IL Y A 80 ANS... LES MARRAKCHIS

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ROLAND DORGELÈS QUI S'EST FAIT CONNAÎTRE PAR SES ARTICLES SUR LE FRONT DE LA GUERRE 1914-1918 ET SON LIVRE "LES CROIX DE BOIS" SE DÉPLACE À MARRAKECH EN JUIN 1937 POUR RENDRE COMPTE DES EFFETS DE LA SÉCHERESSE EXCEPTION-NELLE QUI DÉVASTE UNE GRANDE PARTIE DU MAROC. L'écrivain de l'Académie Goncourt est aussi journaliste et nous a décrit les mesures prises par les services du protectorat pour arrêter l'exode vers le Nord du Maroc des populations du Sud affamées; un peu comme s'il s'agissait de mener une guerre contre la panique. Il nous a parlé de la bataille pour nourrir les affamés et nous présente une description de Marrakech à cette époque. Nous continuons la présentation de ses articles parus dans le journal L'Intransigeant en juin 1937. (suite du récit édité sur ce blog le 14 septembre 2017)

LES CONTEURS, LES CHARMEURS DE SERPENTS…

Les badauds, autour d’eux, restent accroupis des heures en croquant des grains de courge et se rafraîchissant d’un gobelet d’eau. Ils écoutent les conteurs avec des mines émerveillées. Ce vieux à barbe grise qui les fait rire avec son petit compère et cet autre, dont la baguette merveilleuse amplifie le geste, rythme l’action et rend visibles les héros. Ils admirent les charmeurs qui font danser de noirs serpents. Ces deux hommes demi-nus, échevelés, écumants, qui jouent d’eux-mêmes comme d’un tambour, faisant claquer leurs coudes maigres sur leurs flancs décharnés. Cet escamoteur qui tire des oeufs de sa bouche inépuisable, cet acrobate qui se tord et bondit, ces Chleuhs aux tuniques flottantes et aux yeux peints qui dansent avec des graces equivoques, chantant d’une voix aigüe et s’accompagnant de castagnettes de bronze. Les cris, les musiques se mêlent, ne formant plus qu’un seul chant où la flute du charmeur donne une aigre réplique à la ghaïta nasillarde des danseurs.

Quand les hommes d’armes du pacha se groupent pour tirer la salve de minuit, la place se vide d’un coup.

Chacun retourne à son gîte, le miséreux à son coin de ruelle. Dans la palmeraie ou au pied des remparts. Ils sont des milliers qui dormant n’importe où. En voici qui s’éloignent, silencieusement, emportant pour leur songe la fable d’un conteur ou la plainte d’un violon. J’en remarque un, sa barbe diabolique peinte en rouge. Encore un Soussi. On dirait qu’il mène sa bande. Et, peut-être sans intention ou sur la  trace d’ardents souvenirs, ils se dirigent vers le Derb Dabachi, où se tiennent les filles de la douceur.

La cour de leur fondouk est à peine éclairée. Quelques lampes qui clignotent à l’intérieur des cases. Dans l’ombre on distinguee des soldats marocains, tirailleurs et goumiers – larges culottes, manteaux flottants – dont les voix rauques répondent aux rires des petites prostituées. Mais qui se croirait sur un marché d’amour ?

Des familles campent là, sans honte. Les enfants jouent en criaillant entre les pattes des chameaux. D’autres se sont endormis, et la mère qui allaite suit d’un regard tranquille le manège de cette fille dont le collier de faux sequins lui paraît un bijou.

UNE FEMME ET UN SOLDAT

Le bleu de la nuit les rend plus belles, et la mousseline de leurs robes retrouve sa blancheur. Soudain un soldat fait flamber son briquet, et le visage qu’il convoite apparaît, jeune et barbare, taché de tatouages, ainsi que d’un pinceau léger. Elle soulève le rideau  d’un geste brusque qui fait tinter ses bracelets, et le couple s’efface.

Les miséreux que je suivais se sont assis contre une charette remisée là ainsi que dans une ferme. Pas un ne parle; pas un ne rit. Ils regardent, la gorge sèche, les yeux brillants.

C’est sans doute la première fois qu’ils pénètrent ici depuis que la misère s’est abattue sur le Sud. Ils y sont entrés presque malgré eux, conduits par leurs anciens desirs. Comme s’ils voulaient mourir où ils avaient aimé. 

