces Soussi farouches, ces vieilles brisées qui se tiennent à l’écart. Il faut qu’ils apprennent à tendre la main, et les petits guenilleux qui s’agrippent ne savent même pas dire qu’ils ont faim.

Lorsqu’ils ont fini de trainer par les ruelles entortillées de la Médina, ils vont s’étendre le long des remparts. À Bab el Khemis où ils verront au moins passer des bêtes, souvenir de leurs troupeaux perdus. Ou bien ils disparaissent dans la palmeraie et creusent les buttes durcies d’immondices, pour en tirer des os qu’ils iront vendre. Parfois, des batailles éclatent autour de ces affreux gisements. Ils fouillent comme des chiens. Sans outil. De leurs pattes crochues. Le charnier les nourrit.

Au jour déclinant, la ville se ranime. Les carossas à tente blanche amènent les tourists des hotels et la chasse reprend.

- La bénédiction d’Allah soit sur toi !

Aura-t-il assez de Baraka pour les récompenser tous ? Chacun fait ce qu’il peut. Le Français donne pour apaiser l’âme; le musulman pour se concilier Dieu. Que seraient devenus ces malheureux sans leurs aumônes ? Certes des crédits étaient ouverts, des secours promis. Mais la faim n’attend pas.

LA JOIE POUR TOUS

Avec un bol de soupe gluante, un peu de pain, quelques dates, ils sont rassasiés. Et les voici revenus sur la Djemaa el Fna, mêlés à la foule indigène. Ici la joie est pour tous.

Des centaines d’écrans sont dressés, abritant les éventaires de leurs boucliers de roseaux. Tout est doux pour les yeux: oranges qu’on sent juteuses, babouches brodées d’or, piles d’étoffes bariolées. Pour les narines aussi: les pains de froment que les femmes tiennent au chaud dans leur panier couvert, les herbes odorants qui remplissent des couffins et ces brochettes de mouton qui grillent sur des feux en plein air. Le miséreux s’y grise, rien qu’à sentir et à regarder. Une immense fête qui ne finit jamais.

Des autocars, à tout instant, déversent d’autres curieux qui roulent peut-être depuis l’aube, serrés sur l’impériale comme un informe ballot blanc. Les becs à acetylene s’allument plus nombreux avec les étoiles.

Où courir ? Le spectacle est partout. Le marchand d’orvietan qui sert ses remèdes paresseusement, du bout de sa cuiller à long manche: poudres de couleur, plantes séchées et cette peau de crapaud qui tentera un riche. Puis ces  savants barbiers qui posent des ventouses derrière l’oreille pour sucer le sang des fiévreux et crachent de côté une salive rougeâtre. Le diseur de bonne aventure, entouré d’un cercle craintif. Le marchand d’images de La Mecque, qui chantonne ses légendes. Mais surtout ces fameux baladins de Marrakech, célèbres du Rif au Sahara.

PROCHAINEMENT LA SUITE DU TEXTE DE ROLAND DORGELÈS SUR MARRAKECH AU DÉBUT DE L'ÉTÉ 1937

IL Y A SEULEMENT 80 ANS...