Voir au bas de la page les souvenirs de Daniel Morange intervenu à Agadir à partir de la base aérienne 707 de Marrakech

Maurice-Calas-1954Maurice Calas, qui travaillait dans la téléphonie et la télégraphie aux PTT de Marrakech nous fait l'amitié de partager avec nous certains de ses souvenirs du tremblement de terre d'Agadir et des secousses sismiques à Marrakech. Sa famille l'a encouragé à puiser dans sa mémoire et à écrire. Il nous en fait profiter.

AVENTURES & SOUVENIRS AVEC LES PTT DE MARRAKECH

MOISSAC, le 12 mars 2020

Il y a quelques jours  j’ai entendu une évocation du tremblement de terre d’AGADIR le 29 Février 1960.

Ce jour-là, un lundi pas comme les autres, dernier jour de février d’une année bissextile, mais semblable aux autres par le boulot-vélo-dodo.  Après l’arrivée de notre premier enfant le 25 décembre 1959,

Poste-du-Gueliz-Phal-14

Claudine avait repris le travail au guichet de la poste du GUELIZ fin janvier. Elle allaitait Jean-Luc, toutes les quatre heures.  Si mon souvenir est bon  à 10 h elle fonçait à vélo  chez ses parents qui gardaient Jen-Luc pour une demie heure d’allaitement chronométrée par l’inspecteur.

Moulin Baruk 1951

Pour que la maman se repose après les couches nous avions délaissé notre logement dans le parc de la villa BRON dans la palmeraie, pour habiter avec les parents de Claudine dans le vaste appartement de fonction du moulin Baruk dont son père était le directeur de fabrication (on disait Chef meunier).

Devant les moulins: nue-tête Gaston Baruk et avec chapeau mou, le maréchal Juin. Photo Belin (collection Jean-Marc Berger)

Assez fatiguée, la maman s’était… endormie vers  22 h après la dernière tétée de Junior - pour parler comme les américains. J’avais négocié l’autorisation de lire au lit et, bercé par le ronronnement des machines du moulin, je voyageais  en Méditerranée au dix-septième siècle avec le capitaine Hornblower, roman historique de J.S Forester. J’en étais au chapitre ou il récupère un chargement d’or d’un navire Britannique coulé dans une baie de la côte turque.

Brusquement, tout se met  à trembler pendant, je ne saurais le dire; le carillon de la salle à manger tinte deux ou trois fois…le plafonnier pendu à son fil se balance doucement. Et personne ne bouge dans la maison, Claudine enfoncée dans son oreiller ne bouge pas, ma belle-sœur dans la chambre contigüe pas plus, de la chambre des beaux parents à l’autre bout de l’appartement parviennent un ronflement étouffé, des cris arrivent du moulin où les ouvriers de nuit ont été surpris, rien de cassé de ce côté, le doux ronronnement continue; je m’assoie sur le bord du lit je regarde ma montre il est minuit moins cinq ; c’est bien un tremblement de terre ! Je ne pense pas à des répliques, je ne réveille personne,  pas la peine d’affoler et briser le repos de tous, et je reprends ma lecture jusqu’à la fin du chapitre, puis je m’endors.  Ce n’est pas la première fois que je ressent  un tremblement de terre à Marrakech. À sept heures et demie je me prépare, j’avale le café que belle-maman a préparé je ne dis rien et je fonce au Central. L’inspecteur est devant la porte,  à  dix mètre il me crie "Agadir ne répond pas" (plus de liaisons téléphoniques) je lui réponds : "le tremblement de terre de cette nuit ?   Vous l’avez ressenti ?, Oui !"  Apparemment nous sommes les seuls à l’avoir perçu, des collègues de la poste arrivent on les met au courant et nous commentons en attendant des nouvelles officielles que Radio Maroc ne tarde pas à diffuser «  Le phénomène a été très puissant; il semblerait que la ville ancienne (Talborge) est détruite. La marine française qui faisait des manoeuvres au large a immédiatement envoyé des secours. A dix km environ  au sud-est, à la base aéronavale française d’INEZGANE la secousse a été très forte mais il y a pas eu de dégâts ni sur les pistes ni sur les bâtiments; dés le matin l’infirmerie commence à recevoir les premiers blessés ».   

JU52-1959

Vers 13h à Marrakech on voit passer les premiers avions (Ju 52) qui évacuent les blessés graves sur les hôpitaux de la ville, alors commence un ballet d’ambulances qui durera au moins une dizaine de jour. 

