LA CARTE POSTALE DES SPAHIS QUI ONT MENÉ LA CHARGE LE 6 SEPTEMBRE 1912 ET SAISI UN ÉTENDARD 

MdL-Cretenet-Jules-1912

La carte postale n°15 a été éditée à partir d'un cliché du photographe Pierre Grébert, présent à Marrakech lors de la victoire du colonel Mangin sur El Hiba, celui qui prétendait devenir sultan à la place du sultan Alaouïte. Les spahis campaient à l'ombre des oliviers des jardins de l'Aguedal, et appuyé à leur faisceau de fusils, ils avaient exposé l'étendard vert pris aux partisans.

Le spahi qui avait mis son cheval au galop pour rattraper le porteur de l'étendard était un Sous-officier, plus précisément un Maréchal des logis de Spahis du nom de Jules CRETENET.

Mais sur le cliché, comment identifier le spahi qui se nomme Jules CRETENET ? Ce n'est pas celui qui se trouve juste derrière l'étendard et qui fume. Ce n'est pas le plus grand qui présente un paquet de cigarettes à celui de gauche. 

Grâce à son petit fils Claude qui reconnaît le cliché nous apprenons:

"Bonjour, passant sur le blog Mangin@Marrakech j'ai eu la surprise de voir en haut de page la carte postale des vainqueurs de la bataille de Sidi bou Othmane où mon grand père mange une orange. Devant, est exposé l'étandard vert qu'il a pris lors de la charge du 6 septembre, étendard qui était aux Invalides à gauche en entrant.. cela lui a valu une citation.
Je peux vous faire parvenir. une photo de Ben Guerrir, et un dessin du lieutenant FORTOUL concernant la prise du drapeau.  Claude".

Contact pris, le blog est en mesure de présenter les documents que le petit fils d'un spahi partage avec nous. Son grand père est né le 4 mai 1873 de Paul Crétenet et de Céline Martine Simart à l'île-sur-le-Doubs. Engagé volontaire, il a commencé une carrière militaire le 20 octobre 1898, en signant pour 4 ans en mairie de Belfort pour être incorporé dans les Cuirassiers. Cuirassier de 2e classe dès son admission le 25 octobre 1898, il fut promu Brigadier le 23 février 1900 et Maréchal des Logis le 9 janvier 1901. Ses 4 ans écoulés, il se rengage pour cinq ans à compter du 21 octobre 1902 et passe au 4e Spahis Tunisiens par permutation d'office. Rengagé à nouveau pour cinq ans à la suppléance militaire de Sfax à compter du 21 octobre 1907. Il aurait pu en rester là ce qui l'aurait conduit jusqu'à octobre 1912. Mais voilà ! en septembre 1912 il y eut Marrakech. Et c'est là, à la Sous-Intendance militaire qu'il s'engagea pour un an supplémentaire à compter du 21 octobre 1912. Il passera dans la réserve de l'armée active en octobre 1913 avec son certificat de bonne conduite et obtiendra aussi la Médaille militaire (J.O du 12 mars 1914). Il accède à une pension de retraite de 752 francs pour 23 ans et 6 mois de service (JO du 2 février 1914). Sa retraite est à peine commencée à L'Isle-sur-le-Doubs que la guerre éclate sur le sol français. Il est blessé le 30 aout 1914 près de St-Léonard par un éclat d'obus de gros calibre. Blessé aussi le 18 avril 1917 à Ailles près de Craonne par éclats de grenade. En 1932, au titre de la promotion du XIIIe congrès national des anciens combattants, il est médaillé d'argent pour le département du Doubs.

