Nous apprenons le décès de Chantal MOITIER. La cérémonie a eu lieu le mercredi 23 septembre à 15 heures à l'église Saint-Vincent de Paul à Paris. Chantal a notamment été élève au lycée Mangin et fut cheftaine des Guides à Marrakech. Les anciens de Marrakech adressent leurs condoléances attristées à sa famille et à ses amis. On pourra rajouter des souvenirs sur le blog par le lien suivant: Guides de Marrakech ou un autre : Lycée Mangin 1eAB-1955 . Elle était de la famille d'Albert Moitier, entrepreneur de transports chez BEDEL, 17 à 23 avenue Barthou au Guéliz

Mohamed El Arabi Belcaid est le nouveau maire de la ville de Marrakech, succédant à Fatima-Zahra Mansouri (PAM). Cette élection vient confirmer la progression du Parti islamiste de la justice et du Développement (PJD), notamment dans les grandes villes.

Une initiative remarquée:

Images d’Agadir et du Sud marocain, 1912-1960 

Exposition au Centre des Archives diplomatiques de Nantes

Du 28 septembre au 16 octobre 2015

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Le ministère des Affaires étrangères et du développement international vous propose de découvrir ou de re-découvrir l’exposition « Images d’Agadir et du Sud marocain, 1912-1960 ».

Le parcours présente une vision unique du Sud marocain durant le protectorat français et dans les premières années de l’indépendance, jusqu’au tremblement de terre qui toucha Agadir en 1960. Composée de photographies rares et souvent inédites, cette présentation est enrichie de documents originaux conservés par le Centre des Archives diplomatiques de Nantes. Elle permet d’appréhender l’évolution de la région et de la ville d’Agadir, à travers le regard du photographe Jacques Belin.

Cette exposition a été réalisée par l’université de Nantes (Centre de recherches en histoire internationale et atlantique) et l’université Ibn Zohr d’Agadir, à partir des collections nantaises des Archives diplomatiques.

17, rue du Casterneau – 44000 - Nantes

Entrée libre et gratuite (sur présentation d’une pièce d’identité)

Du lundi au vendredi, 9h-18h, jusqu’au 16 octobre 2015 Renseignements : 02 51 77 24 59

Est ce que le nouveau Maire de Marrakech et l'Université de Marrakech pourraient encourager une initiative semblable pour offrir aux marrakchis les images prises par Jacques BELIN pour constituer leur patrimoine photographique ?

 

Deuxième partie: Le capitaine Cornet nous a déjà raconté ses souvenirs de l'épopée glorieuse de la colonne Mangin, qui, partie de Souk el Arba (aujourd'hui Skour Rehamna) a rejoint la palmeraie de Marrakech, provoquant la fuite d'El Hiba. Le capitaine Cornet  est arrivé parmi les premiers avec la cavalerie du commandant Simon et du capitaine Landais, sous les murs de Marrakech. Il ne sont pas entrés par Bab Khemis, ni par Bab Doukkala, mais ont suivi les remparts jusqu'à Dar Beida. À quelques uns, ils projettent de rejoindre  les prisonniers français d'El Hiba qui sont déjà libérés et se trouvent accueillis chez El Hadj Thami. Ils décident d'aller à leur rencontre sans attendre le colonel Mangin et ses troupes de fantassins. (pages 54 à 88) Les illustrations d'époque viennent des photographes-éditeurs Pierre Grebert, Ernest Michel, Maillet, Navarro, Lennox et de collections particulières.

Une vision de désolation après l'occupation de Marrakech par El Hiba et ses partisans.

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La caserne des Tabors marocains, détruite au canon par El Hiba - Maillet, photographe éditeur Casablanca.