Le Ministère des PTT a fait partir de l’atelier central depuis Rabat, plusieurs équipes spécialisées avec du matériel pour rétablir les liaisons téléphoniques avec Casablanca et Marrakech. De Rabat à Casablanca 100 km, de Casablanca à Mazagan 94 km, Mazagan Safi 156, Safi Mogador( Essaouira) 159 km, Mogador Agadir 180: un périple 530 km à 60 à l'heure de moyenne: il faudrait presque deux jours pour arriver. Agadir Marrakech 360 Km (par la route de l’Atlas; par le col du Tizi N’Test à 2250m et Tarroudant;  ou par Essaouira:   même distance.        

À Marrakech mon inspecteur Mr Humbert doit se préparer pour partir le 2 mars évaluer les dégâts du central automatique R6 enregistreur tout neuf, il fonctionnait depuis moins de six mois, son inspecteur technicien (un copain) est blessé; il y a des morts parmi le personnel. On me demande de partir le 4 Mars pour rétablir depuis Inezgane la liason télégraphique Agadir Casablanca qui s’appellera Casablanca Inezgane. Je prends avec moi deux téléscripteurs Creed, un récent et un ancien. J’ai remis l'ancien en état, il servira de secours en cas de panne du premier, car le temps qu’on me donne une voiture et que je vienne de Marrakech, délais une demi-journée ou quelques jours jusqu à la disponibilité d'un véhicule.

Le 4 mars nous partons à deux avant six heures (nous n’avons pas envie de rester le soir sur place) ; avec la  fourgonnette Dauphinoise Renault  (carrosserie juva-4 un poil plus longue et un moteur de dauphine à culbuteurs plus nerveux mais plus fragile et !… et…4 vitesses,  malheureusement le mouchard est encore là) nous pourrons faire le trajet en peut-être cinq heures. Je ne me souviens plus qui conduisait et m’accompagnait,  peut-être Derdari ? ou un garçon du service des lignes … Il fait un temps magnifique, nous passons par Essaouira c’est la meilleur route  entièrement asphaltée; vers onze heures nous sommes à la hauteur du cap Rghir à une trentaine de km d’Agadir, nous voyons les premières  destructions, des maisons en pisé  en partie écroulées, quelques Km plus loin à la cimenterie c’est plus sérieux mais l’ensemble parait intact ; encore trente km et nous apercevons la baie et le port; le soleil brille plus que jamais, sur la route de nombreuses fissures coupent la chaussée nous les montons ou descendons avec précaution comme des marches d’escalier puis nous arrivons devant une large crevasse récemment comblée au bulldozer sur la largeur de la route. De suite un poste de contrôle; on nous arrête, les gardes sont revêtus de blouses blanches et portent des lunettes d’atelier ? ; nous  exhibons nos ordres de mission, une odeur douceâtre de  cadavre flotte déjà  dans l’air,  les gardes nous  font sortir de la voiture et nous font déshabiller pour nous poudrer de DTT (insecticide universel, poux, puces, punaises, tiques, fourmis sauterelles, doryphores,…. ) .  De là sur la droite on surplombe le port et la ville nouvelle.  

Fort-d-agadir 2

Nous pouvons voir au sommet de la colline sur notre gauche  le vieux fort  Portugais du XVI siècle dont les murs blancs haut de  près de dix mètres  sont écroulés: des blocs de pierre ont dévalé la pente, toute une population, plusieurs centaines de petites gens vivaient dans ces casemates larges et profondes….. Sur le plateau en dessous, la vielle ville   «Talborge ? » était aussi un champ de ruines ainsi que l’hôpital à l’autre bout du plateau; en  tournant la tête vers l’Est en contre-bas en bordure de l’océan je cherche du regard le grand,  et haut immeuble blanc de la compagnie des  bus SATAS qui faisait depuis 1939 la fierté de la ville, j’ai alors  un choc,  ces trois ou quatre étages sont réduits à un carré d’un seul étage, les étages supérieurs  sont empilés  jusqu’au sol  ; plus loin la ville nouvelle  parait intacte,  ses petits immeubles modernes de deux étages peints en ocre rose s’alignent parallèles à la plage infinie qui fait la réputation  de la ville.  Nous ne tardons pas à  nous apercevoir en suivant le boulevard du Front de Mer et les bâtiments qu’il y  a des cordons de draps qui pendent des balcons, signe que les escaliers se sont écroulés, et les plafonds effondrés sur les dormeurs, les survivants  ont  fuis comme ils ont pu. Je repère au passage la nouvelle poste avec le central automatique que j’ai l’intention de visiter au retour, ils sont debout. 

