UN PIONNIER DE MARRAKECH, MÉDECIN

Le Docteur Jean Constant Madelaine fut une personnalité marquante de Marrakech. La ville rouge lui doit beaucoup. Françoise MADELAINE fille du docteur et ses filles nous ont aidé à compléter le peu que nous savions déjà par un article paru sur Salam Marrakech en 1994. Nous les remercions de partager des souvenirs et des photos.

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Le Docteur Jean Constant MADELAINE est né le 25 juin 1885 à Beaumont-sur-Sarthe. Fils de pharmacien, il passe son baccalauréat en 1904. Il demande à faire ses classes militaires pour pouvoir poursuivre en toute tranquillité ses études de médecine ensuite. A l'époque l'engagement était de 3 ans ... Mais il est libéré au bout d'un an pour poursuivre ses études. Il fut champion cycliste universitaire. Aux Jeux olympiques de Londrss en 1908, une chute spectaculaire le 16 juillet dans la deuxième manche de la course cycliste des 100 km avait obligé Madelaine à quitter la piste sur une civière. Dans la même course Octave Lapize, au début de sa carrière, avait obtenu la médaille de bronze.

Il se marie en 1910 à Thérèse Dupuich, soutient sa thèse de médecine: Contribution à une thérapeutique de la Coxalgie et obtient son doctorat en 1912. il s'installe comme médecin à Conneré, à 40 km seulement de son lieu de naissance.

La Grande guerre: Jean Madelaine est rappelé sous les drapeaux lors de la mobilisation générale le 5 août 1914 et affecté au 302eme régiment d'Infanterie à Chartres. Son régiment fait partie de la 54e DI et perd 400 hommes à Rembercourt-aux-pots lors de la seule journée du 7 septembre. Le 12 septembre 1914 il est promu médecin aide-major de 2ème classe. Puis le régiment passe à la 40e DI jusqu'au 15 décembre où il reçoit 300 hommes.Il passe ensuite à la 67e DI et à partir de juin à la 65e. Il aurait fait la campagne d'Allemagne avec le 46ème régiment d'infanterie.

Il a une citation pour s'être distingué à plusieurs occasions et notamment au mont d'Arras du 30 mai au 3 juin 1915 "en assurant de façon parfaite malgré un bombardement intense les pansements ainsi que l'évacuation des blessés".
A sa demande il passe au Régiment de marche des Tirailleurs marocains le 26 Novembre 1915.  IL recevra 6 mois plus tard une nouvelle citation après une dure et sanglante bataille dans la région de Verdun où ces valeureux tirailleurs se sont couverts de gloire.
  « Affecté  à sa demande au Régiment des Tirailleurs Marocains. Sur le front n’a cessé de faire preuve de ses belles qualités de dévouement et de mépris du danger, au cours des engagements des 22-23-24 mai 1916 devant Douaumont. A assumé avec le plus grand calme et malgré un bombardement violent, de son poste de secours, les pansements et l’évacuation de très nombreux blessés. A été lui-même blessé par l’éclatement d’un obus qui a tué dans ses bras le blessé qu’il soignait »Deux citations, la Croix et la Légion d'Honneur décernées pour faits de guerre, une blessure sont les preuves glorieuses de la façon dont le médecin Capitaine Madelaine a fait son devoir au service de la France.D'après les sources familiales c'est par cette expérience au sein des Tirailleurs Marocains qu'il a apprécié les marocains et a appris leur langue. Le régiment fut relevé et en 1916 réintégra le Maroc. Puis le 10 août 1916 le Dr Madelaine est affecté au dispensaire des troupes à Casablanca. La guerre terminée, il se fixa sur cette terre marocaine à laquelle il s'était profondément attaché.

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Le Tafilalet : En 1917, il fut envoyé aux confins Algéro-Marocains où grondait la révolte des Mahadistes. Le Maréchal Lyautey lui confia la mission de pacification dans le Tafilalet. Dans la Kasbah de Tighmat, il a donné la mesure de toute sa beauté morale et savait gagner les coeurs autour de lui. Mais sa mission fut attaquée par des insoumis. Il échappa par miracle au massacre. Toujours aussi dédaigneux du danger, toujours amoureux de l'effort, il dispensa à tous, sans exception tous les trésors de son coeur et toutes les ressources de son art.
Il est désigné comme médecin-chef le 10 octobre 1916 à l'infirmerie d'Azibal.

04/10/1917 : Rejoint le 4ème régiment des Tirailleurs Marocains à Thimhadit.

04/11/1917 : En mission au califat de Thigmart (Tafilalet). C'était un lieu de contrebande et la présence française gênait les contrebandiers parmi lesquels des allemands qui armaient les populations.