Les affaires auxquelles Jules Crétenet a pris part au Maroc: 19 juin 1911: Affaire de la Forêt de la Mamora; 26 et 28 mai 1912: premier et deuxième combat sous les murs de Fez; 22-23 aout 1912: combats de Ouham; 29 aout: affaire de Ben Guérir; 6-7 septembre: combats de Sidi Bou Othmane; 14 septembre 1912: Prise de Marrakech. Puis en 1913, 10, 11 et 12 avril affaire de Casbah Zidayha, combat de Casbah Beni Mellah et Affaire de la Mechra de Beni Haïm; 26 avril: combat à Aïn Zerga; 27-28-29 avril 1913 : à Sidi Ali ben Brahim. Pour son action d'éclat avant d'arriver à Marrakech il gagne une citation.

Citations et décorations:

Cité à l'ordre général n°14 pour avoir pris un étendard, au cours de la charge contre le camp ennemi, au combat de Sidi Bou Othmane, le 6 sepetembre 1912 - Maroc, colonne Mangin. 

A obtenu le 20 décembre 1912 la médaille commémorative - Agraphe "Maroc."

A obtenu le 15 mars 1910 le Hicham Iftichar

A obtenu la médaille coloniale avec agraphe "Maroc" le 28 avril 1914.

Crétenet était fier surtout de la carte de voeux dédicacée, que lui avait offert son chef, le lieutenant Fortoul, pour la nouvelle année 1913 

JULES ET Lt FORTOUL 2018 8 Le dessin représente le spahi Crétenet et son cheval campé sur la terre de Sidi Bou Othmane où l'on aperçoit les jujubiers et les deux marabouts blancs. Plus loin à l'horizon les Djebilets qui cachent la palmeraie et Marrakech." À MON AMI CRÈTENET "FOURNISSEUR DU MUSÉE DE L'ARMÉE" Matthieu FORTOUL

En octobre 1912 l'Étendard et d'autres trophées avaient été transportés jusqu'à la Résidence Générale de Lyautey à Rabat: L'Étendard vert, le parasol d'apparat en velours rouge, un autre parasol plus modeste, la chéchia rouge abandonnée par El Hiba dans sa fuite.

Les premiers jours de Crétenet à Marrakech: Au début de 1913 le journaliste du Figaro Louis Botte publie plusieurs colonnes sur la premiere quinzaine à Marrakech des soldats du colonel Mangin (septembre 1912). Il y cite le Maréchal des Logis Crétenet et son officier de Spahis, le lieutenant Fortoul à propos de chocolat.

Une chose qu’on n’oublie jamais dans les camps, c’est de soigner la popote. Le troupier français, comme chacun sait est le premier cuisinier du monde. Ici la proximité de la ville lui permet de varier son ordinaire. Chaque matin, des soldats vont en corvée dans les souks avec de grands cabas, moins qu’ils n’emmènent le bourricot de la compagnie. Ils n’ont pas besoin d’aller bien loin pour se procurer le nécessaire. À la porte même des jardins se tiennent de nombreux vendeurs, juifs pour la plus part. Grâce à l’activité de l’Alliance Israélite qui a établi une école à Marrakech, presque tous les juifs parlent français. Et l’on entend des dialogues comme celui-ci: 