7 septembre 1912: Marrakech paraît en ruine. Les rues étroites pour la plupart, sont souillées, poussiéreuses, bordées de petites échoppes à demi écroulées. Ce ne sont qu’ordures, mouches, bêtes crevées exhalant des odeurs atroces. Portes de quartier, magasins, tout est fermé. Les rues sont désertes. L’aspect de cette ville morte est lugubre. Les habitants terrorisés se sont réfugiés sans doute au fond de leurs maisons de terre. Nous heurtons aux portes de quartier. Il faut frapper longtemps du lourd levier de fer pour décider les gardiens à se montrer et à ouvrir. Il fait, dans certaines ruelles désertes couvertes de toits de paille, une demi-obscurité qui les rend sinistres.

De la terrasse où le chérif Ould Moulay Rechid nous a autorisés à monter, rien n’apparaît dans la palmeraie endormie sous la chaleur de midi. Aucune poussière ne s’élève dans la plaine. Rien ne s’entend de loin. Nous rentrons chez El Hadj Thami El Glaoui, qui peut-être a des nouvelles.

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Le consul Maigret va à la rencontre du Colonel Mangin - Photo Ernest Michel

Des renseignements sont en effet parvenus; le commandant Simon et le commandant Verlet Hanus se sont portés à la rencontre du colonel Mangin… La colonne doit arriver à deux heures dans les jardins au nord-est de la ville où le camp sera établi. Nous l’y rejoignons. Sous le grand soleil de septembre, couverts de poussière, trempés de sueur, harassés de fatigue, les hommes marchent fièrement, heureux de leur magnifique effort et de leur brillant succés.

Devant la tente du colonel Mangin, dressée sous les palmiers et les oliviers, les notables de Marrakech sont arrivés. El Hadj Thami el Glaoui, qui au cours des événements n’a cessé de rester fidèle au souverain Alaouite et aux libérateurs, prend la parole au nom de tous: “Nous remercions d’abord le gouvernement français, puis Sa Majesté le Sultan, puis encore une fois le gouvernement français, et nous remercions le colonel Mangin qui nous a delivré d’El Hiba l’imposteur…” Les notables présentent leurs compliments. Tous se déclarent heureux de notre arrivée et nous assurent de la sympathie de la population. Quelques ralliés de la dernière heure sont là: Kabba, pacha de Taroudant, Aïda ou Mouis, caïd du Sous et ministre de la guerre d’El Hiba. La nuit est troublée par des coups de feu tirés dans la ville même, derniers soubressauts d’une révolution qui s’éteint.

La revue par le colonel Mangin lors de l'arrivée des troupes place du Mechouar

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8 septembre : J’ai parcouru ce matin une partie de la ville toujours déserte. La vie commerciale n’a pas repris. Le nouveau pacha El Hadj Thami a fait visiter au colonel Mangin quelques riches habitations. La plupart ont été occupées par les hommes bleus d’El Hiba. Les rosiers, les géraniums, les buissons des jardins ont été saccagés par leurs montures; tout est dévasté.   

Les traces du fanatisme

 

oct12-mrk-portes La bahia fermée pour cause de vandalisme: le patio avec la vasque transformée en table.

Les jasmins des tonnelles sont privés de leurs feuilles comme si l’hiver avait meurtri leur fin réseau de tiges noires. Au-dessus du sol, damé par le pas des hommes et des bêtes, des cyprès droits et hauts comme des peupliers, des orangers chargés de fruits, dressent leur tronc à l’écorce rongée par les chevaux. L’intérieur des palais est noirci par les feux qui ont léché les lambris de bois peint et les dentelles de plâtre ciselé. Le sol est couvert de détritus immondes où bourdonnent des essaims de mouches. Une odeur de pourriture emplit l’air des appartements.

Nous nous rendons de là au parc de l’Aguedal. L’eau coule claire et rapide dans les canaux, entre les rangées d’arbres séculaires: oliviers argentés, orangers sombres, mûriers au dôme arrondi, cyprés en forme de longues tiges minces. Le palais de Dar Beida bâti au milieu de cette riche forêt, est une merveille des Mille et une nuits. Ce ne sont que boiseries peintes, plafonds dorés, vasques de marbre, mosaïques, fûts puissants d’imposantes colonnades, vastes salles de reception, bassins immenses. Au milieu de ce décor somptueux, dans une des cours, d’étranges carrosses de bois noir, à caisson haut et carré, vitré sur chaque face, qui servaient à promener dans le parc le harem du Sultan, reposent sur leurs quatre roues épaisses.

