UN APPELÉ, EN SERVICE SUR LA BASE AÉRIENNE DE MARRAKECH A ÉCRIT SES SOUVENIRS

Le blog évoque souvent les différentes promotions de pilotes et aussi les mécaniciens de l'aviation de la Base de Marrakech, mais il n'a publié que de rares souvenirs de jeunes appelés. Nous en avons peu: les "missions spéciales" de Jean-Claude DAVID et les souvenirs du Maître chien Louis ROQUET.

Grâce au fils d'un ancien appelé de Marrakech qui nous a confié la partie de ses mémoires concernant sa période marrakchie, nous avons le privilège de publier une histoire inédite.

"Je vous adresse la partie des mémoires de mon père qui concerne Marrakech et sa base aérienne. Ce n'est certes pas une "oeuvre littéraire", mais vous y trouverez peut-être des détails intéressants pour des gens passionnés comme vous par cette époque et ce lieu. Mon père parlait souvent de Marrakech qui, visiblement, l'avait fasciné, surtout par son aspect pittoresque et hors du temps,  très différent de l'Algérie où il vivait. Ce document est brut."

Un futur appelé devance l'appel, choisit l'aviation et passe un an sur la Base aérienne de Marrakech, les souvenirs de Gilbert Cohen.

Mon engagement

003J'avais 20 ans, je venais de passer le conseil de révision et j'étais apte au service militaire. Je devais être appelé vers la fin de l'année 1935. 

Les conscrits de ma classe devaient accomplir 2 ans de service et je devais être affecté, comme tous les juifs d'Algèrie, soit dans les zouaves, soit - ce qui ne valait guère mieux- dans les chasseurs d'Afrique, soit dans un régiment d'infanterie de France. Un ami, avec qui je discutais de ces problèmes, me conseilla de contracter un engagement de 3 ans (qui en réalité se réduisait à 30 mois en raison d'une permission libérable de 6 mois).

Je n'avais aucune situation et de toutes façons je devais partir pour accomplir mes deux ans avant la fin de l'année.

L'idée de choisir mon corps me séduisait et de plus, pourquoi ne pas profiter de mon engagement pour faire une carrière militaire ?

Quand j'en parlais à la maison, ma mère commença à pousser de hauts cris et me demanda si je n'étais pas fou d'envisager une telle solution. Puis, à la réflexion, tout le monde trouva que ce n'était pas une trop mauvaise idée.

avril1935-Colonel-Bouscat

De plus, un ami de notre famille, avec qui mon père en parla, se souvint qu'il avait un ami qui était général d'aviation, le Général Bouscat qui commandait l'Aviation au Maroc. Il promit de me recommander chaudement.

Le colonel Bouscat venait de perdre sa femme, décédée fin mars à Rabat, alors qu'il était en déplacement à Ouarzazate. Il sera Général de division en 1939.

Rien ne s'opposait plus à mon départ. Je n'hésitais plus longtemps et je signais un engagement de 3 ans pour la 37ème Demi-Brigade Aérienne de Rabat au Maroc.

Au moment du départ, ma mère pleura beaucoup et mes tantes écrasèrent quelques larmes. Mon père était plus ému qu'il ne voulait le laisser paraître et mes deux frères étaient malheureux de me voir les quitter: nous ne nous étions encore jamais séparés. Et moi, je n'étais pas très fier...

J'avais récolté un petit pécule en allant dire au-revoir à mes proches et c'est accompagné de ma famille que je pris le train pour Rabat à la gare d'Oran. 

Dans le train, je fis la connaissance d'un jeune oranais nommé Botella qui avait contracté comme moi en engagement de 3 ans dans la même base. Nous fûmes heureux de faire notre voyage ensemble et nous décidâmes de rester amis durant nos 3 années de service. 

Nous voyageâmes toute la nuit.  Arrivés à Rabat, nous fûmes étonnés d'apprendre qu'il n'y avait là que la base administrative de l'Aviation au Maroc : on nous dirigea aussitôt sur Casablanca, terme réel de notre affectation.

Et, très exactement le 9 juillet 1935 vers 16 heures (je m'en souviens comme si c'était hier), nous nous présentions, Botella et moi, aux bureaux de la Caserne d'Aviation, au Camp Cazes. C'était le terme de notre voyage et le commencement de notre service. 

Je fus aussitôt inscrit dans les effectifs de la base sous le numèro 988 du bureau de recrutement d'Oran. On me remit un paquetage et je dus abandonner mes vêtements civils non sans un petit pincement au cœur. Dès cet instant, je réalisais combien il allait être long de passer 3 ans dans l'armée. J'étais un peu angoissé et je sus sur le champ que je ne serais jamais un militaire de carrière et que cette vie n'était pas faite pour moi.

Mais j'étais là, je l'avais voulu, personne ne m'avait influencé et je décidais que je devais tout faire pour m'adapter à cette nouvelle vie. J'avais 20 ans, j'étais jeune et costaud, plein de vie : je voulais être courageux et il me fallait laisser derriere moi le souvenir de mes jeunes années et devenir un homme. Et j'appris vite à le devenir. 

Le Camp Cazes de Casablanca.

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Un officier me débita une petite leçon et crut devoir me dire ; «  Vous avez contracté un engagement de 3 ans dans l'Armée de l'Air et j'espère que vous serez un bon soldat et que vous gravirez les échelons pour faire une carrière. Je compte sur vous ! »

Je souris timidement et j'affirmais que c'était mon intention, mais au fond de moi je n'étais pas convaincu.

Comme il était d'usage, je dus remplir un questionnaire et on me remit un livret militaire que j'ai conservé tout au long de ma vie. Je l'ai encore. 

Gilbert Cohen et son ami au pied du mat où flotte le drapeau

La fiche signalétique, outre des renseignements signalétiques, comportait des indications sur mes connaissances, notamment en langues étrangères. À la rubrique « Profession », on nota « Secrétaire-Comptable » Je n'ai jamais su ce qui me poussa à indiquer cette profession, mais cette mention me fut utile tout au long de ma vie militaire et  je fus toujours affecté dans des bureaux, ce qui était un réel avantage.

Dans le train qui nous conduisait vers notre destinée militaire, nous avions convenu, Botella et moi, de nous rendre dès le premier jour au réfectoire, décidés dès les premiers instants à nous habituer à cette cuisine. Mais si Botella s'adapta facilement, ce fut pour moi une autre histoire. A peine entré au réfectoire, j'en ressortis aussitôt : la simple odeur qui s'en dégageait m'avait fait fuir et je restais longtemps avant de me décider à y retourner.

Tant que j'eus de l'argent, je me nourrissais de sandwiches achetés à la cantine. Le soir, j'allais dans un restaurant qui se trouvait juste en face de notre camp pour manger un steak et des frites. A ce régime, mon pécule fondit rapidement et je dus prendre une décision. Je pris mon courage à deux mains et un beau jour je retournais au réfectoire. Au début, je ne mangeais que les hors-d'oeuvre, un bout de viande...et je me gâvais de pain.  Puis je m'habituais petit à petit. Mais je chipotais toujours un peu et je peux affirmer que je n'ai jamais réussi à assouvir ma faim.