"En octobre 1917, le Dr Madelaine est intallé depuis 48h  à peine à la Kasbah de Tighmart, quand une délégation de Tafilaliens réclame un soin pour un vieux caïd qui se meurt. N'écoutant que son devoir d'humanité, le docteur Mdelaine suit ses solliciteurs sans prévenir l'officier et l'interprête qui devaient rester à ses côtés. Devant la porte de la citadelle 200 Tafilaliens sont assemblés. Le courageux médecin fend cette presse sans sourciller. En route, la foule s'accroit, ils sont bientôt cinq ou six cents sous la palmeraie. D'audacieux énergumènes lui tirent la barbe pour le provoquer.

Devant le caïd vénérable qui se tord de douleur et le supplie de le délivrer, Madelaine d'un coup d'oeil diagnostique une rétention d'urine. Il sort de la poche de son veston une trousse, choisit une sonde, la trempe dans de l'huile d'olive qu'il se fait apporter, et pénètre du premier coup dans la vessie. Au fur et à mesure que la vessie se dégonfle, le bonheur  s'épanouit sur la figure du caïd. Aussitôt, la foule en délire, est frappée comme par miracle. Une bruyante acclamation reconduit le Dr Madelaine à Tighmart où l'attendent deux jours d'arrèts, pour ne pas avoir prévenu son escorte. (Raconté par Roland Elissa-Rhals)

09/11/1917 : Arrive à Bou Denib

22/01/1918 : Nommé médecin de 1ère classe (rang 1916)

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Médecin à Marrakech: Blessé, il est désigné comme médecin-chef, mis à la disposition de la subdivision de Marrakech le 25/10/1918 pour être affecté à l'hôpital Mauchamp proche de la Mamounia.

28/10/1918 : Il reçoit la Croix de guerre et il est fait Chevalier de la Légion d’Honneur.

I23/12/1918 il est d'abord rattaché à la Subdivision de Meknes. C'est en 1919 que son jeune frère Jacques, aussi médecin militaire, vient le rejoindre à Marrakech pour ses congés. Jean MADELAINE créée le dispensaire anti-syphilitique de Marrakech 
1922, sa hierarchie militaire l'apprécie « Dirige avec zèle, intelligence et activité le dispensaire anti-syphillitique de Marrakech situé à l'Arset el Maach."
Photo parue dans Salam Marrakech en 1994. Elle figure aussi page 116 du livre "Hommes et Monuments de Marrakech" publié par Aziz Cherkaoui.

Il est aussi élu à la Chambre mixte de Commerce et d'Agriculture de Marrakech ( Il est à la section agricole). En 1924 la Chambre mixte a décidé de faire inscrire au prochain Conseil de gouvernement du Maroc la question des textes de propriétés Maghzen louées à long terme et a adopté à l'unanimité un rapport du Dr Madelaine sur cette question. 

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Par la suite il créra l'infirmerie de Demnat.(photo ci-dessus prise en avril 2013)
Il recevra en 1929 une médaille de la Faculté de médecine pour son action prophylactique anti-variolique auprès des marocains de Demnat. Ses successeurs à Marrakech, les docteurs Gérard Dulucq et Jean Sutervie furent aussi décorés.
1930 : Médecin-chef de poste et de l’infirmerie indigène à Azibal.
Inscription militaire ‘A rempli les fonctions de médecin-chef de Ouarzazate, poste en contact avec la dissidence ».A profité de son court séjour pour faire avec le commandant du Cercle des tournées fréquentes en milieu indigène, qui ont été d’ne heureuse influence auprès d’une population encore peu sûre. Unaniment apprécié par tous les officiers du poste. Très ingénieux. Capable de faire un très bon chef de service d’un corps de troupes ou d’une formation sanitaire de campagne.
Il avait comme Français et comme Médecin montré de quoi était capable sa grande âme d'apôtre et sa belle intelligence; il n'avait jamais manqué de montrer l'importance de sa tâche, tâche entièrement faite d'abnégation, de probité et de courage.
Remarquable praticien, il connaissait à fond la psychologie, les coutumes, les moindres tendances vers le bien et le mal. Il a procédé à de nombreux accouchements et recueillis les premiers cris de bébés marocains et français comme ceux en 1927 de Marcel Nicolau, de la Boulangerie Nicolau.

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Le Sportif: Le Docteur Madelaine était un grand sportif; il pratiquait le cyclisme de compétition depuis la fac de médecine à Paris. Ce fut lui qui importa à Marrakech le premier vélo de course. En juin 1921 il créa et présida le Vélo-Club de Marrakech (V.C.M.) où se sont illustrés Jean Alfano, Maurice Goyard, M'JID (également goal de l'A.S.M.), Omar Bihi et Juncas (tous deux marchands de cycles en Médina). Il fut à la base de la construction du Vélodrome Octave Lapize (détruit depuis).