- Eh, monsieur caporal, voici un poulet que je vous donne: dix francs seulement !
- Par la barbe d’Abraham, mon vieil Isaac, tu ne m’as pas regardé: je suis de Belleville, tu sais !
- Alors, monsieur caporal, cinq francs seulement. Je perds.
Le soldat regarde, palpe la volaille, et, naturellement roublard, la repousse dédaigneusement.
- Ça, un poulet ? Une vieille poule, tout au plus: je ne voudrais même pas la chaparder.
- Peut-on dire ! Il est plus tendre que ma petite fille. Voulez-vous pour un franc, monsieur caporal ?
- Soit, pour te rendre service, mais alors donne-moi les oeufs que ton jeune chapon a dû pondre hier au soir.
On échange la piastre hassani avec l’oiseau et un ou deux oeufs, le marché est conclu.
Dans la ville, on peut se procurer facilement et à bon compte les liqueurs et les vins fins. Quand les troupes d’El Hiba sont venues à Marrakech, toutes les maisons des Européens ont été pillées.
Les Français sont arrivés:de tous côtés on leur a offert des flacons cachetés à des prix abordables. Les officiers de la colonne volante, arrivés les premiers, ont garni leurs cantines de Champagne de marque payé deux francs la bouteille. Mais bientôt les cours se sont élevés, et, au bout de quelques jours, les pauvres juifs nous ont cédé pour quinze francs ce qu’ils avaient payé cinq sous.
Profitant des grandes journées reposantes, les soldats réparent leur fourniment. Ils raccommodent les vêtements, reprisent les chaussettes, cousent des boutons, astiquent leurs ceinturons. Puis c’est la correspondance avec la famille, les longues lettres écrites sur papier grossier avec beaucoup de fautes d’orthographe et des tournures naïves. Enfin se sont les siestes prolongées, où l’on prend des forces pour les étapes futures;
Nos soldats sont heureux de profiter du repos bien gagné et de savourer les douceurs de cette vie tranquille. Mais il ne faudrait pas que cela durât trop longtemps: ils s’ennuieraient. Que vienne l’ordre du départ, joyeusement ils boucleront leurs sacs, et ils marcheront plus avant, par des sentiers nouveaux, sur la brousse ou les sables ardents. Toujours braves et toujours alertes, ils jetteront encore aux vents des grandes solitudes africaines l’hymne glorieux de la conquête qui chante dans leurs clairons!
Nous sommes à Marrakech depuis dix jours à peine, et déjà la ville se transforme. Nous pouvons circuler dans les rues sans attirer l’attention. Les marchands arabes deviennent accueillants et les juifs font des affaires. 
La pluie tombe: une pluie fine, pénétrante, continue, qui s’égoutte de toutes les feuilles, détrempe la terre, traverse les toiles des tentes, les vêtements et vous glace. Les jardins sont transformés en vastes marécages où surnagent des îlots d’herbes mouillée, et dans les chambres du palais les vapeurs condensées ruissellent des parois de faïences et forment des flaques sur le sol. Le lendemain, heureusement, un soleil clair et chaud pompe l’eau et dissipe les brouillards malsains, mais il reste encore dans les cours de larges mares où se reflètent les murs crénelés, et les rues de la ville restent impraticables.
Des européens arrivent. Deux journalistes sont venus avec un convoi; un autre, le correspondant du JOURNAL, a traversé le bled presque seul pour atteindre Marrakech en pleine nuit. Des mercantis ont suivi. Leurs légères baraques se montent dans les jardins et déjà les soldats les entourant. Certains « industriels » ont pu nous rejoindre, l’un d’eux désire établir dans la ville un casino à Marrakech, maintenant, va être envahie par les gens d’affaires, les temps héroïques de la conquête sont révolus: je profite d’un convoi pour partir.
Par un après-midi tiède et lumineux, nous quittons les jardins de l’Agueda pour aller camper au nord de l’oued Tensif. Le lendemain, nous sommes à Sidi-Bou-Othman. Après le déjeuner pris sous les jujubiers mitraillés pendant la bataille, je vais visiter les marabouts blancs d’où les Hibistes embusqués fusillaient les Spahis. Par places, sur le sol, des taches brunes indiquent encore la chute d’un adversaire. Je revoie les épisodes de cette journée tragique qui, maintenant, appartient à l’histoire.

JULES ET Lt FORTOUL 1 Photo Massardier DR - Jules Cretenet et le Lieutenant Matthieu Fortoul devant la tombe récente d'un cavalier d'El Hiba.

