SROUSSI-CADEAU-2006

Bonjour amis marrakchis je me nomme Roger SROUSSI, je suis né à Marrakech le 19 fevrier 1926 où j'ai vécu jusqu'en 1941. Je me souviens très bien du temps où habitant la Médina, tous les dimanches nous allions au Guéliz avec mon père pour assister aux matches du SAM où a evolué pendant quelque temps mon frère Prosper, au coté de Chinois, N'jar, Clairouin, Arbacette, Rogerro - qu'il a revu à Montpellier dans les années 2000. C'est avec une très grande émotion que j'ai retrouvé tous ces souvenirs que je n'oublierai jamais ainsi que d'autres car Marrakech est unique. 

Roger SROUSSI a été obligé de quitter Marrakech contre son gré, alors qu'il n'avait pas encore seize ans; ce fut pour lui un complet déracinement.

Chkoun_Ana

 Son histoire personnelle raconte une période sombre des français d'origine juive, qui quoiqu'habitant au Maroc, subissaient la loi française de Vichy, perdaient leurs emplois s'ils étaient fonctionnaires, leur logement s'ils avaient un logement de fonction et le droit de poursuivre leurs études s'ils étaient écoliers ou lycéens. L'histoire de Roger Sroussi, fait partie des récits de souvenirs "Chkoun Ana" et ne peut être copiée sans l'autorisation de l'auteur et la mention de l'édition : Mangin@Marrakech, 6 juillet 2018.

Je suis né à Marrakech en 1926 rue Riad Zitoun. J’ai eu une enfance très heureuse jusqu’à la signature de l’armistice  de la 2ème guerre mondiale en octobre 1940.
Après quelques années, nous sommes allés habiter rue Arset el Maach, immeuble Bitoun....    Dans cette rue, chaque fois que débarquaient des touristes venant de Casablanca, se déroulait un spectacle magnifique, des centaines de fiacres transportant ces visiteurs se suivaient à la queue-leu-leu, créant une animation inhabituelle.

fiacres-1940

L’oncle de Daniel LeBaron, mon copain inséparable avec Pierre Malhomme, possédait une ferme aux alentours de Marrakech. Trés souvent le jeudi, jour de repos scolaire, nous y allions passer la journée... Les femmes des ouvriers faisaient du pain à la semoule, moins cher que la farine. Il y avait aussi une huilerie. Avez vous déjà dégusté un pain à la semoule coupé en deux et bien aspergé d’huile d’olive extra vierge à peine sortie des pressoirs? essayez un jour si vous en avez la possibilite, vous m’en donnerez des nouvelles !

Après, nous avons habité l’immeuble des services municipaux ou travaillaient mon père, ma soeur aînée et mon frère aîné. Cet immeuble était gardé jour et nuit par un Mokhazni..  un jour, alors que j’étais dans la classe du certificat d’études, le maitre demanda si quelqu’un pouvait aller voir un copain - Pabst - qui était malade; je me portais volontaire et le jeudi arrivant, j’y allais sans prévenir mes parents, pensant être de retour avant midi (je devais avoir 10 ans). Malheureusement ce ne fut pas le cas, car  les parents de Pabst me retinrent la journée entière. Je regagnai donc la maison vers le soir en chantonnant. Le  premier accueil que je reçus fut celui du Mokhazni qui me dit : "toi tu chantes, mais vas voir ta mère dans quel état elle est". Ma mère était en pleurs et m’apercevant déclara à mon père et à mon frère aîné: "attention à vous, le premier qui le touche aura à faire à moi !

Services-municipaux-devenus-mairie

Cet immeuble des services municipaux nous servait également de havre de paix : les chaudes soirées d’été, nous descendions, puis nous nous asseyions sur le perron, respirant a pleins poumons l’air moins tiède. Mais ce que  nous attendions avec impatience, mon frère Gilbert et moi même, c’etait le dimanche... pourquoi? tout simplement parceque l’après midi, il y avait du foot-ball au Guéliz. Nous partions donc tous les trois à pieds, ce qui représentait pas mal de kilomètres en direction du stade de foot-ball du Djenan el Hartsi, proche du collège et du lycée Mangin.

onze-du-SAM-Lycée-mangin

Nous passions un après midi formidable. C’est ainsi que se passa mon enfance à Marrakech et il est vraiement dommage, qu’à la signature de l’armistice  en octobre 1940, un homme ait pu faire  autant de mal à d’autres hommes, femmes et enfants, qui n’avaient rien fait pour être traités de la sorte, si ce n’est le fait qu’ils étaient juifs.