Je regrettais alors les difficultés que j'avais créées à ma mère. Et je lui en voulais de m'avoir trop gâté et rendu si vulnérable.

Le temps finit par tout arranger. Cependant quand je revins à Oran, 5 mois après, pour une première permission, j'avais perdu 10 kilos. A mon départ, j'étais un peu enrobé, je pesais à peu près 75 kilos et là, je n'en pesais plus que 65. Mais  j'étais en meilleure santé, plus musclé, en pleine forme. Pourtant ma mère en me voyant faillit s'évanouir ! La différence était spectaculaire. Aussi, je reçus par la suite de nombreux colis de nourriture : ma mère essayait ainsi de compenser les calories qu'elle croyait qu'il me manquait.

Dès le deuxième jour après mon arrivée à Casablanca, je dus subir les piqures et vaccins obligatoires. On appelait ces vaccins « TAB chauffé »  et ils étaient censés nous préserver de  nombreuses maladies. Ces  piqures étaient très puissantes et elles rendaient malade. Pendant deux jours, Botella et moi avons eu une grosse fièvre et surtout une inflamation de l'épaule qui faisait beaucoup souffrir. Mais cela passa très vite. 

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Dès que je fus remis, je commençais mon instruction militaire. Ce n'était pas très pénible, il faut dire que dans l'Aviation elles se réduisaient au minimum. On apprenait les rudiments : marcher au pas, se servir du mousqueton, saluer...enfin, les bases du métier de soldat. Je ne regrettais pas mon engagement : nous étions loin des marches interminables que l'on imposait aux fantassins. Quand nous devions nous rendre sur la plage d'Ain-Diab,  un peu loin de la base,  pour des exercices de tir à la mitrailleuse, nous étions conduits en camion.

Le plus désagréable était la vie communautaire dans des chambrées de 40 hommes, la promiscuité, le manque d'intimité.  On s'habitue très vite, mais quel changement ! À la maison, j'étais choyé, gâté, chouchouté par une mère toujours aux petits soins pour sa progéniture. 

Je croyais qu'il allait être pénible de vivre en caserne, mais, à part la nourriture, tout se passa très bien et je mis très peu de temps à m'habituer à la vie de caserne.

J'avais un avantage : j'étais jeune et costaud et, dans les rues de ma ville, j'avais été habitué à me battre dès le plus jeune âge. Je n'étais pas peureux et dans l'armée, je sus dès les premiers jours me faire respecter.

Le racisme n'était pas virulent et je ne le ressentais pas. Ou peut-être craignait-on de me le faire sentir ? Il me faut raconter une anecdocte à ce sujet.

Nous étions environ 40 hommes dans notre chambrée , des hommes de toutes origines : des pieds-noirs, des français originaires de métropole...

Mon ami Botella était dans le même chambrée que moi et dès les premiers jours je me fis camarade avec la plupart des soldats de ma " piaule ".

Il y avait dans notre chambrée un soldat qui faisait son service militaire, un appelé, pas un engagé, nommé Birbaum. C'était un grand garçon, beau et costaud d'apparence, mais il était craintif et timoré : deux défauts qu'il faut éviter à tout prix d'avoir lorsque l'on vit en communauté.

Moi, il ne m'était pas antipathique, mais tous les soldats l'avaient pris en grippe. C'était lui qui héritait des corvées les plus désagréables. Cela me paraissait très injuste, mais je ne m'en préoccupais pas plus que ça. Je pensais qu'il était assez grand pour se défendre. Mais comme à lui seul il ne pouvait assumer toutes les corvées de la chambre, je fus un jour désigné pour l'aider.

Il semblait qu'il attendait cette occasion pour me parler franchement.  Il me dit : « Je ne comprends pas pourquoi tu as l'air de me fuir et pourquoi tu n'éprouves aucune sympathie pour moi ? Nous sommes les deux seuls juifs de notre chambrée, cela devrait suffire à nous rapprocher ! »

Je demeurais stupefait. J'ignorais alors qu'il existait d'autres juifs dont les noms ne ressemblaient pas du tout à ceux de nos coréligionnaires d'Algérie. Birbaum, Rosenberg, Veill, tous ces noms n'avaient pas de consonnance juive ! On s'appelait chez nous Benichou, Benhamou, Teboul, Tobelem, Darmon...Des noms d'origine hébraïque ou arabe...

A partir de cet instant, Birbaum devint mon ami. En devenant son copain, je devins aussi son défenseur et quand je jugeais qu'il avait eu sa part de corvées, je m'interposais pour qu'on le laissât tranquille. Les camarades de chambrée furent étonnés de mon changement d'attitude et un jour où je pris sa défense, l'un d'entre eux crut bon de me dire : «  Cela ne m'étonne pas que tu défendes Birbaum. Entre juifs, vous savez vous soutenir, vous êtes tous solidaires. »

Ce n'était pas très méchant, mais je pris mal la chose et ce fut la raison de ma première bagarre. La première, mais pas la derniere...Durant tout le temps que je passais dans l'Armée, je ne pus jamais admettre la moindre allusion désagréable concernant ma race ou ma religion. C'est uniquement pour ces raisons que je me battais.

Mais cette histoire m'éloigne de mon sujet et je m'empresse d'y revenir.

Le peloton des élèves caporaux.

En raison très certainement de la recommandation promise au moment de mon engagement, je fus un jour convoqué au bureau de la base. Un officier m'informa qu'à l'Etat-Major de Rabat on souhaitait me voir suivre le peloton des élèves caporaux. A demi-étonné, je dus me soumettre à un souhait exprimé en si haut lieu et je me fis inscrire.

Malgré le nombre de postulants, nous n'étions pas très nombreux à suivre ce peleton. Les cours n'étaient pas désagréables à suivre et durant tout le temps de la formation, nous étions exemptés de toutes les corvées : cuisine, latrines, revues et surtout service de garde.

Chacun de nous reçut un manuel d'instruction militaire : il n'y avait plus qu'à apprendre. Les officiers chargés de nous dispenser les cours étaient presque tous des navigants et même les sous-officiers, chargés des travaux pratiques, étaient très gentils avec nous. 

Je mettais de la bonne volonté à apprendre tout ce qu'on nous enseignait, mais il fallait pourtant le reconnaître : ce n'était pas très captivant !

Nous apprenions par cœur et c'est pour cette raison que tant d'années après je me rappelle encore des leçons. 

Voici par exemple un morceau d'anthologie militaire que j'éprouve du plaisir à citer : « La discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout supérieur obtienne de son subordonné une obeissance entière et une soumission de tous les instants. Les ordres doivent être exécutés littéralement, sans murmures. L'autorité qui les donne en étant seule responsable, la réclamation n'est permise à l'inférieur que lorsqu'il a obei. » N'est-ce pas beau!