Dorgeles-vue-generale-mrk-1937 Photo L'INTRANSIGEANT, juin 1937

LA FAIM  A CHANGÉ DE CAMP

LES JUIFS MAROCAINS, … PEUVENT À PRÉSENT SE PENCHER SUR PLUS MALHEUREUX QU’EUX”            

Je m’étais arrêté, ce matin-là sur une petite place où travaillent en plein vent quelques artisans juifs. Elle se trouve à l’entrée du Mellah, contre le Dar el Bedi, vieux palais saadien aux murs à pic dont il ne subsiste que quelques salles nues, de grands bassins vides, des terrasses brûlantes et des nids de cigognes pareils à d’énormes fagots.

Au temps où se dressaient dans le ciel les pavillons à toit vert d’El Mansour, ses colonnes de marbre (venu d’Italie et payé poids pour poids en sucre), ses murs jointoyés d’or, les Ihoud (juifs) grouillaient déjà dans ce quartier méprisé de Marrakech et s’employaient aux mêmes tâches modestes: soudant le fer, rapetassant le cuir. Depuis, les siècles ont passé sur eux, les guerres, les famines, les pestes, et ils n’ont rien changé de leurs coutumes, portant toujours les mêmes calottes noires sur leurs mèches crasseuses.

Ceux-ci paraissent vivre des déchets de la ville. Je me demandais ce que devenaient les pneus hors d’usage jetés au bord des routes, à quoi pouvaient servir ces bouts de fils de fer, ces lambeaux d’étoffe que ramassaient des enfants blèmes et chassieux: je les retrouve sous les doigts de ces Jezabels grimaçantes et de ces patriarches à lunettes, qui  ne déposent l’outil que pour aller prier. Rien ne doit se perdre, chez ces indigents. Ils racommodent des guenilles avec des loques, fabriquent des seaux avec des chambres à air et ressemellent des sandales avec de vieux pneus. 

Dorgeles-marché-rien-a-vendre-20-Juin-1-1937-1 Photo L'Intransigeant, juin 1917.

LA FAIM A CHANGÉ DE CAMP

Taillant, cousant, ravaudant de l’aube à la nuit, ils arrivent à gagner trois francs. De quoi payer cette bouillie grisâtre qu’ils lapent dans une auge de fer-blanc. Je les ai vus nichés dans de fétides demeures où la cour même est remplie de grabats. Le mellah est une sentine où  ces réprouvés baignent dans la pourriture, et leur cimetière s’étale au pied d’une butte séculaire d’immondices. Pourtant, les juifs marocains qu’on dit les plus déshérités de tous les ghettos du monde, ces juifs craintifs qu’ont épuisés des générations de misère peuvent à présent se pencher sur de plus malheureux qu’eux. Depuis que les affamés du Sud refluent vers les villes, les artisans de ma petite place regardent avec pitié les musulmans errants qui convoitent leur bouillie et ne connaissent même pas de taudis où dormir. La faim a changé de camp.

-       Tiens ! a dit devant moi un de ces vieux Moïse en tendant du pain à une Chleuh qui s’en allait d’un pas trainant.

Naguère, la femme sans doute aurait craché. Aujourd’hui, elle a remercié.

-       Que Dieu augmente ton bien !

Et elle est repartie en dévorant le crouton du juif.

Dans les souks, les miséreux traînent par groupes, espérant une aumône qu’ils ne mendieraient pas. Esclaves du Dra, noirs comme le Sénégal, Soussi au teint brûlé, et ces Berbères des oasis dont le rude visage a la couleur du sable. Leurs yeux convoitent tout. Le pain fumant, l’agneau qu’on sort d’un four d’argile, les sauterelles cuites, les cédrats confits, les figues sèches, et même ces plateaux de mouches, sous lesquelles il doit y avoir quelquechose à manger.

D’autres, plus épuisés, renoncent à courir et se laissent tomber dans un coin d’ombre, leurs jambes repliées sous eux. Rabougris, tordus, étiolés, comme des plantes humaines que les passants arrosent avec des sous.