 En poursuivant  vers notre destination, c’est avec un soulagement certain que nous  fuyons ce cauchemar.   Après une douzaine de km nous arrivons à la poste d’Innezgane; les collègues de l’atelier central de Rabat sont déjà au boulot (ils ont roulé nuit et jour); ils installent un central téléphonique manuel de quelques centaines de lignes pour parer au plus pressé et  rallongent le Répartiteur. Heureusement le bâtiment est assez grand, et il faut créer un nouveau réseau de câbles…. je leur demande où est l’emplacement réservé au télégraphe, Réponse : "On verra ! si vous voulez bouffer allez en vitesse à la base de l’Aéro-Navale"  C’est une bonne idée, le casse-croûte  emporté le matin est déjà loin.  Encore quelques km, on nous dirige vers le mess qui est immense mais encombré de familles qui attendent leur évacuation par avion, pour l’heure priorité aux blessés, (on en découvre  toujours dans les décombres , et  on  trouvera encore  un survivant quinze jours après le séisme.  Un long buffet aligne des plateaux tout prêts;  nous en récupérons deux. Le serveur qui contrôle  la distribution nous dit qu’ils  opèrent  en service continu et nous demande de ne pas traîner.   Tous les services administratifs du royaume sont  sur la base qui sert de QG…… ; nous trouvons un bout de table libre  près d’une fenêtre; ce qui nous permet de voir les ambulances qui vont de  l’infirmerie aux avions d’évacuation vers Marrakech (des junker 52 de la dernière guerre).  Nous avalons rapido ce qui est servi;  je récupère une demie boule de pain de l’intendance; j’achète deux bouteilles d’eau d’Oulmess et une boite de confiture d’abricots  pour le retour en cas de "creux", et nous filons à la Poste ; l’inspecteur principal  qui dirige les opérations me désigne une petite pièce derrière les guichets de la poste « pose ton matériel sur la table, le répartiteur n’est pas terminé  on fera le raccordement des câbles plus-tard pour le moment priorité au téléphone.» des dizaines de journalistes-reporters assiègent les deux cabines du bureau. C’est parfait! nous aurons le temps d‘aller visiter le central automatique ; nous donnons un coup de main aux collègues pour décharger quelques caisses de matériel: des éléments de répartiteur pré-fabriqués qui viennent d’arriver, et des tourets de câble. Vers 15h nous n'avons plus rien à faire,.. pas la peine d’encombrer les copains, nous prenons la direction du retour et nous nous arrêtons à la poste abandonnée d'Agadir ; à part les gravats tombés des plafonds tout parait en état, le Central est au premier, l’escalier a tenu le coup la  dalle semble  horizontale c’est en entrant dans le Central  que quelque chose nous surprend;  les structures qui supportent les appareils, semblent  s’appuyer sur un mur,  l’armature  serait-elle déformée? Vérification avec un fil à plomb improvisé: c’est le mur qui  penche! Je suis déçu, j’avais pensé à première vue que ça devrait pouvoir redémarrer; illusion ! Dans la cave les bacs des batteries sont  sortis de leur berceau et penchent dangereusement, c’est un miracle qu’il n’y ait pas eu de court-circuit et d’explosion (l’hydrogène)!  En haut je fais un tour de repérage et nous commençons à mettre de côté  quatre ou cinq platines de circuit qu’ il faudra modifier ( c’est le même système qu’à Marrakech, mais plus moderne)!  Je démonte le robot stroboscopique des circuits, il me servira  pour le réglage  précis des relais de télescripteur, je l’installerai dans mon bureau-atelier des télescripteurs à Marrakech,  en attendant de recevoir un tube cathodique Siémens ; il n’y a plus grand-chose de transportable avec la fourgonnette,  et Mr Humbert est passé avant nous ! Il n’a pas vu un super  contrôleur Peakly sous une étagère, je l’adopte sur le champ, après une heure à fouiller nous décidons de prendre la route du retour; nous serons chez nous vers vingt et une heure, encore hanté par les destructions et l’odeur qui planait sur les ruines.

  Ce séisme de magnétude 5,7 s‘est produit sur la ligne de fracture de l’Atlas (qu’on appelle la dorsale de l’AFN; il se termine en Tunisie, mais c’est en Algérie à Philippeville que se sont produits plusieurs séismes destructeurs. À Agadir l’épicentre était à quelques km de la terre  au fond l’Océan; il a provoqué plusieurs milliers de morts, au moins 25 000 recensés,  mais  a-t-on jamais compté ceux de tous les villages de l’Atlas, éloignés des routes et situés sur la ligne de fracture ? Y-a-il seulement eu des survivants pour raconter ?  Les Caïds (préfets) l’on certainement signalé  à postériori. À ma connaissance  personne n’en a rien dit. Des bruits ont parlé de quarante mille morts ou disparus.