Au cours du « garde à vous », il ne fallait pas oublier que « le petit doigt doit se trouver exactement un peu en arrière de la couture du pantalon ».

Pourtant, tout n'était pas négatif : les exercices sportifs, les maniements d'armes étaient intéressants. J'étais doué pour les exercices de tir et j'étais devenu très habile au démontage et au remontage de la mitrailleuse qui avait déjà servi à nos pères en 14/18 : la mitrailleuse Hotchkiss. 

Cohen-Casa 001 Le soldat Gilbert Cohen est en position de tir.  Au dos de la photo: "Fin du peloton des élèves caporaux- 12/9/1935"

Durant tout le temps du peloton, il régna un climat agréable puis, quand le temps des examens arriva, nous fûmes questionnés par des officiers qui nous attribuèrent des notes dans chaque discipline. Ce n'était pas très difficile et je n'eus aucun mal à être admis.

Le peloton terminé, nos classes achevées et nantis d'une instruction adéquate, chacun reçut son affectation.

J'aurais aimé rester à Casablanca mais je fus affecté à la Base Aérienne de Marrakech, dans le sud marocain. Je quittais mon copain Botella qui lui était muté à la Base d'Agadir. J'avais déjà accompli 4 mois de service et le 4 octobre 1935, je quittais Casablanca dont j'avais peu profité : je ne me doutais pas encore que la guerre m'y ferait revenir en 1939.

Marrakech. Troisième Escadre Aérienne du Sud Marocain.

J'arrivais à Marrakech par une belle journée d'automne. Le temps était magnifique et il faisait très chaud. Dans le train, je me demandais ce qu'allait être ma vie dans cette ville. Mais je n'étais pas inquiet, j'étais bien habitué à porter l'uniforme.

Avant de quitter Casablanca, j'avais perçu le montant de ma prime d'engagement. C'était une somme assez rondelette pour l'époque : 2800 francs. Je m'étais empressé d'envoyer la moitié de cette somme à ma mère car je savais qu'elle en avait bien besoin.

J'étais donc assez étoffé. Aussi, dès mon arrivée à Marakech, comme il faissait une chaleur accablante et qu'il y avait une belle trotte jusqu'au champ d'aviation, je me payais un fiacre.

Ce n'était pas très onéreux, quelques francs à peine. Je n'avais pas de bagage, j'avais rendu mon paquetage,  et je n'avais qu'une simple musette qui contenait tout ce que je possédais.

Tout le long du trajet, j'eus le loisir de découvrir un peu de la ville qui me fit bonne impression. Toutes les routes qui conduisaient à la base étaient bordées de magnifiques palmiers. Ce qui me frappa le plus, ce fut la couleur de la ville : ocre rouge. Je pus entrevoir les murailles de la ville. Bref, Marakech me plut !

A peine arrivé au camp, je me présentais à l'officier qui dirigeait le bureau des effectifs. Il prit  mes coordonnées, je lui donnais mon livret militaire et comme il était mentionné que j'étais secrétaire-comptable, je fus affecté dans les bureaux.

Je dus alors  me présenter à l'adjudant Plantade qui se chargea de mon installation. C'était un vieux sous-officier qui avait conquis ses galons à l'ancienneté : il était déjà soldat en 14/18. 

Ce n'était pas un mauvais bougre, mais il était pratiquemment illettré, assez obtus et passablement rétrograde. Sa phrase la plus fréquente était « Je ne veux pas le savoir !»

Il falllait faire avec et s'en contenter.

Il me conduisit au magasin d'habillement où on me remit un nouveau paquetage. Puis il me désigna ma nouvelle chambrée, m'alloua un lit vacant et il fallut encore aller chercher des draps et des couvertures.

Je m'empressais de faire mon lit et de monter mon paquetage au carré comme c'était le règlement. J'étais devenu habile à ce travail, je n'étais plus aussi timoré qu'à mon arrivée à Casablanca. Tout en m'affairant, je ne pouvais m'empecher de penser aux nombreux mois qu'il me restait à accomplir sous l'uniforme. Je me demandais si je verrais arriver un jour le bout du chemin. Et pourtant...Depuis cet instant, 55 années de ma vie se sont écoulées et au moment où je rédige ces mémoires (1990), je songe avec nostalgie au temps où j'étais militaire et à mes 20 ans : je ne savais pas alors apprécier le bonheur d'être jeune et d'avoir une longue vie devant moi.

Dans l'Armée de l'Air, rien n'est comparable aux trois autres armes. La discipline est beaucoup moins sévère, les obligations purement militaires sont restreintes et, passé le temps de l'apprentissage, le temps des classes, le service est moins exigeant. Chacun reçoit une affectation dans un emploi déterminé, en principe adapté à ses aptitudes bien que cela ne soit pas toujours vrai. Chacun est employé, comme le seraient des salariés, dans tous les services de la base. Les uns deviennent mécaniciens dans les hangars abritant les avions, les autres au parc automobile. Beaucoups sont affectés aux cuisines, dans les magasins, à l'infirmerie et enfin dans les bureaux : ceux-là sont considérés comme des privilégiés.

J'eus la chance d'être employé dans les bureaux de l'Etat-Major, ce qui était considéré comme la meilleure affectation. Je la devais à mes quelques années de lycée, à ma connaissance de l'arabe et de l'espagnol mais aussi, très certainement, à cette qualité usurpée de secrétaire-comptable !

J'avais terminé mon installation quand un coup de clairon m'arracha à mes rêveries. Les hommes arrivaient de leur travail et se rassemblaient dans la cour. Je regardais par la fenêtre de la chambrée : tous les soldats étaient au garde-à-vous et écoutaient en silence la lecture de quelques notes de service.  Puis, après un vibrant « Rompez les rangs ! » de notre adjudant Plantade, tout le monde s'éparpilla.

Ma chambrée fut bientôt pleine et tous me regardèrent avec étonnement. J'eus vite fait de me présenter et de faire connaissance. Le chef de chambrée était un caporal nommé Lopez. Comme il me regardait d'un air interrogateur, je lui dis mon nom et aussi que j'étais d'Oran : il sut ainsi que j'étais juif et que j'étais Pied-Noir. Lui-même était de Sidi-Bel-Abbes et, coincidence, il connaissait mon oncle Simon, il avait travaillé avec lui ! 

Quand je proposais de payer une tournée à la cantine, je fus aussitôt adopté sans plus de cérémonie et j'allais au réfectoire avec tous les autres.

A cette époque, dans l'Armée (et je pense que c'est pareil maintenant) les soldats avaient tendance à se regrouper selon leurs affinités et surtout selon leur origine : les bretons sortaient avec des bretons, les parisiens avec des parisiens et les provençaux, les languedociens, les picards, les normands faisaient de même. 