Autour d’eux, la Médina indifférente continue de trafiquer, dans une odeur de menthe, de crottin, de fruits pourris, de henné, et cette fumée entêtante du kif, qu’on tire à petites bouffées de pipes miniuscules. Mais son activité garde un air de flânerie orientale entre marchands nonchalants et clients désoeuvrés. Personne ne se presse, que les portefaix et les âniers.       

-       Balek ! Balek !

Déjà le fardeau vous bouscule et le bourricot est dans vos reins.

-       Balek ! clame-t-on dans l’autre sens.

Les jeunes qui reconnaissent une tenue européenne commencent à crier :”Attention!” Ça, les fixe-chaussettes, la monnaie de nickel et quelques vestes effrangées c’est le progrés…

Les échopes sont disposées l’une après l’autre, comme des armoires et le boutiquier a juste la place de s’y incruster entre ses marchandises. Couché sur le flanc ou accroupi comme un bonze. Devant les plus indolents se balance une corde de pendu, pour se soulever sans effort, et nul n’éprouve de honte à se proclamer si paresseux. Le travail est un châtiment que chacun allège de son mieux.

DIEU L’A VOULU

Le Chleuh famélique ne jalouse pas cet épicier ventru qui croque ses amandes. L’un est maigre, l’autre gras, l’un se prélasse, l’autre mendie: tout est dans l’ordre et rien ne servirait de crier. Leur acceptation du destin me fait toujours songer à Abd el Aziz qui, à l’instant où il croyait tenir la victoire, voyant s’enfuir ses cavaliers, murmura sans colère: “Ce matin j’étais sultan, ce soir je ne suis plus rien. Dieu l’a voulu…”

Dieu l’a voulu. Et ce vieux caïd à la mule harnachée de rouge passe sans même regarder une femme exsangue qui serre douloureusement un petit monstre informe contre son sein tari. Il a payé la “zekkat” pour la purification de ses biens, fait l’aumône quotidienne qu’exige le Coran, donné quelques piecettes à l’oeuvre musulmane qui répartit les secours, il ne doit plus rien. Ni aux pauvres, ni à Dieu.

UN SPECTACLE D’ÉPOUVANTE

L’AFFREUSE DÉTRESSE DES FEMMES ET DES ENFANTS MAROCAINS, QUE DES FRANÇAIS CHARITABLES S’EFFORCENT DE SOULAGER.

Pourtant, à mesure que je m’enfonce dans la Médina, la ville indigène, par un labyrinthe de ruelles grouillantes, entre des masures de boue séchée et des palais que le temps ronge, découvrant aux carrefours d’admirables fontaines, comme si l’eau seule méritait d’être sertie de mosaïque et protégée d’auvents de cèdre, m’arrêtant sur le seuil d’écoles coraniques où des petits bonshommes drôlement tondus, avec une courte natte qui brimbale, braillent des sourates en se dandinant – à mesure que j’avance dans ces derbs merveilleux et fétides, comme si je m’éloignais dans le temps, je m’étonne de rencontrer des pauvres de plus en plus nombreux. Non pas les meskines habituels, ces harpies édentées qui jouent de leur maigreur, ces malades suppurants qui étalent leurs ulcères, ces bandes d’aveugles à batons qui psalmodient ensemble: “Faîtes la charité à ceux qui ne voient pas la lumière”, et ces petits comédiens dépenaillés qui prennent  pour mendier des voix expirantes, la tête retombant sur l’épaule comme une fleur blessée, mais des réfugiés silencieux, pareillement maigres avec des barbes hirsutes et des yeux flamboyants.

Ceux-ci ont-ils vendu leur djellaba pour une dernière soupe ? Il ne leur reste d’autre costume qu’une sorte de chemise flottante et un caleçon terreux qui tombe à la cheville. En guise de turban, un chiffon ou une corde. Et les pieds nus.

LA MISÈRE DES FEMMES

Les femmes cependant semblent encore plus misérables. Surtout ces Chleuhs qu’on reconnaît à leur robe bleue; des enfants dans le dos comme de pitoyables paquets aux yeux vides et aux bras ballants. Leur troupe devient si dense, près de la Médersa Ben Youssef qu’on ne peut plus avancer. Il faut fendre la cohue, dénouer comme du lierre ces bras secs qui s’accrochent, presser contre soi cette chair suante, subir l’affreux contact de ces haillons infestés de vermine. Enfin on arrive devant un porche qu’on franchit. C’est dans ce fondouk abandonné du souk des Fassis que depuis plusieurs semaines des paticuliers distribuent de la soupe et du pain aux affamés du Sud.