   Pendant trois semaines en plus des nouvelles de l’avancement des déblaiements, les journaux ont rapporté de nombreux sauvetages qui tenaient souvent du miracle. Le dernier sauvetage est celui de ce commerçant israélite qui tenait dans une ruelle de la vielle ville  une  petite épicerie. Originaire avec sa famille d'une communauté juive vielle de plusieurs centaines d’années située dans la montagne, éloignée de la ville, il retournait dans son village une fois par semaine pour le sabbat.  Il  s’était  aménagé une couche  sous  le comptoir de sa boutique. Quand l’immeuble c’est effondré, le  meuble a résisté et l’a protégé.  Lorsque  les bulldozerq sont arrivés pour déblayer la ruelle,  par miracle quelqu’ un a entendu crier..  Avec précaution les hommes ont dégagé les gravats et l’ont extrait de  son tombeau bien vivant.   Depuis le jour terrible, il avait bu sa réserve de Coca-cola et s’était nourri des bananes qu’il avait pu atteindre à tâton  dans les décombres de son Hanout (boutique) ; rapidement  remis sur pieds, il a désiré retourner dans son village, quand il a appris qu’il ne restait que des ruines et plus une âme vivante, le pauvre homme a sombré dans la folie. (récit rapporté par le Petit Marocain)

Note : Il existait en AFN, outre les commerçants, des dizaines de communautés juives dispersées dans tout le pays depuis plusieurs milliers d’années souvent dans des endroits  insoupçonnables  particulièrement en pays berbère pour échapper à la domination des arabes. Certains pensent qu’après la prise et la destruction de Jérusalem par les Babyloniens au VI siècle Av JC, plusieurs familles du petit peuple de Juda furent entrainées par le prophète Jérémie en Egypte, puis auraient migré plus à l'ouest vers la Lybie et le Maghreb.  Après la destruction de Jérusalem par Titus en 80 après Jésus-Christ d'autres familles juives et des familles chrétiennes en moins grand nombre se seraient établies en AFN. Puis au 7e siècle la fédération des tribus arabes dans une seule religion l'Islam amena les communautés juives à se réfugier et s'établir dans les montagnes de l'Atlas. (pour ceux qui seraient intéressés, lire le très documenté livre de Robin Daniel « L’héritage Chrétien d’Afrique du Nord »)

 MAURICE CALAS POURSUIT EN RELATANT TROIS AUTRES SOUVENIRS DE SECOUSSES SISMIQUES À MARRAKECH ET À L'OUKA.

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SOUVENIRS D'ENFANCE 

 Le premier tremblement de terre à MRK dont je me souviens parfaitement s’est produit je pense en  Mars ou Avril 1938, ce devait être dans la matinée d’un jeudi. Toutes les portes et les fenêtres de la maison étaient ouvertes, une vrai journée de printemps douce et calme. J’étais assis à la table de la salle à manger à faire mes devoirs, tout à coup, la maison s’est mise à trembler dans tous les sens, le carillon a tinter, les verres et la vaisselle s’entrechoquaient dans le buffet. Ahuri, je  voyais les murs vibrer, la sonnerie trembleuse du portail sonnait comme si quelqu’un bloquait le bouton. Pris de panique, en quatre enjambées j’étais à la porte d’entrée du couloir. Puis, tout était redevenu calme comme si rien ne s’était passé, seule la sonnerie continuait son bruit strident. Grand-père assis sur une chaise à l’ombre du mimosa couvert de fleurs, ( il  fleurissait  toute l’année), son chapeau bien en place sur sa tête chauve, le fume-cigarette au bout des doigts, sa barbe Blanche étalée sur sa poitrine, le journal grand ouvert, ses yeux fixés sur les nouvelles, ne sentait rien, n’entendait rien. J’ai alors réalisé qu’il n‘avait aussi rien  perçu, je suis allé chercher un roseau pour démêler les fils de la sonnerie ce qui arrivait quand un oiseau se prenait dedans. Il ne s’était rien passé, je suis retourné à mes devoirs, seul l’abat-jour vert ceinturé de fines perles de verre de toutes les couleurs se balançait encore doucement au-dessus de la table.