La colonne victorieuse entre et défile dans la ville 

Entrée-Mangin-9septembre1912 Le colonel Mangin  et le Pacha El Hadj Thami El Glaoui sont entrés par Bab Doukkala. Cliché Ernest Michel. 

9 septembre : Le clairon français  sonne dans la capitale du Sud, ses refrains familiers. Les troupes ont fait aujourd’hui leur entrée dans la ville; c’est la récompense attendue qui les paie des fatigues supportées, des privations d’eau, des nuits sans sommeil, des longues marches sous un soleil de feu. Derrière le chef qui les conduisit à la victoire, spahis, chasseurs d’Afrique, goumiers et partisans aux chevaux amaigris mais toujours fringants, zouaves de vingt ans, tirailleurs algériens que les Marocains s’étonnent de voir au service des Infidèles, Sénégalais graves et noirs, coloniaux grognards et gouailleurs, tous les vainqueurs de Marrakech, haves mais prêts à de nouveaux efforts, ont defilé fièrement par les rues étroites que le soleil transforme en fournaise. Ils ont, dans l’épaisse poussière des avenues bordées de murs en ruines, longé les jardins plantés d’oliviers, de cyprès, de grenadiers et d’orangers; les hautes murailles leur masquaient l’intérieur de la ville et les palais des grands.

Mais ils allaient contents, satisfaits de cette prise de possession de la capitale qu’ils avaient conquise. La population arabe se montrait réservée. De petits groupes regardaient, silencieux, accroupis aux carrefours, ou appuyés aux recoins des murs. Mais, dans le quartier juif, ce fut un enthousiasme vibrant. Sur le passage de nos troupes, des milliers de ces malheureux se presssaient sur les terrasses au sommet des murailles et poussaient des hourras et des you-you. Depuis toute une semaine le quartier juif était fermé, et le jour de notre arrivée ( 7 septembre) était celui fixé par El Hiba pour leur massacre. Ceux-là aussi avaient été délivrés !

Les troupes campent dans les jardins de l'Aguedal

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Tentes dans les Jardins de l'Aguedal - photographe-éditeur Navarro

10 septembre:  Les troupes, quittant la brûlante plaine du Guéliz sont venues s’établir dans les jardins frais de l’Aguedal, sous les oliviers dont le feuillage argenté frissonne doucement à la brise, sous les orangers aux dômes sombres couverts de fruits encore verts. Les cyprès, droits irréprochablement, étirent leur colonnade claire, qu’enfle vers le haut une étroite gaine d’épais feuillage. L’eau ruisselle partout dans les canaux, les rigoles et les fontaines, et son bruit frais emplit le parc tout entier d’un murmure. L’endroit est reposant.

Le palais de Dar Beida, qu’un caprice du Sultan fit construire pour y promener une fois par semaine les femmes du harem, dresse au milieu de cette forêt ses hautes murailles, que dominent des pavillons aux tuiles vertes. C’est là que nous allons nous installer demain, et mieux vaudraient sans doute nos tentes, dressées sous les ombrages au bord des ruisselets, qu’une droite chambre dorée dans cette prison somptueuse.

Les officiers sont pour la plupart logés à Dar Beida, les européens au camp de l'Aguedal

11 septembre : La populace s’agite dans la ville. À l’extérieur, les tribus seraient menaçantes. La crédulité de beaucoup de marocains est immense; les coups de canon tirés par le khalifat Moulay Bou-beker, pour annoncer la proclamation de son frère Moulay Youssef comme sultan du Maroc, ont été interprétés comme le signal du retour prochain d’El Hiba.