Ces cinq souvenirs sont parmi les plus frappants que j’ai conservé de cette période merveilleuse de mon enfance dans cette ville aussi fascinante qu’est Marrakech.
Scolarité à Marrakech jusqu'à un début de 4e: Roger a conservé quelques photos de ses classes. Les plus anciennes mériteraient d'être reproduites avec une meilleure définition. 
La maternelle d'Arset el Maach vers 1931. 

Photo0116-arset-el-maach-1930

Une classe de 35 élèves . Roger est le 7e assis au premier rang en partant de la gauche. Ceux qui re-connaîtraient d'autres visages peuvent écrire les noms dans un commentaire. xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

Photo0117-Arset-el-maach-1933

 Toujours à l'école d'Arset el Maach, Roger a sept ans. Les classes sont moins nombreuses. Seulement 22 élèves par classe. xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx 

Photo-0114-certifClasse du certificat d'études sur le même site que le Collège de Marrakech. Nous sommes en 1937-1938. Au premier rang, en partant de la gauche, le 4e: Daniel LeBaron, le 5e: Roger Sroussi

XxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxCi-dessous la 

Classe de 6e de 1938-39:

Lycee-Mangin-38-39-6e

xLLa classe de 6e de 1938-39 au Collège de Marrakech qui s'appellera Lycée Mangin en 1940: De haut en bas et de gauche à droite: Rang du haut: LECLERC, MOREAUX, CHAMPIONNAT, FOUCHÉ, RIFTEIN, LABELLE, Pierre MALHOMME, DOBROVITCH, Claude MASSA, CASSAING, MUSY, GRIMAL; Rang du milieu: CHARRIER, CARON, PABST, André JULLIARD, GASUN, BERNHARD, Charles SANTORI, Yves MARTIN, J-Pierre GÉRONIMI. Rang du bas: Daniel LEBARON, André LECCIA, Pierre LOVICHI, RIBES, Roger SROUSSI, ILLA, CREUSET, GONSALES, BILLOUT, CONSTANTINI, BILLOUT, AVERTY, AZRAN. 

  Sroussi 5ème lycée mangin (2) Classe de 5e 1939-1940: De gauche à droite et de haut en bas: Rang du haut: Moreau, Grimal, Billout, Muzy, Claude Massa, Geronimo, Lovichy, Pierre Malhomme; Rang du milieu debout: Caron, X, X, Pabst, Bernhard, X, X, X, Gazun, Martin; Rang assis devant: Leccia, X, Averty, Azran, Constantini, Illa, Daniel Le Baron, Roger Sroussi, Championnat, X, X..

Roger fut contraint d'abandonner ses études en cours de sa 4e car exclu du lycée pour cause de religion juive. (Lois anti juives du 3 octobre 1940). Il fut contraint aussi de quitter Marrakech. Cette rupture n'empécha pas qu'il reprenne contact avec deux de ses anciens condisciples: Pierre Malhomme, le fils de l'instituteur archéologue Jean Malhomme et Daniel LeBaron. Vingt-cinq ans après, les trois excellents copains se sont retrouvés à Marrakech avec beaucoup d'émotion. Roger a revu de nombreux endroits connus de sa ville, ce qui lui a "crevé le coeur".

Retrouvailles-Sroussi-Malhomme-LeBaron-MRK-1965

 Décembre 1965: Roger est aiguilleur du ciel. Il est venu à Marrakech depuis Paris et se trouve photographié entre Pierre Malhomme à gauche et Daniel LeBaron à droite.

 Ce n’est pas sans une émotion certaine que je retrace mon  enfance, et mon adolescence:

Nous avons mené une vie très paisible et heureuse à Marrakech jusqu’a la signature de l’armistice de la 2eme guerre mondiale: mon père fonctionnaire aux services municipaux, moi poursuivant mes études et ma scolarité. Après avoir passé mon certificat d’études à 12 ans, je passai en 6eme A1 l’année suivante 1938/1939; l’année se déroula très bien et je fus admis à continuer en 5eme A1 l’année suivante1939/1940. A nouveau l'année se déroula sans encombre et normalement j’aurais du continuer l’année 1940/1941 en 4eme A1.  Mon frère Prosper qui effectuait son service militaire en 1939 fut maintenu sous les drapeaux, et mon frère aîné fut rappellé en tant que réserviste.
Malheureusement c’etait sans compter les décisions machiaveliques et inhumaines que prit Le Maréchal Pétain, alors chef de l’Etat francais. Le 3 octobre 1940 il promulgua les lois dites  de Vichy dîtes aussi lois anti juives, tendant à licencier les juifs francais de l’administraton et d'exclure les enfants juifs de tout établissement scolaire. Nous fumes donc frappés de plein fouet, mon père et moi, car ces décisions étaient applicables immédiatement. Pendant près d’un an mon père essaya de trouver un emploi mais sans succès. Mon frère aîné démobilisé s’était marié entre temps a Guelma en Algérie à une gérante d’une succursalle de chaussures BATA. Il nous demanda alors de quitter Marrakech et de venir vivre avec lui. Il nous reçut donc et nous vécumes dans l’entresol du magasin, transformé en dortoir. Mon père ne résista pas et mourut peu de temps après. En ce qui me concerne je ne pus poursuivre mes études et pour gagner un peu d’argent je faisais le vendeur de chausseures. A cette époque  les femmes portaient des bas en nylon ou en soie  et ceux ci étaient une denrée chère et rare. Lorsqu’une maille filait, au lieu de jeter le bas, elles le faisaient remailler. J’appris donc le remaillage de bas et je m’en sortais tant bien que mal: je gagnai 5 francs pas semaine pour ce travail. En novembre 1942, après le debarquement des troupes alliées, des troupes anglaises vinrent s’installer a Guelma. Une section composée d’une vingtaine d’hommes s’installa devant chez nous dans un café requisitionné. Grâce à mes quelques notions d’anglais, je liais connaissance avec eux et entrenais de très bonnes relations, peut être dues a mon jeune âge. Qu’elles ne furent pas mon étonnement et ma joie  lorsque le responsable me proposa à brûle pourpoint de tenir la caisse du magasin de ravitaillement des troupes anglaises à Guelma. Il fallait être inconscient pour mettre un tel établissement entre les mains d’un gosse, j’avais 15 ans maximum, sachant à peine parler l’anglais et par sucroit ne connaissant rien dans la monnaie anglaise. Inutile de vous dire que j’acceptai d’emblée leur offre, et une quinzaine de jours après, je jonglai allègrement avec les pounds, shillings et pences ( ce magasin s’appellait NAAFI:Naval,Army Air Forcces Institute. Ces magasins suivaient les troupes partout ou elles étaient et les ravitaillaient en produits anglais bien entendu. C’est ainsi que ma vie s’écoula jusqu’au jour ou en 1944, les juifs retrouvèrent leur nationalité française. Quelques temps après, je m’engageai pour la durée de la guerre dans l’armée de l’air dans le but d’être pilote et embarquai pour Casablanca, pour le CPPN (centre de préparation pour le personnel naviguant); malheureusement je ne fus pas agréé à la suite de la visite médicale, mon degré d’acuité visuelle, n’étant pas suffisant. Heureusement pour moi quelques jours après une opportunité unique s’offrit à moi, bien entendu je la saisis et c’est ainsi que débuta ma carrière de ceux que l’on appelle communément les aiguilleurs du ciel.
Voilà, c’est ainsi que se déroula ma vie après notre départ de Marrakech. On dit souvent qu’il faut être réaliste, philosophe, ne pas avoir de regrets,.. tout cela est peut être vrai, et certainelment recommandé, mais je ne peux oublier Marrakech et j’ai d’énormes regrets d’avoir été obligé d’en partir...
Pour lire la suite de la carrière de Roger SROUSSI consulter ce lien: amicale-aixoise .
Roger SROUSSI est à la retraite depuis février 1981.
Il s'est fait une spécialité d'organisateur de "Dégagements pour aiguilleurs du ciel". Ces sortes de "Moussems" remportent un succès inégalé.
Conclusion et réflexion de Roger:

SROUSSI-controleur-aerien

Quand je me penche sur mon passé, je peux dire que je suis pleinement satisfait de ma carrière: cela m'a permis d'acquérir des tas de connaissances, d’apprendre à connaitre et à apprécier la nature humaine et d'avoir la veine de toujours côtoyer des plus jeunes que moi.
Néanmoins si en 1940 on m'avait permis de faire le choix entre la continuation de ma vie à Marrakech et l'éventualité d'être aiguilleur du ciel plus tard, sans hésitation aucune j'aurais opté pour le premier.
Rappelons que l'histoire de Roger, fait partie des récits de souvenirs "Chkoun Ana" et ne peut être recopiée sans l'autorisation écrite de l'auteur et la mention de l'édition : Mangin@Marrakech, 6 juillet 2018. Merci à lui pour avoir partagé avec nous ses souvenirs d'un Marrakchi déraciné malgré lui.