Bien sur, j'aurais bien aimé avoir des juifs avec qui sympathiser, mais sur les 1000 hommes que comptait notre base, j'étais le seul juif. Aussi, je fus assez satisfait de me rapprocher des camarades du caporal Lopez, tous originaires de l'Oranie et tous d'origine espagnole : ils avaient noms Ruiz, Perez, Lopez etc . Mes nouveaux camarades étaient amicaux et ne montraient aucune hostilité parce que j'étais juif : j'étais Pied-Noir. Nous appellions les français de France des « Patos », ce qui signifie canards. Les Oranais étaient un peu craints car nous avions la réputation d'être bagarreurs. C'était vrai ! 

Je ne fis pas comme le premier jour à Casablanca : j'allais donc au réfectoire avec mes nouvelles connaissances. Je m'étais endurci, j'avais maitrisé mon palais et réussi à le discipliner. La soupe n'était ni meilleure ni pire qu'ailleurs et ce premier repas se passa très bien.

Notre base était divisée en deux parties distinctes séparées par un poste de garde situé à l'entrée.

D'un côté se trouvaient les services adminitratifs, les magasins d'habillement, le réfectoire, les mess des officiers et des sous-officiers et tout ce qui était utile au fonctionnement d'une caserne.  Les bâtiments des chambrées, des cuisines et de la cantine entouraient une vaste cour rectangulaire qui nous servait de terrain de football.

De l'autre côté, après avoir traversé une route, on arrivait à la partie réservée aux avions et à tout ce qui s'y rattachait : hangars des mécaniciens, soutes à essence, parcs automobiles et soutes à munition.  C'est dans cette partie que se trouvait l'Etat-Major et c'était là que je devais travailler.

Un mur de 2 mètres de haut, en pisé rouge, isolait notre base d'une magnifique palmeraie où se trouvait la Menara (« le lustre »), un palais (pavillon) appartenant à un notable arabe. Dans la Menara, il y avait un beau jardin et un grand bassin.  De nos jours, ce palais est devenu un très grand hôtel qui accueille de nombreux touristes. ( cette dernière phrase concerne l'hotel Menara au centre ville et non le pavillon du jardin)

Il nous était strictement interdit d'y aller, mais nous n'hésitions pas à sauter le mur pour nous rendre en ville car c'était un raccourci appréciable. De plus, quand il faisait très chaud, nous allions nous baigner dans le bassin. En période de canicule, il était très difficile de résister au plaisir d'aller se tremper et je n'étais pas le dernier à m'y rendre. 

Bassin-de-la-Menara-par-Felix-vers-1936 Photo par Félix de la Ménara à la même époque.

 

Mon bureau à l'Etat-Major.

Etat-Major-Base-aerienne-Marrakech

Au commencement de l'après-midi, je me rendis dans les bureaux de l'Etat-Major situés dans un coquet pavillon. Le lieutenant qui me reçut était très aimable : ce fut mon chef tout le temps où je restais à Marakech.

Il me présenta au commandant de la base, le colonel Robini. (le Lt-Colonel Robini commanda la Base aérienne de Janvier à septembre 1935). C'était un excellent officier, un pilote qui appréciait davantage les avions que les rigueurs militaires. Il me fit un petit sermon d'usage, me prodigua quelques conseils et m'assura que je pouvais compter sur sa bienveillance. 

Les bureaux où j'allais devoir bientôt m'occuper étaient grands, bien éclairés et donnaient directement sur les terrains d'où s'envolaient et atterrissaient les avions de notre base. 

Des camarades étaient installés, on fit les présentations et le lieutenant me désigna la place qui m'était réservée. Sur une table était installée une machine à écrire. Je ne savais pas taper à la machine mais j'appris à le faire très vite. Je fus bientôt très habile : je tapais avec deux doigts avec une certaine rapidité, comme je le fais encore aujoud'hui au moment où je tape ces mémoires.

Mon travail n'avait rien d'excessif : je devais taper des notes, des comptes-rendus  et des ordres en plusieurs exemplaires qui étaient distribués dans les divers services de la base. Je m'appliquais à travailler correctement. 

Ce premier contact avec mon travail me convint parfairement et dès que le clairon de 5 heures sonna, je rangeais mes affaires, remis mon travail à l'officier et allais rejoindre le cantonnement où, après un court rassemblement j'eus quartier libre.

Nous pouvions sortir, mais nous devions rentrer à 21 heures avant l'extinction des feux. Nous pouvions obtenir une permission de 23 heures, mais la base était trop éloignée et nous en usions rarement.

Il nous fallait attendre le samedi pour avoir, si nous n'étions ni punis ni de service, une permission de 24 heures qui nous permettait de profiter vraiment de notre sortie .

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Les avions de la base étaient de vieux Potez 25 qui dataient de la guerre de 14/18. Nos pilotes devaient s'en contenter. Ils les utilisaient avec une grande maestria et ils volaient d'une base à l'autre dans tout le Maroc. Il n'était pas permis au personnel rampant de voler, mais notre colonel autorisait quelques rares baptèmes de l'air. J'en ai bénéficié deux fois seulement.

Bapteme de l'air de Gilbert Cohen sur un Potez 

Chaque escadre avait un emblème, une sorte de mascotte. Le notre était un pingouin ( en réalité un pélican avec un parapluie sous l'aile et un bonnet de pilote) qui était peint sur la queue de nos avions. La grande plaisanterie consistait, lorsqu'un nouveau arrivait, à l'envoyer donner à manger aux pingouins ! On avait bien essayé avec moi, mais j'avais refusé car je savais bien que des pingouins ne pouvaient pas vivre à Marrakech.

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Rare étaient ceux qui ne se laissaient pas attraper. Toute la base était dans la combine et le pauvre bleu se coltinait de lourdes gamelles d'un endroit à l'autre. Puis quand on jugeait qu'il avait suffisement navigué, on le mettait au courant et tout se terminait à la cantine devant une chopine de vin. 

Le Pélican était l'emblème de la 2e escadrille 3e Escadre Aérienne du Sud Maroc. Il fut utilisé du 1er septembre 1933 jusqu'au 1er mai 1937.

On essaya encore de m'envoyer chercher la clè du champ de tir et bien d'autre facéties de la même veine sans plus de succès. J'eus cependant droit au lit en portefeuille : on ne pouvait echapper à tout ! Chaque fois que j'avais su éviter de me faire avoir, je devais quand même me plier de bonne grace à la coutume  qui consistait à offrir quelques litres à la cantine aux gars de ma chambrée. 

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Le premier dimanche après mon arrivée à Marrakech, j'obtins ma première permission de 24 heures et je me décidais à aller à la découverte de la ville. Je profitais d'une camionnette qui descendait en ville et je partis. La camionnette me déposa place Djemaa El Fna et j'entrais aussitôt de plein pied dans la Cité Rouge.

Felix-remparts Une ouverture dans les remparts de la Ville rouge

 

Marrakech la Rouge. 