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AU CENTRAL DE LA MÉDINA AVEC MARC BERGER

Mon second tremblement de terre à Marrakech...  Je m’en souviens bien, mais pas l’année précise 1954 ou 55; c’était un dimanche j’étais de service au Central automatique à la poste de la médina, en service mixte 7h-12h & 14h-18 h. Mon collègue Marc Berger avait les mêmes horaires au service des mesures dans le répartiteur; l’un et l’autre nous n’avions pas grand-chose à faire sinon attendre l’incident et intervenir. Pour moi dans le cas ou une sonnerie d’alarme indiquerait un problème majeur ou un simple fusible qui quelques fois sautait tout seul par la tension de son ressort ou une mauvaise soudure, il fallait intervenir immédiatement et déterminer s’il y avait court-circuit  ou si le fusible avait seulement eu « peur ». Pour Marc c’était le plus souvent  la surveillante du  central inter-ville qui signalait une liaison en difficulté ou carrément interrompue, il lui fallait alors se porter sur la ligne signalée et commencer un programme de mesures pour définir la  gravité de l’interruption et alerter une équipe d’intervention,  lui indiquer ou se porter,  la distance,   la catégorie du problème  et de l’ assister si c’était nécessaire.  Marc devant ces cadrans  lisait un journal ou un livre et souvent nous bavardions. Ce jour-là j’étais dans le Central à consulter des documents pour préparer  les contrôles  de la semaine suivante. Vers 16 h 30, soudain, toute l’armature métallique du Central se met à vibrer. Dans un premier temps j’ai pensé au passage d’un camion chargé dans la rue,.. idiot pensais-je, c’est une rue piétonne. Je jette un coup d’œil par la fenêtre et à ce moment-là les vibrations s’intensifient , une sonnerie d’alarme se déclenche,  sauve qui peut, je traverse le Central si vite que je bouscule Marc au passage de la porte de l’atelier, nous descendons les marches de l’escalier côte à côte et quatre à quatre, nous nous  arrêtons dans la cour face à face; on se regarde et ensemble nous disons "c’est un tremblement de terre"     C’est fini,  Nous remontons,  je change le fusible qui a eu "peur" et qui a déclenché l’alarme, et nous commentons……

MRK Environs Ouka2740 m et djebel ANGOUR

 SECOUSSES SISMIQUES DANS LE HAUT-ATLAS

Le troisième tremblement de terre, en juin 1960, a été plus discret, mais réel. Je l'ai vécu dans l’Atlas vers 3000 m d’altitude  à l’Oukaïmeden (2700 M) presque au sommet du djebel Taghigt (tarigt 3300 m) ou j’avais emmené en ballade ma petite belle-sœur 12 ans et sa cousine Marcelle Ciarrapica. Son mari avait préféré se reposer plus bas et n’était pas de la promenade.   Après avoir grimpé 300 m nous avons atteint la plateforme d’arrivée du grand Téléski. Nous nous sommes installés à l’ombre du kiosque car le soleil était vif,  pour partager un goûter et admirer la chaine de l’Atlas qui se prolongeait vers l’est jusqu’ à l’horizon.  Pendant que nous bavardions j’ai été intrigué  par une légère vibration, perceptible à l’oreille, des quatre mats porte-drapeaux scellés dans la plateforme. Pas un poil de vent et pourtant, j’ai regardé les vitres du kiosque, elles vibraient.  Un coup d’œil à un éboulis  proche; les graviers glissaient dans la pente les uns sur les autres, toute la montagne vibrait discrètement.   En levant les yeux vers le sommet du djébel  un nuage  descendait silencieusement vers nous il était temps de partir.  Heureusement je connaissais assez bien  l’endroit,  et nous nous sommes engagés dans un éboulis qui nous a conduit en moins de vingt minutes  sur le plateau,  accompagnés dans  la descente assez  raide par les cris des filles qui à chaque pas enfonçaient leurs  pieds jusqu’aux mollets  dans le gravier et avaient du sable dans leurs chaussures.  A tout moment je craignais la  glissade de grosses pierres. Rendu au chalet du Club Alpin nous avons retrouvé Rizou (Henri). Attablés sur la terrasse nous nous remettions de nos émotions... le liquide de nos verres d’orangeade frissonnait…..Quelque part dans la terre quelque chose se déplaçait encore, doucement, quatre mois après la catastrophe d'Agadir.

Seisme-MRK-10aout-1933 2

MARRAKECH N'A JAMAIS SUBI QUE DES MODESTES SECOUSSES, JAMAIS DE TREMBLEMENT DE TERRE MEURTRIER.