Du pain que ces Français  achètent; de la soupe qu’ils payent. Sans espérer de remerciement de personne. Pas même de ces malheureuses abêties de privations et de fatigue qui se rendent chez les Nazaréens comme leurs moutons iraient à l’abreuvoir.

Combien sont elles dans cette cour brûlée de soleil ? Au moins deux cents. Pareillement décharnées. Et dans la ruelle d’autres s’écrasent, poussant des cris déchirants chaque fois que la porte s’entrouve.

Accroupies par rangées, leurs marmots dans les genoux, elles tendent les tickets rouges qui leur donnent droit à la pâtée. Peureuses, impatientes. Comme des enfants brandiraient des bons points.  Elles tremblent qu’à la fin il ne reste rien pour elles, et leurs bras maigres s’allongent encore, leurs voix gémissent, leurs yeux supplient.

LA DÉTRESSE DES ENFANTS

Les femmes sont effroyables, mais les enfants sont pires. On s’étonne de les voir debout, sur ces jambes minces comme des baguettes. Petits gnomes à têtes teigneuses qu’on a traînés des semaines par des pistes torrides nourris de dattes coriaces, désaltérés d’eau croupie et jetés sur le bât d’un bourricot, quand ils ne pouvaient plus avancer. Partout, même au mellah, les enfants jouent. Dans les excréments, la poussière. Ils n’en n’ont plus la force. Ni l’envie. Ils rampent comme des larves, des tétards, sans seulement se regarder entre eux. Petits foetus résignés. L’un caresse d’une main impuissante le visage de sa mère en larmes. L’autre grate le sol pour y trouver des miettes et suce avidement on ne sait quoi d’immonde. Ils portent sur eux toutes les tares, toutes les plaies. Crânes pelés, paupières suintantes, et ces échines atrophiées où il n’y a place que pour des os et des croutes.

Une vieille a ramassé un de ses petits monstres, plus maigre encore, plus efflanqué, plus vide que les autres. Comme une poupée dont le son serait parti. Il a les yeux fermés. Peutêtre aveugle? Ses tempes moribondes paraissent enfoncées et l’on dirait sa chair bleuie. La vieille alors le regarde longuement comme pour la dernière fois, puis poussant une plainte assourdie nous montre le sol où demain il faudra le coucher. Elle ressasse des mots que je ne puis comprendre. Celui qui distribue les tickets s’est arrêté, tout gauche d’émotion. Cette fois il fléchit. Puis ayant raffermi sa voix:

-       C’est le deuxième, traduit-il sobrement en détournant les yeux.

SPECTACLE D’ÉPOUVANTE

Ce spectacle d’épouvante, ils le voient cependant tous les jours. C’est leur unique répit, après une épuisante journée de travail. Celui-ci quitte son bureau, celui-là son chantier, sa fabrique, cet autre depuis l’aube, parcourait le bled en auto et,  encore poussiéreux, les bras moulus, ou les doigts tâchés d’encre, sans même passer chez eux pour se plonger dans le bain, sans regretter la promenade à l’Aguedal, les boissons fraîches d’un café du Guéliz, ou le bridge entre camarades, dans un salon aux stores baissés, ils se retrouvent ici pour donner du pain à ces filles dont on ne sait ni le nom, ni le pays, ni l’âge, à ces femmes à demi barbares, dont les époux et les pères ont fait, sans doute, le coup de feu avec les dissidents.

-       Pour notre part, nous en nourrissons six cents tous les jours, m’a appris celui qui empilait les miches pour la distribution.

Il disait cela avec un haussement d’épaules qui s’excusait de faire trope peu. Près d’ici, un autre vieux du Maroc, Français tanné comme ceux-ci, a loué de ses deniers un fondouk où les réfugiés peuvent dormir, après avoir vidé leur bol de riz. Chacun paye de sa poche, de son temps, de sa santé.

Entourré de ces miséreux couverts de vermine, ils savent en effet ce qu’ils risquent. Un villain pou qu’on écrase sans y prendre garde, il n’en faut pas plus. Le typhus… Combien sont morts ainsi? Officiers des affaires indigènes, petits fonctionnaires du bled, médecins de colonisation.