Marrakech est une ville très pittoresque . C'est une ville ancienne, entourée de remparts en pisé rouge. J'ai le souvenir de très beaux jardins avec beaucoup de fleurs odorantes, d'une belle palmeraie, de palais, de minarets et de portes de style musulman. Bref, une vraie ville orientale, une ville sortie des Contes des mille-et-une nuits.

J'ai encore dans les narines l'odeur de Marrakech, une odeur forte d'épices, de cuisine orientale et de parfums violents, une odeur spécifique mais pas du tout désagréable.

La couleur de la ville est aussi très frappante : la ville est entierement rouge. Les murs des maisons, les remparts sont en pisé rouge, au moins dans la ville arabe. Même la couleur des vêtements des musulmans est très vive. Les couleurs chantaient à Marrakech ; je ne sais pas si c'est toujours le cas aujourd'hui...

Felix-souk-de-bab-khemis Photo Félix -Souk de Bab Khemis

 

Tout était en abondance. Les étalages ruisselaient de fruits et de légumes très peu chers. Les oranges étaient presque données. 

J'allais de découverte en découverte, c'était tout l'Orient, aucune ressemblance avec les villes d'Algérie : Oran avait l'apparence d'une ville de France.

 

Palais-de-la-bahia

J'admirais la Koutoubia, une splendide tour qui servait de minaret et qu'on disait sœur de la Giralda de Séville. Et j'admirais l'architecture orientale , les tombeaux des rois Saadiens, les cours intérieures avec leurs jets d'eau....Marrakech avait tout le charme d'une ville islamique à peine sortie du moyen âge. Nous étions en 1935...je pense que tout a du bien changer.

Il n'est pas utile de s'attarder sur la ville européenne du Gueliz : aucun charme particulier, une ville propre, aux belles rues avec de beaux magasins. Bref, une ville en tous points semblable à une ville de Métropole.

Le cœur de Marrakech, le centre principal des activités, est la place Djemaa El Fna, la place des Trépassés, ainsi appelée parce que sur cette place avaient lieu les éxécutions capitales. 

Là se tenait en permanence une foule bigarrée qui donnait une grande animation. On pouvait voir des jongleurs, des charmeurs de serpents, des montreurs d'animaux et des sauteurs marocains d'une agilité prodigieuse.

Des commerçants arabes vendaient de tout et surtout de la nourriture : des délicieuses « Kesrah » (petits pains), des viandes et des cotelettes grillées sur des kanouns, et aussi des sauterelles frites : un délice parait-il, mais inutile de dire que je n'ai jamais consenti à y goûter. Il y avait encore des amoncellements de fruits de toutes sortes, des légumes et des étalages d'épices odorantes et multicolores.

Les conteurs arabes étaient passionnants à écouter pour qui les comprenait. Ils étaient assis au milieu d'un cercle de badauds et se relayaient à 3 ou 4.  Entouré d'une foule attentive, l'un d'eux racontait puis au bout d'un moment s'arrêtait...Il fallait alors donner quelques sous de bronze si on voulait que le récit continuât. Quand un conteur s'arrêtait, un autre prenait le relai et l'histoire pouvait continuer pendant des jours et une bonne partie des nuits.

Ils avaient un art de conter qui devait être prodigieux car la foule ne cessait jamais de s'agglutiner autour d'eux : ils pouvaient délayer une histoire sans jamais lasser l'auditoire.

Je comprenais et parlais l'arabe, je pouvais donc les suivre et il m'arrivait de servir d'interprète à mes camarades.

Je me souviens de m'être arrêté un jour pour écouter un conteur : j'avais compris qu'il s'agissait du conte d'Aladin et la Lampe merveilleuse. Je suis resté une heure  entière  et durant tout ce temps, le conteur en est resté à la description de la Lampe ! Et il le faisait si bien que personne ne s'ennuyait : je compris alors pourquoi une histoire durait si longtemps.

Depuis la place, on avait accès aux souks, les pittoresque marchés marocains, toujours envahis, toujours colorés et pleins de charme oriental Les  artisans aussi étaient nombreux et très habiles. Il travaillaient devant la clientèle : objets en cuivre, plateaux et théières, bijoux d'argent, bagues, colliers, bracelets, articles de maroquinerie, sacs, portefeuilles, porte-monnaie bordés de fils d'or, couteaux et poignard damasquinés. Et pour les connaisseurs, splendides tapis de haute laine aux beaux dessins géométriques, tissés selon des méthodes ancestrales.

J'aimais flâner dans les souks, avec un plaisir accentué par le fait que je comprenais l'arabe. Il m'est arrivé de servir d'interprète entre les commerçants et des camarades libérés ou qui allaient en permission et voulaient ramener des souvenirs chez eux.

Quand cela arrivait, le marchand commençait par vanter sa marchandise dans un français approximatif. Je le laissais parler puis tout d'un coup je me mettais à lui parler en arabe. L'effet de surprise était toujours le même : le marchand était abasourdi, puis il reprenait vite son sang-froid et, invariablement, il me proposait une collaboration. Il essayait de faire de moi un allié. Mais ( très honnêtement...) je refusais de me laisser corrompre et je travaillais à obtenir le meilleur prix possible pour mon camarade. Ceui-ci était suffoqué par le rabais que je lui avais obtenu et m'offrait souvent un déjeuner ou pour le moins un coup à boire.

Le Mellah

Chaque ville du Maroc avait son « mellah », son quartier juif. Le mot mellah signifie « saloir » : avant l'arrivée des français, les juifs marocains vivaient en bonne intelligence avec les arabes, mais ces derniers étaint les maitres et parfois un tyran faisait éxécuter quelques malheureux juifs, les décapitait et exposait leurs tête salées à l'entrée du mellah...c'est du moins l'explication qu'on me donna, il y en a peut-être d'autres...

Un de mes plus grands étonnement au Maroc était justement les mellahs. En Algèrie, nous les juifs étions nombreux et même si nous avions notre quartier, ce n'était pas comparable. Chez nous, tous les juifs étaient français et étaient habillés à l'européenne. Ils allaient à l'école, ils étaient soldats, en un mot ils étaient des citoyens français.

Au Maroc en 1935, je fus ahuri de voir la différence qui exitait entre nous et les juifs de là-bas.  Ils étaient vétus de djellabas et rien ne les différenciait des arabes si ce n'est que les juifs avaient une chéchia noire et les arabes une chéchia rouge. Leur apparence physique même les rapprochait plus des arabes que nous.

Ils étaient craintifs, timorés et gardaient encore le souvenir des brimades qu'ils enduraient avant la venue des français. Ils ne pouvaient alors s'adresser aux musulmans qu'en les appelantt « sidi (« maître ») et ils étaient contraints de descendre du trottoir pour lasser passer les arabes.

 Ils étaient un peu moins  craintifs quand j'ai connu le Maroc et, même s'ils avaint entre eux des airs méprisants, les arabes et les juifs vivaient et travaillaient ensemble.