(En avril 1933 un très fort tremblement de terre fit beaucoup de morts en Turquie, Anatolie). Les secousses sismiques à Marrakech semblent se produire quand il y a des tremblements de terre désastreux en Turquie. Cependant Marrakech n'a pas connu d'important séisme. L'écho d'Alger signale des secousses sismiques à Marrakech qui se seraient produites le 18 aout 1933 à 10h30. mais n'aurait duré que 4 à 5 secondes. Dans les rez-de-chaussée la secousse passa inaperçue, tandis qu'elle était beaucoup plus marquée dans les bureaux et appartements des étages. Les meubles tremblèrent et les vitres vibrèrent. La secousse fut nettement perçue tant en Médina qu'au Guéliz mais n'occasionna aucun dégât.

Cependant à 19h30 une tempête de sable a succédé au séisme obscurcissant le ciel et rendant la visibilité tellement faible que la circulation en devint dangereuse. Le Chergui, puisqu'il faut l'appeler par son nom, aveuglant les marrakchis de sa poussière contraint les musiciens et consommateurs à quitter les terrasses pour se réfugier à l'intérieur des cafés. Sur la place Djemaa el Fna des guitounes de marchands furent renversées et au Guéliz les tôles ondulées et les cartons bitumés se prenaient pour des tapis volants, tandis que les régimes de dattes tombaient des palmiers et les olives s'éparpillaient sur le sol. Alors que Marrakech subissait une température de 45°, la montagne Glaoua et la région de Ouarzazate subissaient un déluge.

 MAURICE CALAS NOUS PARLE ENSUITE DES ANNÉES 60

 MOISSAC le 30 mars 2020 

PASSER LE TÉMOIN:  Mon père est arrivé aux PTT de Marrakech en 1924; ma mère accompagnée de sa sœur cadette Raymonde sont venues habiter en 1926 chez leur sœur Fernande. Papa et maman se sont mariés en 1929. Suite à un quiproquo dans les services de l’administration Marocaine des PTT, papa a arrêté son contrat avec les PTT du royaume du Maroc en juin 1960.  IL a demandé son rapatriement en métropole.   L’administration Française l’a affecté comme inspecteur au bureau de poste d’Aiguillon (Lot et Garonne). Par le jeu des congés, mes parents ont rejoint Aiguillon fin mai et ont eu le temps de s’installer dans cette très sympathique petite ville, où papa a pris son service le premier juin. Papa parlant l’occitan, ils se sont vite fait des amis et se sont intégrés sans problème.  En septembre, à l’occasion de nos vingt et un jours de congé pour "climat pénible" nous sommes allés passer quinze jours chez eux. Aux vues des derniers évènements du Maroc (décés du roi Mohamed V), des manifestations qui suivirent  et de la situation en Algérie, nous avons arrêté nos contrats qui se renouvelaient tacitement  avec les PTT  du royaume du Maroc le  premier juin,  et demandé à l’ambassade notre rapatriement en Métropole. Le 14 Mars 1961 Claudine qui attendait Daniel a pris la Caravelle  Casablanca-Toulouse avec Jean-Luc, 15 mois. Papa et maman les attendaient à Toulouse-Blagnac et les ont pris avec eux. Fin février on avait  rendu à son propriétaire la maison  de la rue Sourya (ex Maginot), au Guéliz derrière le Marché central, que mes parents  louaient depuis 28 ans à Mr Oustry pharmacien sur l’avenue Mangin (Mohamed V),  pour s’installer avec nos bagages  dans le grand appartement de fonction  des parents de Claudine aux Moulins Baruk.

Aux PTT j’ai fait une dernière tournée  des  télés-scripteurs PTT et des plus importants abonnés télex de la région de Marrakech (Ben-guérir base Américaine, Safi, Mogador-Essaouira, Agadir-Inezgane). Quelques 500 Km avec la voiture que le nouveau chef mécanicien, un marocain…. m’avait prêté  pour la mission : une 2 CV qui ne dépassait  pas le 65 à l’heure  sur le plat et montait les côtes en seconde à 20 à l’heure; une ballade de près d’une semaine. De retour au nouveau bâtiment de la Poste,  dans mon bureau atelier  près du Central télégraphique j’ai préparé une documentation complète à l’attention de mon successeur, avec schémas et explications du fonctionnement des différents systèmes d’essais des matériels, une traduction de la notice des appareils Creed Anglais ( 3 ans au-paravent j’avais mis un mois à la traduire grâce à un dictionnaire de mécanique Anglais-Français que mon oncle Bertrand avait dans son bureau.  Imaginez : une simple  pièce se décrit, ( exemple :  la tige du truc du machin du bidule….en français  « une clavette »).