La Presse-15juin1908-Madelaine-Lapize

Le premier vélodrome du Maroc fut construit à Marrakech. Deux vélodromes étaient en projet au Maroc, celui de Marrakech fut inauguré le 12 avril 1922 au nom d'Octave Lapize qui avait participé aux jeux olympiques dans la même course que Jean Madelaine.  La piste a 333 metres de tour avec des virages à 35° de relèvement. Les travaux de terrassement et les tribunes ont été menés à bien en 22 jours, de façon à permettre l'inauguration au cours de la Grande semaine de Marrakech. Les fonds nécessaires ont été recueillis par une émission de parts à 25 francs la part.
Trois rencontres cyclistes oni été données avec un succès d'assistance sans cesse croissant y compris chez les marocains. Déjà quelques jeunes marocains ont fait preuve de grandes qualités. Les principaux champions marrakchis étaient Alfano, Derbez, Sonin, Melou, Pradel. Les coureurs cyclistes de Rabat et Casablanca se nommaient alors: Jacob, Champetier, Capel, Révillon, Bras, Lamorthe et venaient concourir à Marrakech. C'est au docteur Madelaine que Marrakech doit d'être la première capitale du cyclisme marocain.
Il gardait toujours l'ardeur d'un néophyte et était de ceux qu'il fallait souvent freiner sur les pentes dangereuses qui mènent parfois au sacrifice de soi-même.
Il encourage aussi le cyclotourisme qu'il pratique lui-même; L'écho d'Alger en aout 1924 salue la performance de l'instituteur marrakchi Jean Darbet, qui avec les conseils du Dr Madelaine réussit un Marrakech-Tunis à Vélo en solitaire, une première pour l'Afrique du Nord.

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L'accident mortel: Le 10 décembre 1930, sur la route des Aït-Ourir (près du Golfe du Pacha), il fut victime d'un accident mortel de la circulation, son automobile percuta un camion: il venait d'avoir 45 ans ! Il est décédé le lendemain à 15h à l'Hôpital Maisonnave de Marrakech. Toutes les autorités civiles, militaires, religieuses de tous les cultes, la population européenne et marocaine de Marrakech et des environs lui ont fait de touchantes obsèques. Le cercueil recouvert du drapeau français avait disparu sous les fleurs et les couronnes. Une profonde tristesse s'était abattue dans la région du Sud qu'il aimait tant.
L'absoute fut donnée à la Chapelle de l'hôpital Maisonnave. Le deuil fut conduit par Monsieur Wahl, grand ami du défunt. M. Arnaud, Président de l'Association des colons de la région, M. Lejeune, Vice-président de la Chambre d'agriculture, M. le Dr Colombani, Dr du service d'Hygiène Publique, le Général Huré, Commandant de la Région, prononcèrent l'hommage suprème.

Le Médecin-Commandant Coulon fit son rapport: "Le Docteur Madelaine avait été convoqué par mes soins par note de service à venir ce jour assister à la première conférence de l’Ecole de Perfectionnement des officiers de réserves du service de santé de la région. Le docteur Madelaine était venu de Demnate dans son automobile personnelle ainsi qu’il l’avait fait les années antérieures où il avait toujours été assistant assidu des conférences. Il assista à la séance inaugurale des cours de 17H30 à 19H00, heure à laquelle il me quitta  la porte de l’Hôpital pour rentrer chez lui ; L’accident survint une demi-heure plus tard à quelques kilomètres de Marrakech alors qu’il rejoignait son domicile dans son automobile."

Le Docteur Madelaine fut un grand serviteur de la France; cet homme de bien dont la vie s'était passée au service des autres et dont le coeur n'avait jamais battu que pour les belles et grandes causes, avait l'estime et l'affection de tous sans exception, du plus riche au plus humble des Marrakchis de tout horizon et de toutes croyances.
"Des vies aussi belles, aussi intégralement consacrées à un sublime idéal de bonté et de charité, comportent une leçon que nous ne devons et ne voulons pas laisser perdre."
Il laissait cinq enfants: deux filles et trois garçons. L'un de ses fils, Noël, est revenu à Marrakech où il géra durant de nombreuses années un cabinet d'assurance situé 25 Trik Koutoubia. 
Merci Docteur Madelaine, Marrakech se souviendra à jamais de son bienfaiteur !
Pendant un temps la rue qui longeait le jardin du Hartsi porta son nom, catte voie conduisait au vélodrome Octave Lapize, elle est devenue RUE EL QADI AYAD. Puis les autorités de la ville donnèrent son nom à une nouvelle voie dans le quartier de l'Hôpital civil, aujourd'hui RUE EL ALAOUIYNE. Plusieurs d'entre nous ont habité ces rues ou les ont fréquentées.
Nous remercions Françoise et les petites filles du Dr Madelaine pour les informations et documents qu'elles nous ont fourni. Le blog recevra volontiers pour les joindre à cette page d'autres photos et témoignages que les anciens voudraient partager. Chacun peut ajouter aussi dans les commentaires ce que la lecture de l'histoire de ce brillant pionnier, bienfaiteur de Marrakech leur inspire. Il est venu parce qu'il s'était fait des amis dans les tranchées de 1915 à 1916 parmi les Tirailleurs marocains, il connaissait leur langue et appréciait leurs coutumes..