-       Bah ! s’il fallait penser à celà, me dit un grand garcon qui, sous le porche, contient les affamés.

Des femmes guenilleuses se suspendent à lui, le pressent, le bousculent. Doucement, il les écarte, les repousse à la file.

-       Tout de même, ajoute-t-il modestement pour ne pas avoir l’air de braver le danger le soir quand je rentre à la maison, je me déshabille et je regarde dans les coutures de mon costume. On ne sait jamais.

Puis, plus bas encore, comme une excuse;

-       J’ai trois enfants,  moi aussi…

LE TROISIÈME FLÉAU

APRÈSLA FAIM ET LE TYPHUS: LA POLITIQUE

S’il n’y avait que la misère; l’Empire-Fortuné pourrait attendre sans crainte l’armée des réfugiés: la faim ne s’attrape pas. Mais il y a le Typhus. Aujourd’hui ce n’est qu’une menace. Demain cela peut être un peril. Et soudain, un fléau.

De nombreux cas mortels ayant été signalés, des rumeurs affolées circulèrent. On chuchotait des chiffres que nul n’était à même de contrôler:

-       Je les tiens d’un médecin.

-       Moi, de la Région civile.

Et certains, sans rien dire, allaient consulter à "La Paquet" le tour des départs des paquebots. Par Bonheur, nous sommes en été; par ces temps chauds l’épidémie n’est guère à craindre; mais que le danger subsiste à l’automne, dans l’athmosphère amollissante des grandes pluies, et la situation deviendrait grave. Après avoir lutté contre la misère, il a fallu lutter contre la contagion.

LA CONTAGION MENACE

Ces errants couverts de vermine portent sur eux tous les germes. Dans les fondouks où ils dorment, leurs haleines confondues, leurs members enchevêtrés, les poux pullulent. Une simple piqûre: le mal est entré. Et comme ce Berbère dur à la souffrance va continuer à se traîner tremblant de fièvre, pendant des jours, des semaines, jusqu’à l’heure où il s’affaissera moribund, les parasites gorgés de son sang auront le temps de transmettre le virus à d’autres miséreux, qui sémeront à leur tour sur la route de l’exode.

Jeu tragique du furet.

“ Il a passé par ici

“ Il repassera par là…”

Mais qui l’arrêtera ? Ce mendiant pareil aux autres qui vous heurte dans les souks, ce gamin pendu à votre veste, cette vieille que vous frôlez peuvent cacher la mort dans les plis de leurs guenilles. Rien ne l’indique. Soudain, quelquechose vous démange. Vous vous frottez, machinalement. Cela suffit: peut-être êtes-vous perdu ? On ne le saura qu’à l’hôpital, quand le docteur soucieux apportera le résultat de l’analyse.

LA LUTTE CONTRE L’ÉPIDÉMIE

Le Maroc a toujours redouté le typhus. Ce terrible typhus exanthématique au virus invisible, au bacille sans nom. Il y a dix ans encore, une meurtrière épidémie a sévi dans le Sud. Mais avec le brassage actuel des populations,ce flot d’indigènes épuisés et sordides qui submerge l’intérieur, c’est le Maroc entier qui pourrait être dévasté. Il fallut hâtivement prendre des mesures. Dresser un barrage contre l’épidémie, comme précédemment, devant la panique. Ce nouvel ennemi était plus subtil. Il se cachait insaisissable dans cette invasion de loqueteux. C’est donc l’ensemble de la population qu’il fallait protéger. Au besoin contre elle-même. Et particulièrement ce prolétariat indigène qui vit autour des grands centres, dans une abjection qui inspire la honte.

Bidonville surtout, représentait un danger. L'ignoble Bidonville qui est le chancre de Casablanca, et l’une de ces curiosités, hélas !

Qu’on imagine, aux portes de la ville, dans d’immenses terrains vagues qui ne sont plus le bled et ne sont pas la banlieue, une immonde irruption de cahutes branlantes, qui s’abattraient au premier coup de vent si elles n’accouplaient leurs debris, n’entremêlaient leurs moignons jusqu’à former ce bloc infâme, cette croute noirâtre sous laquelle grouillent près de vingt mille individus.