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Au reste ces appareils étaient parfaitement conçus, ils se composaient de blocs interchangeables, qui permet-taient un dépannage rapide, le clavier était génial, seul le réglage de l’émetteur exigeait un stroboscope ou un tube cathodique pour obtenir des signaux parfaits avec 0% de distorsion. Les appareils français SAGEM à page se composaient d’environ trois mille pièces et à bande 1200 à 1300, dont une  multitude de ressorts avec des poids précis à 2 grammes près, mais une vis micrométrique facilitait le réglage de l’émetteur.   

 Le 28 Avril je quittais Marrakech avec regrets au volant de ma Dauphine Aérostable  chargée jusqu’au toit pour un voyage  record à travers l’Espagne avec une seule nuit de repos à Séville. Les routes espagnoles de l’époque étaient plus mauvaise que nos départementale actuelles pour ne pas dire affreuses ; j’arrivais le 30 à trois heures et demie du matin à Aiguillon (environ 2800 km).

 De  1967 à 1973 nous avons passé nos congés au Maroc, où  Pépé Antoine avait négocié avec le Caïd la construction temporaire d’un chalet en bois sur la plage de Oualidia.  Et chaque année depuis la lagune nous faisions un pèlerinage à Marrakech pour un bain de chaleur de deux ou trois jours. En 1968 reconnus dans la rue par un facteur nous avons été contraints de faire une visite aux anciens collègues marocains de la poste et des télécoms que nous avions quitté six ans plutôt; je ne vous décrierai pas la réception qui fut royale ; bien sur je suis allé voir le bureau de mon successeur qui a été enchanté de ma visite et m’a dit : "Mr Calas  j’ai toujours  vos dossiers qui me servent, voyez ils sont là avec moi…."  Après cet échange technique nous sommes allés boire un thé à la menthe.

 Maurice Calas

Merci Maurice pour tes souvenirs qui nous permettent de réactiver notre propre mémoire et nous replonger  dans ces temps qui ont beaucoup compté pour nous.. Au travers de ton histoire nous revoyons cette terrible catastrophe que fut le tremblement de terre d'Agadir où nous avions des amis de toutes origines et traditions et où un grand élan de solidarité a fonctionné. Nous revoyons la Poste, celle de la place de l'Horloge, celle de la Médina et aussi la poste Centrale construite en 1956. Tu nous rappelles aussi que nous nous déplacions beaucoup: Agadir, Inezgane, Oualidia, Oukaimeden, Espagne,.. Tu nous rassures en nous confirmant la faible activité sismique sur Marrakech. Tu nous remémores le regret que nous avions en quittant la Ville rouge. Tu soulignes le soin mis à faciliter le travail de nos successeurs marocains et le plaisir que nous avions à nous retrouver. Merci de nous avoir permis de redonner des couleurs à nos mémoires qui ont tendance à s'effacer. 

Note: Certains auraient voulu faire croire à un tremblement de terre à Casablanca, le 26 décembre 1939. on voit à quoi peuvent servir les "fake news". 

Tremblement-Terre-Casa-28dec-1939

 

Souvenirs du tremblement de terre d’Agadir de Daniel MORANGE

Cet évènement douloureux survenu le 29 février 1960, fut, pour ceux qui en furent les témoins de près ou de loin, un vécu, gardé en mémoire malgré eux ; je suis l’un des leurs !

Ainsi,  le récit de Maurice Calas m’a replongé malgré les années passées dans mes souvenirs encore présents, ils ne sont pas de la même nature que ce que j’ai pu lire dont les détails sont impressionnants de précision

Mon récit commence le 1er Mars 1960  je me rends assez de bonne heure au mess pour le petit déjeuner alors que je suis militaire, radio navigant à l’escadrille de liaison de la base aérienne BE707 de Marrakech depuis Aout 1959.

 Lorsque j’entre dans la salle, habituellement animée des conversations d’avant le travail de chacun, je suis étonné du silence qui y règne, surtout des chuchotements, je m’approche du bar et demande au serveur « que ce passe-t-il ? » la réponse est chargée d’émotion : il y a eu, cette nuit,  un tremblement de terre meurtrier à Agadir!

Je comprends alors pourquoi cette ambiance étrange à mon arrivée, mais je comprends aussi qu’il faut que je me rende le plus vite possible à l’escadrille.