A Ben-Guérir, je prends congé de mes compagnons qui retournent à Marrakech. Je garde un souvenir ému du dernier repas que j’ai pris avec le lieutenant Fortoul. Il avait découvert dans une cantine du chocolat fondu parmi les cartouches et le tabac: le brave Crètenet nous l’accommoda en une crème délicieuse.
Je retrouve au camp le colonel Savy. Je m’enquiers maintenant des moyens rapides pour terminer mon voyage. Nous sommes le 22 septembre 1912 et le bateau « La Chaouïa » part le 24 de Casablanca.  Louis Botte
Claude le petit fils de Crètenet se souvient: Jules mon grand père ,avec qui j'ai vécu mon enfance de 1943 aux années 50 (décédé en 1964 alors que j'étais au service militaire dans les Chasseurs Alpins) m'a raconté son épopée dans la France de 1878 à 1945. 
Engagé en octobre 1898 au 1er Cuirassier ,il passe au 4 ème Spahis Tunisien en juillet 1907. Le 4ème est envoyé au Maroc du 11 mai 1911 au 21 juin 1913, date à laquelle le 4e regagne la Tunisie pour faire pression sur les allemands qui font du charme au Bey de Tunis. Une fin de carriere calme et peu dangereuse. Le 21 octoobre 1913 jeune retraité il regagne le pays de Montbéliard... 
Le 2 aout 1914 il devient adjudant au 11 ème Chasseurs à cheval, participe à la prise de Mulhouse , puis à la retraite sur les Vosges, le 11 ème est envoyé sur la Marne, et Jules Crètenet est affecté au service des prisonniers de guerre (allemands). Il est blessé le 30 aout 1914. 
Le 10 juillet 1915 il reprend au 63 ème Bataillon de Tirailleurs Sénégalais. Le 18 avril 1917 à Ailles prés de Craonne il est blessé par une grenade (le lieutenant est tué) les tirailleurs survivants l'évacuent. Il regagne le 88 ème Bataillon de Tirailleurs Sénégalais en décembre 1917 pour finir au 26 ème Malgache en juillet 1918. 
Nés à Belfort et Montbéliard, nous avons été libérés par le 5ème Régiment de Tirailleurs Marocains le 23 novembre 1944 aprés plusieurs mois coincés entre la 1ère armée Française du Général de Lattre de Tassigny et les Allemands retranchés dans les forts de la place de Belfort. 
Jules m'a toujours dit que nous devions une reconnaissance éternelle aux trroupes coloniales. 
Amités Claude 
Ps :J'ai hérité du livre: Au coeur du Maroc de Louis BOTTE, Hachette 1913, ainsi que de la montre gousset offerte par le maréchal Lyautey lors de son départ du 4ème Spahis

Le lieutenant Matthieu Fortoul de son côté poursuivit sa carrière militaire dans la cavalerie. Il est revenu à Marrakech pour y vivre sa retraite. Il y est décédé à 97 ans le 16 décembre 1969. Sa tombe se trouve dans le carré militaire (H6 127) du cimetière de Marrakech.
Le jour du 1er anniversaire de la charge de Sidi Bou Othmane, il assistait aux obsèques du Général Négrier à Paris aux côtés du Général Lyautey son beau-père. En avril 1917, il est devenu capitaine quand il assiste aux obsèques de sa grandmère la baronne de Bourgoing au temple de l'Oratoire à Paris. En 1922, il est au 3e Cuirassiers et participe aux concours hippiques et aux compétitions de Polo. Il écrit la chronique sportive dans la Revue de Cavalerie. En 1926 il est promu Officier du Nicham-Iftikar. Il passe à l'Etat-Major de la 3e Brigade de Cuirassiers à Mayence. Il devient commandant en 1931 au 11e Cuirassiers où il poursuit les compétitions hippiques avec son cheval "Verdun II". Il est commandant, chef d'escadrons quand en aout 1934 à Nancy et en octobre 1935 à Rabat, il assiste aux obsèques du Maréchal Lyautey. En 1937, il est en Indochine et se distingue en escrime militaire. En 1938 il est nommé lieutenant-colonel au 2e Spahis marocain... à Marrakech.
Merci à Claude, le petit fils du Maréchal des Logis Crétenet d'avoir partagé ses souvenirs et de nous avoir confié la photo inédite de son glorieux grand père avec le lieutenant Fortoul. Merci aussi à tous ceux qui ont des photos à présenter relatives à l'histoire des marrakchis et de la ville de Marrakech.