La particularité de cette cite d’abjection, ce sont ses matériaux. Toutes ces masures sont en effet construites en plaques métalliques, avec le fer blanc des bidons de rebut qui traînaient sur le port ou dans le cimetière des usines, et c’est ce qui a baptise l’endroit. En Orient, notamment à Palmyre, dans les ruines du Temple de Baal, j’avais déjà vu de ces gourbis nouveau style, dont les plus neufsbrillent au soleil comme des chevaliers en armure. Où l’antiquitaé laissait des colonnes de marbre, notre siècle n’abandonne que des fûts puant l’essence et l’homme industrieux s’en accomode encore, utilisant les petits pour en faire des marmites, les grands pour en tirer son mobilier ou sa toiture. À Bidonville ce sont les maisons entières qu’on édifie en fer blanc. Des centaines, des miliers de masures sembllables dont chacune porte , ainsi qu’un rondache, un couvercle rouillé marquee Shell ou Standard. Tôle ondulée, planches pourries, découpures de bidon, papier goudronné, il n’entre rien d’autre dans la construction. Des ordures pour ciment. Surmontant mon dégoût, je me suis introduit dans un de ces taudis: la temperature y était effroyable. Sous ces minces parois, qu’on peut pincer entre deux doigts et qui brûlent au soleil, l’air est étouffant. Par contre, quand vient l’hiver,on y grelotte et la pluie pourrit les grabats.

DES NOMADES DEVENUS PROLÉTAIRES

Les misérables qui gîtent là vivaient autrefois dans le bled et dormaient sous la tente.Des tourists sensibles s’apitoyèrent sur eux. Maintenant ils ont un toit, onneles plaint plus. Ils étaient des nomades, ce sont des prolétaires. Ils habitent à la ville, comme les civilisés. Et ils payent un loyer à un vieil indigène qui a fait une fortune sur ce champ d’immondices.

Parler d’hygiène ici serait du cynisme. Pas d’eau, pas de fosses, pas  d’égouts, rien. On naît,  on mange, on dort, on crève sous les yeux l’un de l’autre., les déjections de chaque cabane se déversent chez le voisin. Si un seul cas de typhus se produisait là, ce serait terrible. Il n’y aurait plus qu’à metre le feu, comme jadis aux villages de cholériques, et celà même ne sauverait pas la ville. Aussi, à la première menace, a-t-on pris des mesures pour empécher la contagion.

Le directeur de l’Institut Pasteur du Maroc, le docteur Georges Blanc, savant que la France devrait mieux connaître, a découvert un vaccin qui, dans les essais locaux, avait toujours donné de bons résultats: c’était l’occasion de l’employer pour une expérience de grande envergure.. Mais encore fallait-il s’entourer de sérieuses garanties. Si l’on ne vaccinait qu’une partie des habitants et que d’autres succombent, dans l’embrouillement d'une population sans état civil où des hommes changent fréquemment de nom, du jour au lendemain, l’essai n’était plus concluant. On pouvait douter du vaccin et le risque d’épidémie persistait.

VACCINER PAR RUSE

Pour agir en toute certitude, il fallait piquer le même jour les quinze ou vingt mille habitants des Bidonvilles. Comment s’y prendre ? On songea bien à faire cerner l’agglomération par la troupe et à vacciner de force, mais le caractère brutal de cette opération déplut à tout le monde. On voulait autant que possible, agir sans contrainte. C’est alors qu’un fonctionnaire eut l’idée de faire vacciner d’abord les travailleurs municipaux, puis, quand ceux-ci auraient constaté que la piqûre ne rendait pas malade, les charger d’escorter les médecins le jour de la vaccination générale.

La ruse réussit. Devant les soldats, les assiégés auraient pris peur, ils se seraient défendus, ne comprenant pas ce qu’on leur voulait, tandis que la présence d’autres indigènes les rassura. Ces derniers leur apprirent qu’ils y avaient passé avant eux, que les toubibs français vous sauvaient ainsi du typhus, et tous, de bonne grace, s’offrirent à la lancette.

Le soir même on avait vacciné dix-huit mille personnes. Tout le Bidonville: hommes, femmes, enfants.

Ensuite on attendit, avec un peu d’inquiétude. Eh bien, dans ce cloaque, dans ce foyer d’infection, on n’a pas constaté un seul cas de typhus. L’expérience était faite. La victoire gagnée.