J'avais de la peine à m'imaginer que c'étaient des coréligionnaires: en Algérie, si nous avions de bonnes relations avec les arabes, nous nous sentions, bien à tort, un peu supérieurs à eux. Au Maroc c'était tout le contraire. Je me croyais bêtement au dessus de ces juifs et je comprenais pourquoi, lorsqu'ils arrivaient à Oran, ils ne pouvaient qu'être porteurs ou hommes de peine.

Je confesse que mon jugement était erroné : il y avait parmis eux des gens formidables, des gens qui nous valaient bien. La seule différence entre eux et nous, c'est que nous étions devenus français et qu'ils étaient restés marocains. Je m'efforçais de penser que notre famille avait elle aussi quitté le Maroc il n'y avait pas si  longtemps et que mes ancêtres ne devaint pas être très différents de ces juifs du mellah. Aussi , quand l'occasion m'était donnée, fier de mon uniforme, je prenais leur défense.

Je dois raconter deux circonstances dans lesquelles je pris la défense de ces juifs marocains.

Le premier eut pour cadre la place Djemaa El Fna. Non loin de cette place, il y avait un cinéma et il fallait faire la queue pour prendre des places. Flanqué de mon copain Lopez, j'attendais mon tour pour acheter des billets. Devant moi se temait un jeune juif avec sa chéchia noire. Arrive un arabe qui le bouscule et prétend prendre sa place. Ce grand nigaud juif allait le laisser passer sans rien dire. Je regardais Lopez qui, d'un signe, me fit comprendre qu'il assurait mes arrières. Je me précipaitais alors sur l'arabe : une simple menace suffit à le faire déguerpir. Mais je ne pus m'empêcher d'engueuler ce mauvre minable de juif. Je lui dis que j'étais juif moi aussi, qu'il était assez costaud pour être capable de se faire respecter.. Il me dit en souriant qu'il préférait éviter les histoires.  Il me demanda comme une faveur de m'offrir les places de cinema. Comme je voyais que ce serait pour lui une grande satisfaction de le faire, j'acceptais de bon cœur. (sur le cinéma voir le commentaire de Marcel Martin)

L'autre cas fut tout à fait différent : il ne s'agisssait plus d'un juif, mais d'une juive. 

Dans chaque ville du Maroc, il y avait un quartier réservé. Cet endroit retiré de la ville était toujours entouré d'un mur qui le délimitait. Celui de Marrakech était entièrement clos et on ne pouvait y accèder que par deux portes gardées par des tirailleurs sénégalais ou des lègionnaires.

A chaque porte se trouvait un service prophyllactique  et il était obligatoire pour les militaires de toutes les armes d'y passer en entrant et en sortant pour une désinfection. Il m'arrivait d'aller dans ce quartier comme mes camarades, mais je m'abstenais personnnelement de toute relation sexuelle : les maladies vénérienes étaient nombreuses et, même s'il n'y avait pas  encore le Sida, il était dangereux de ne pas demeurer chaste. 

Mais ce quartier, appelé Arsi-Moussa, n'était pas dépourvu d'intérêt : on y trouvait beaucoup de cafés, de salons de thè, de la musique indigène...C'était un lieu de distractions peu onéreuses qui nous attirait. C'était un véritable village au milieu de la ville. Outre les maisons de plaisir, on trouvait des restaurants et des commerces en tout genre. Les seules femmes étaient des prostituées, en général musulmanes mais parfois juives,  hélas ! On les reconaissait facilement parce qu'elles n'étaient pas tatouées contrairement aux femmes arabes qui avaient le visage tatoué.

Avec les copains de ma bande, nous étions installés dans un cafè-bordel et nous buvions des consommations en regardant le spectacle toujours pittoresque. Une jeune prostituée juive était installée à une table avec des militaires. Un arabe survint qui voulut la contraindre à le suivre. Elle refusa net : les juives n'allait pas avec les arabes et la réciproque était vraie. Mais cet arabe ne cessait de la harceler ; il s'impatientait et la menaçait. Mes copains me regardaient, ils semblaient estimer que cette affaire me regardait. Il me fallut intervenir sans beaucoup de plaisir : je ne pouvais pas éprouver de sympathie pour une juive qui se prostituait, cela m'attristait toujours d'en rencontrer.

Il me fallait cependant agir : je dis à l'arabe de laisser la fille tranquille. Il ne voulait rien savoir et me regardait d'un air menaçant. Je me saisis alors d'un lourd plateau de cuivre qui se trouvait sur une table basse et j'en assenais un grand coup sur la tête de l'arabe. Il en résulta une bagarre. Bientôt, plus personne ne sut pourquoi ni pour qui on se battait. Il fallait s'éloigner vite, avant que n'arrive la Police Militaire. 

J'aurais pu me sentir fier, mais j'étais plutôt penaud...Quelques temps après, j'eus l'occasion de revoir cette fille au même endroit. Elle ne parut pas me reconnaître et moi, de mon côté, je n'eus pas envie de lui parler.

Nommé caporal.

La vie militaire n'avait pas beaucoup d'attraits et je ne dirais pas que j'étais heureux.

Pourtant, à la caserne, les jours s'écoulaient sans trop d'amertume : on s'habitue à tout. Mon emploi à l'Etat-Major de la base était interressant et je m'en acquittais correctement. J'étais apprécié de mes supérieurs, les obligations militaires étaient peu contraignantes : quelques corvées de chambrée, un tour de garde de 24 heures tous les mois et c'était à peu près tout. Je m'adaptais bien plus facilement que je ne l'aurais pensé. Je n'étais jamais puni pour une manquement de service, mais je faisais parfois quelques jours de salle de police pour de petites bagarres. J'admets que j'étais susceptible mais, sincèrement, ce n'était jamais moi qui provoquait. Les raisons de mes altercations étaient toujours des allusions piquantes à ma race ou à ma religion. Mais à force de donner et de recevoir des coups de poings, on finit par me laisser tranquille et je me fis de nombreux camarades. 

Quand je n'étais ni de service ni de permanence au bureau, j'obtenais facilement des permissions de 24 heures et j'en profitais pour aller me promener dans Marrakech. Seul le manque d'argent limitait mes sorties et encore : cette ville offrait suffisament de spectacles gratuits dont je ne me lassais jamais.

L'année 1935 s'acheva : j'avais déjà accompli 5 mois de service. Le Nouvel An 1936 m'apporta une bonne nouvelle : j'étais nommé caporal à compter du 1er janvier. Je ne peux pas dire que je sautais de joie, mais c'était quand même un beau cadeau de Nouvel An ! Cette nomination m'obligea à changer de chambrée car il me fallut remplacer un caporal qui venait d'être libéré. Cela me dépaysa car je laissais de bons amis. 

Je devins chef de chambrée. Cette promotion, après 6 mois de service, était exceptionnelle. Mais comme personne ne se doutait que j'étais pistonné, je ne fus pas jalousé.