A mon arrivée à l’escadrille, commandée par le capitaine PRAT, c’est l’effervescence  avec les commentaires sur ce qui est connu …la piste du terrain d’Agadir est utilisable, la météo est bonne, les services techniques et logistiques de la base de Marrakech sont déjà en action avec la préparation des avions (Junkers 52 ) et leurs chargements, un briefing a lieu avec  formation des équipages, et  les instructions du capitaine PRAT car, nous sommes sur le plan aéronautique, les premiers intervenants extérieurs.

Nous sommes avertis que les chargements de nos avions sont réalisés au cours de la matinée, c’est alors que nous nous rendons vers ceux-ci pour le départ.

Mon pilote est le sergent-chef LEPAPE. Notre avion est chargé au plus fort de ses capacités avec du matériel médical, des couvertures, du pain et autre vivres… nous avons juste la place de passer pour aller au poste d’équipage pilote et  navigateur à l’avant,  un mécano entre les deux, moi, dans la carlingue derrière le navigateur puisque le poste du radio est à cet endroit autrement dit, je suis en contact direct avec notre chargement.

Le vol vers Agadir que nous réalisions souvent par « Imintanoute »  ne nous posa pas de problème par contre à l’arrivée tout l’équipage scrutait intensément l’environnement.

Lors de l’approche pour l’atterrissage nous nous sommes bien rendu compte de l’importance des dégâts comme s’il n’y avait plus de rues, certains endroits un peu encaissés comme recouverts de poussière ! !  Enfin, atterrissage sans encombre et roulage vers le parking pas loin de grands hangars techniques.

Comme je suis en poste dans la carlingue, je suis le premier à ouvrir la porte arrière du « JU » et descendre sur le parking. C’est alors, que je vois arriver vers moi un homme habillé de blanc mais taché de sang comme je n’en avais jamais vu, c’était un contact psychologiquement surréaliste pour moi, j’étais comme l’on dit  « scotché » bref, arrivé à ma hauteur, il me demande : vous avez de la place ? sans autre explication ! alors, sortant de mon hébétement, je lui réponds oui, lorsque nous aurons déchargé l’avion; il acquiesce  puis  repart vers les grands hangars.

Quelques temps après, une équipe se présente à l’avion pour le déchargement qui fut réalisé très rapidement. 

Nous étions alors disponibles pour la suite décidée par les responsables locaux. Nous n’avons pas eu à attendre longtemps car un camion non couvert se dirigea vers nous, il en descendit le même « chirurgien » qui nous indiqua la destination de l’hôpital de Marrakech pour les blessés présents sur la plateforme du camion.

Lorsque le camion eut fait demi-tour  et présenté son arrière vers l’avion, ce fut pour l’équipage un choc émotionnel d’une grande violence en effet, les blessés étaient allongés dans des couvertures ou des bâches, habillés tels qu’ils étaient au moment du séisme, recouverts de poussière y compris leurs visages, le chirurgien nous indiquât qu’ils étaient atteints d’écrasement avec de multiples fractures, chacun avait une étiquette avec leur noms ainsi que les indications médicales les concernant . Neuf de ces blessés furent posés sur le plancher de la carlingue, des infirmiers les accompagnaient. 

Puis, ce fut le travail d’aviateur pour la suite avec le retour vers la base militaire de Marrakech. Durant ce retour j’étais donc au contact avec tous ces blessés, je les regardais, assommé de voir tant de détresse et de voir tant de dignité.

Durant deux jours ce furent les actions suivantes :

- Les 1er et 2 mars : Deux allers retour Marrakech-Agadir pour 23 blessés ainsi qu’un Marrakech- Agadir-Rabat Salé-Marrakech pour 8 blessés.

Le tout pour 12heures de vol de jour et nuit. 

Après ces deux jours et avec un peu de recul, nous réalisons que nous étions fondus dans cette ambiance dramatique, nous allions dans les hangars chercher les  blessés sur brancards,  des accompagnateurs étaient avec nous.

Une dernière anecdote : lors d’un de ces vols, un blessé était installé sur un brancard en élévation mais posé sur une porte, nos regards se sont croisés, et il me dit en riant avec son accent ! moi,  je suis content parce que je suis mieux que les autres … sa fiche médicale lue après coup indiquait : multiples fracture du bassin et des jambes ! ! .

D’autres équipages ont certainement vécu ces deux journées « lourdes humainement »  eux aussi ont leur histoire et puis les secours internationaux sont arrivés avec plus de moyens que nos JU .. c’était l’histoire, mon histoire !.

                                                      Daniel Morange