Immédiatement l’Institut Pasteur a approvisonné les hôpitaux de l’intérieur, les infirmeries du Sud; les postes de refoulement, et après un mois de vaccinations massives on a vu décroître le nombre des malades: le danger d’épidémie se trouvait conjuré.

LE DERNIER FLÉAU

Les événements prennent, souvent à distance, un relief, une importance qu’ils n’ont pas dans le pays même où ils se déroulent.

Ainsi on pourrait croîre après avoir lu ce récit, que le Maroc, depuis la sécheresse, vit dans l’angoisse: peur de la disette, peur de la maladie, peur de la révolte même, un nouveau Maître de l’Heure pouvant soudain surgir chez ces Berbères affamés. Or il n’en est rien.

Marrakech est toujours accueillante, Fez toujours aussi affairé, Rabat monte une garde blanche autour du Maréchal, qui a voulu reposer là et Casa, chaque jour, pousse un peu plus loin ses murailles. Si éprouvé qu’il soit, le Maroc continue de grandir.

Dans les circonstances présentes, les Français de là-bas ont tous amplement, fait leur devoir. Sur les listes de souscription des comités d’entraide, le colon voisine avec l’ouvrier, le petit employé avec le fonctionnaire. Les plus humbles ont même abandonné un jour par mois de leur salaire afin de venir en aide aux miséreux. Comme on voudrait que ce bel élan de fraternité ne fut pas sans lendemain !

Mais, par une amère coincidence, à l’heure meme où, devant la détresse, on faisait appel à l’union, la campagne électorale pour le Troisième collège prenait un caractère si basement injurieux que l’administration devait interdire aux indigènes l’accès des salles de réunion.

Ces mêmes Français, prêts à se priver pour secourir des hommes d’une autre culture, étaient incapables de metre fin à leurs misérables querelles. Au fléau de la sécheresse, au fléau de la famine, au fléau de l’épidémie, ils ajoutaient sottement celui de la politique, ce mal affreux de notre temps.

Et le jour où, à Fez, passant devant les proclamations électorales, j’ai vu un petit fonctionnaire, un facteur, tirer un crayon de sa poche et écrire “Au Poteau” sous le nom d’un candidat, ce jour-là, je me suis demandé si le coeur de certains hommes n’était pas aussi sec que celui de l’Atlas.

Quelle pluie, hélas, quelle pluie viendra jamais le féconder…

Roland DORGELÈS

Roland Dorgelès (1885-1973) fit publier en 1938 ses notes de voyages au Maroc (1932 et 1937) ce qui donna "Le dernier Moussem". Plus tard sous le titre "Route des tropiques" il réunira des textes écrits en 1923 et 1924 en Indochine avec une deuxieme partie intitulée "Soliloque marocain" où il reprend le texte du Dernier Moussem avec les notes de son carnet de voyage et poursuit sa réflexion sur la colonisation (1944).

Le blog réunit aussi des documents sur les années 30 à Marrakech

Médecin colonel Jacques BROUSSOLLE, du 4e Étranger: Il est décédé du Typhus début février 1938, la ville de Marrakech par reconnaissance avait donné son nom à une rue du Guéliz, elle fut débaptisée et s'appelle aujourd'hui rue Ibn Zaïdoun

PICHERAL Jean, contrôleur civil, décédé le 26.02.1938 en service commandé à Marrakech, mort à l’âge de 30 ans, La ville de Marrakech donna son nom à une de ses rues.  Son éloge funèbre fut prononcé par le Résident général Noguès en personne. Voir sur le blog les paroles prononcées pour son enterrement au cimetière européen de Marrakech. --> Jean Picheral 

Le Figaro du 19 mai 1938: Le docteur BERGIER, médecin de service de la santé publique de Marrakech, a succombé des suites d'une maladie contractée dans l'exercice de ses fonctions. La médaille d'or des épidémies lui a été décernée à titre posthume. Lui aussi eut une rue de Marrakech à son nom qui a été effacé pour celui d'Abdelouahad-Derraq.

En espérant que ces pages d'histoire enrichiront les connaissances des marakchis sur leur ville....

Le blog éditera les photos et documents que ceux d'entre seslecteurs détiendraient et voudraient partager.