Je le redis, j'adorais me promener dans Marrakech, parfois avec des camarades mais souvent seul. J'étais presque toujours dépourvu d'argent. Je ne pouvais pas compter sur des mandats de ma famille et ma prime d'engagement avait fondu depuis longtemps. En général, je profitais d'une occasion pour me faire descendre en ville et je revenais toujours à pied.

En tant que soldat, je percevais 25 centimes par jour. Le grade de caporal fit monter la paye à 1 franc. Comme on le voit, ce n'était pas le pactole ! 15 francs chaque quinzaine, j'étais bien obligé de m'en contenter. Je fumais, mais nous touchions quelques paquets de cigarettes tous les 15 jours. Quand je devais sortir, je le faisais après avoir mangé.

J'aurais très bien pu trouver une famille juive qui m'aurait accueilli, mais je préférais ne pas y avoir recours. J'étais timide et fier, il ne m'aurait pas été possible d'aller chez des inconnus.

Je ne suis allé qu'une seule fois à la synagogue à Marrakech. Ce fut pour le jour de Yom Kippour . Je dois reconnaître que je fus bien accueilli. On aurait bien voulu me recevoir dans une famille. Mais devant mon refus poli on me remit, comme c'était l'usage,  un gros billet de 100 francs. Chaque soldat de notre confession recevait cette somme : j'acceptais sans fausse honte et j'en profitais pour aller faire un bon repas dans le quartier européen du Gueliz. Et ce n'était bien entendu pas un repas cacher...

Au mois de juillet 1936, j'arrivais au terme de ma première année sous les drapeaux. Il faisait cette année là une chaleur épouvantable, des températures de l'ordre de 45°. On nous distribua des casques coloniaux, ils n'étaient pas inutiles. Je crois que je n'avais jamais eu si chaud de ma vie. Le soir, nous étions obligés de mouiller nos draps pour trouver un peu de fraicheur. Mais ils avaient vite fait de sécher. 

Pourtant, cela ne m'empéchait pas de sortir. J'écrivais aussi beaucoup. Le papier était gratuit et nous bénéficiions de la franchise postale militaire car le Maroc était  assimilé à un territoire en campagne de guerre. Chaque semaine j'écrivais à la maison, à des amis et à ma tante Lisette qui m'envoyait parfois ( rarement..) un mandat. Je recevais heureusement beaucoup de réponses, cela m'aidait à tenir le coup. 

J'étais arrivé à organiser ma vie de soldat et, franchement, je n'étais pas malheureux.

Je ne suis plus caporal.

L'année 1936 fut fertile en évènements de toutes sortes. En Espagne, un général félon, parti du Maroc à la tête des troupes coloniales, avait envahi sa patrie et déclenché une épouvantable guerre civile. L'Espagne était à feu et à sang.

En France, la gauche avait remporté les élections et un gouvernement de Front Populaire était à la tête du pays. Plus d'un de nos chefs rêvait d'une sédition à la Franco, et, même si heureusement personne n'osa bouger, on sentit un moment un léger flottement.

Pour nous rien ne changeait. On avait des nouvelles par les journaux et on savait que les ouvriers obtenaient en luttant des avantages, mais rien ne changeait pour les soldats : la nourriture était toujours la même et la discipline militaire ne variait pas.

C'est à ce moment que se produisit un incident qui aurait pu avoir de graves conséquences pour moi.

Un jour, à la cantine, des orannais eurent une altercation avec des camarades de Métropole. Elle était plus sérieuse que d'habitude et la bagarre prit de graves proportions.

Je n'y étais pas melè et je m'abstins de prendre parti. Je n'étais d'ailleurs pas le seul caporal à avoir cette attitude. Le poste de garde fut alerté et dut intervenir. Les bagarreurs furent conduits en prison et quelques bléssés légers furent pansés à l'infirmerie. 

Un adjudant de service fit un rapport à l'officier de semaine et me reprocha, à moi seul, de ne pas avoir été à la hauteur et de n'être pas intervenu ce qui, à ses yeux,  favorisait mes camarades orannais. Le rapport était si tendancieux et il m'était si défavorable que je fus mis à mon tour en prison. On décida que j'étais passible du Conseil de Guerre et on m'expédia à la prison de la place de Marrakech.

Je fus enfermé dans un cachot, une cellule sombre et humide. Le service de garde était assuré par des soldats sénégalais, de braves bougres mais à cheval sur le règlement. Je restais enfermé toute la journée, avec une heure de sortie le matin et une autre le soir. Le reste du temps, je demeurais seul à me morfondre dans ma cellule et à me demander ce qui allait m'advenir. J'étais d'autant plus pessimiste que je me voyais traité comme un véritable criminel.

Au bout de trois ou quatre jours, je pris enfin conscience de la gravité de la situation et je décidais qu'il était temps de réagir. Je n'avais ni volé ni tué personne et je ne trouvais aucun motif sérieux d'être traité avec autant de sévérité. Je me disais que mon  cas n'était pas si grave et que j'étais victime d'une injustice. Il était vrai que je n'étais pas intervenu, mais tous les autres caporaux étaient dans mon cas et ce motif ne valait que quelques jours de salle de police.

L'officier qui avait statué sur mon cas l'avait fait légèrement, en se basant uniquement sur le rapport d'un adjudant dont les idées de droite et les sentiments racistes étaient connus de toute la Base. Il ne se gênait pas  de critiquer ouvertement le nouveau gouvernement et son président, Léon Blum.

J'avais un seul droit, celui d'écrire, et personne ne pouvait me le supprimer. Je sollicitais du sergent qui dirigeait la prison l'autorisation d'écrire et il me fit remettre du papier et une plume. Je commençais par faire une lettre à mon père, puis je redigeais un rapport destiné au Commandant de la Place de Marrakech qui avait autorité sur toutes les armes de la Place .

Dans la lettre destinée à mon père,  je racontais en détail ce qui m'arrivait. J'insistais sur l'injustice dont j'étais victime ; je reconnaisais la petite faute que j'avais commise en n'intervenant pas pour faire cesser la bagarre, mais je relevais que d'autres gradés étaient dans le même cas que moi. Pourquoi alors était-je le seul à être aussi sévèrement traité ? Je pensais qu'il ne pouvait y avoir qu'une seule raison : l'antisémitisme d'un gradé.

Le rapport destiné au Colonel Commandant la Place exposait les mêmes arguments, mais j'avais ajouté que j'avais demandé à mes parents de contacter des personnes compétentes pour qu'elles interviennent  afin de faire cesser cette injustice. Le colonel avait d'ailleurs sur son bureau la lettre que j'avais adressée à mes parents: elle avait été remise ouverte, c'était le règlement. 

Et visiblement, elle avait été lue : moins de 24 heures après avoir écrit, je fus extrait de ma cellule et autorisé à circuler librement dans le cour de la prison. Le sergent qui était de service me dit de me tenir prêt de bonne heure: je devais être présenté le lendemain au Commandant de la Place : comme par un coup de baguette magique, toute l'atmosphère avait soudain changé. On me traitait avec plus d'égards, on avait visiblement reçu des ordres en conséquence.

Dès huit heures le lendemain, j'étais prêt. Je fus présenté au Commandant de la Place. Devant lui étaient posés ma lettre et mon rapport. L'officier fut très aimable et me demanda de lui exposer calmement les faits. Je fis un compte-rendu détaillé et honnête de l'affaire, sans fioriture. J'insistais longuement sur le caratère discriminatoire du rapport de l'adjudant qui faisait de moi un authentique bouc émissaire. Je le dis franchement et je terminais en affirmant que ce sous-officier était connu pour ses opinions antisémites et anti-gouvernementales dont il ne se cachait guère.

Je fus écouté attentivement et avec bienveillance. Quand j'eus terminé, le Commandant me fit savoir qu'il avait ordonné une enquête : si on pouvait effectivement me reprocher une faute légère, cela ne justifait pas la sanction qu'on avait voulu m'imposer. Il tint à m'assurer que l'Armée Française s'honorait de respecter toutes les croyances, qu'elle se defendait d'avoir des idées racistes. Il me donna comme preuve le fait que le général qui commandait toute l'aviation d'Afrique du Nord, le général Weil, était de confession israélite. Il me demanda de ne pas envoyer la lettre à mes parents afin de ne pas les inquieter inutilement. Je promis de ne pas le faire, je n'y tenais d'ailleurs pas plus que ça.

Je fus remis en liberté sur l'heure et on me renvoya à ma Base. A mon arrivée, mon colonel me reçut dans son bureau. Il était navré de cette affaire et me garantit qu'il agirait en conséquence. (Colonel Jannekeyn, commandant la Base de Marrakech d'avril 1936 à octobre 1937). Il ajouta qu'il était contraint, à son grand regret, de me sanctionner pour respecter la discipline, mais qu'il allait le faire avec indulgence : je devais être cassé de mon grade et affecté à la base de Meknès où je devais être recommandé.

Cette aventure m'avait aguerri et m'avait montré qu'il y avait encore des gens qui pouvaient se montrer injustes pour ceux qui n'avaient pas les mêmes opinions politiques ou les mêmes croyances qu'eux.

Je devais apprendre plus tard que le sous-officier qui était responsable de mes ennuis avait été sévèrement sanctionné. Il avait lui aussi été muté dans une autre base en métropole et pour lui, qui avait une famille et une petite maison à Marrakech, c'était là une sanction importante. Je gage que cela le rendit encore plus antisémite et encore moins tolérant. J'ai alors souhaité avoir un jour la chance de le rencontrer, quand je serais redevenu civil, pour régler mes comptes avec lui, mais heureusement cela ne se produisit pas.

J'abandonnais mon grade avec peu d'amertume, je n'avais aucune intention de faire une carrière militaire.  Mais je quittais Marrakech avec regret.  J'arrivais à la 2ème Escadre du Nord-Marocain le 10 août 1936. Il faisait encore une grande chaleur, la base était loin et, bien entendu, personne n'était venu m'acceuillir.

Je ne pouvais songer à prendre un fiacre comme je l'avais fait en arrivant à Marrakech car j'étais démuni d'argent. Je dus me résoudre à faire le chemin  à pied, sous le soleil. J'arrivais à la base tout soufflant et suant et extrèmement fatigué. Je n'avais heureusement pas de bagages : j'avais rendu mon paquetage en quittant Marrakech et tout ce que je possédais tenait dans une simple musette.

Les souvenirs de Gilbert Cohen datant de 1935-36 nous ont conduit avant Marrakech dans les premiers mois de formation d'un appelé devançant l'appel et découvrant la vie militaire. Nous apprenons qu'à cette époque il y avait 1000 hommes sur la Base de Marrakech, - le jardin de la Menara était déja un lieu d'escapade et le bassin servait alors de piscine occasionnelle, -le Pélican emblème de l'escadrille de Marrakech à cette époque, - la flotte de l'escadrille composée de vieux Potez,

Il est notable que'en 1935 le centre ville est toujours la place Djemaa-el-Fna et que la place de l'Horloge au Guéliz n'est même pas évoquée. Le passage sur le Mellah et la différence entre juifs d'Algérie et juifs marocains est aussi très révélateur de cette époque. Cette différence va s'estomper avec la guerre de 39-45. Le quartier Arsi Moussa révèle les nombreux régiments stationnés à Marrakech, Les traces de l'affaire Dreyfus étaient toujours réelles dans l'arlmée française, le capitaine Alfred Dreyfus avait été innocenté à l'époque de la loi sur la laïcité et les journaux venaient d'annoncer sa mort en 1935. Les tensions entre appelés de la Métropole et appelés d'Algérie étaient réelles.

Que va devenir Gilbert Cohen après Marrakech ?  Peutêtre qu'un jour la suite de ses mémoires seront publiées ? Il va être affecté à la Base de Meknès où il fut distingué par le capitaine Vidal en raison de sa connaissance de la langue arabe. Il sera muté ensuite à la Base de Duigny-Le Bourget où il retrouvera son grade de Caporal.

Son fils décrit son parcours miltaire:

"J'ai retrouvé son livret militaire (en très mauvais état...) Il confirme bien ce qu'il raconte: incorporé à la BA 137 le 9 juillet 1935 comme engagé pour 3 ans; caporal à compter du 1/01 1936; cassé le 1er août 1936 et affecté à Meknés (2ème EANM) ; puis à la BA de Duigny Le Bourget  ( 54e escadre, 1er groupe) le 12 juin 1937. Renommé caporal le 1er novembre 1937, puis renvoyé dans ses foyers le 8 avril 1938 ( avec un congé de fin de campagne de 90 jours)."

Il a défilé sur les Champs Elysée le 14 juillet et le 11 novembre 1937,  

Les grandes lignes de la suite des mémoires:

"Après son service, mon père est resté à Paris où mes grands parents et ses frères s'étaient installés pour raisons familiales. Il est revenu en Algérie puis à nouveau au Maroc au moment de la moblisation en 39. Il a retrouvé ensuite ses parents à Paris. La guerre les en a chassés en 1940, ils se sont réfugiés à Carcassonne où ils avaient des attaches, puis dans un maquis de la Montagne Noire. Un de mes deux oncles a été deporté à Auchwitz et n'en est pas revenu. Et ma grand-mère a été tuée lors d'une attaque d'un village du maquis par la Milice et les allemands."

Merci à Gilbert COHEN d'avoir pris le soin de rédiger ses mémoires et à son fils de nous les avoir transmises. Ilis nous aident à compléter l'histoire de Marrakech et de sa base aérienne à une époque pour laquelle nous possédons peu de documents et de témoignages. 

Chacun pourra ajouter ses questions et ses réflexions dans les commentaires.