Les craintes de certains se transforment en fausses rumeurs: La “Baraka” du Prétendant n’est pas détruite; les Français seront chassés et massacrés dans leur fuite. En attendant, nous fortifions Dar Beida sans vandalisme, pour permettre à une petite garnison de garder nos approvisionnements, et au gros des troupes de marcher sur les rassemblements qui pourraient se former à l’extérieur. Les Européens qui commencent à revenir de la côte, ont reçu l’ordre de ne pas rentrer en ville et de s’installer au camp de l’Aguedal. Le courrier qui emportait nos lettres pour la France a été dépouillé hier par les Rehamna; une colonne sous le colonel Savy opère précisément de ce côté et pourra peut-être reprendre notre correspondance.

12 septembre : Nous voici installés dans ce palais jusqu’ici jalousement fermé aux Européens. À côté de ces splendeurs que sont les plafonfds de cèdre finement historiés, les rétables aux culs-de-lampe délicatement fouillés, les parquets de petits carreaux vernissés faits pour la caresse des pieds nus, il y a l’architecture cocasse. Ce ne sont que salles immenses, mal éclairées, mal aérées. La vie discrète des gens d’Islam n’a que faire de nos logis ouverts de mille fenêtres. Elle s’abrite derrière de hautes murailles dorées.

De lourds vantaux de bois épais, aux serrures puissantes, aux énormes verrous de sûreté, les ferment. D’une pièce à l’autre, les étages ne sont pas de niveau; les escaliers coudés montent, descendent, remontent pour redescendre, toujours changeant de direction et déroutant le promeneur par leurs inutiles détours. Les cours sont encloses de murs sans autre issue qu’un interminable et sombre escalier qui s’élève au premier étage pour redescendre au rez de chaussée, entre des murs épais que percent des meurtières étroites.

Des cigognes ont perché leur nid de brindille dans les créneaux, sur les tuiles vertes des pavillons, près des boules dorées des clochetons.

Dans le parc que j’ai visité ce matin, c’est une série de bassins, précieux réservoirs d’eau construits aux temps troubles où Marrakech connut l’horreur des sièges. Des murs découpent en tranches cet immense verger; par-dessus la masse verte des orangers, les rameaux argentés des oliviers centenaires et le feuillage aux tons de rouille des abricotiers, les cyprès dressent leur silhouette noire. De vieilles négresses paissent leurs vaches dans les herbes des étroits canaux. Les perdrix rouges et les pique-boeufs éclatants de blancheur peuplent les taillis de rosiers et de grenadiers.

Un respectable Marocain est chargé de l’entretien de l’Aguedal. Il a la surveillance des nombreux pavillons isolés: fontaines, cartoucherie, magasins, moulins, sucrerie, poudrière, kiosques de repos ou de prière; ce fonctionnaire commande à une armée de jardiniers.

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Dar Beida a été salit et les bassins manquent d'eau.

Mais, à côté du parc encore soigné, le palais de Dar Beida est abandonné; les meubles sont en ruine, les chambres souillées par les oiseaux de nuit, les bassins des cours à sec.

Les jardins même pourraient être mieux tenus; l’amin, fonctionnaire affable et zélé, signale qu’au lieu de trois sources on pourrait, comme autrefois au temps de Moulay Hassan, en utiliser sept pour irriguer le terrain et rendre la vie aux arbres. Le Pacha est invité à dispenser avec largesse à ces jardins l’eau de l’Atlas, dont la puissante silhouette ferme l’horizon et s’harmonise avec le décor somptueux du parc.

Quand escaladerons-nous les pentes du géant ? Pourtant si proche, il nous apparaît aujourd’hui mystérieux derrière le voile de brume dont l’été le recouvre.

Les activités artisanales et commerciales de la ville de Marrakech en 1912-1913

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Extrait du plan de la première brochure touristique de Marrakech (avec l'emplacement des métiers), éditée en Juin 1913 - collection Roger Beau (la carte est orientée à l'ouest, le nord est à droite) 

J’ai parcouru la ville à cheval. Les gens ont l’air moins fermé; le marché est animé. Tout y est classé par corporations; chacune dispose d’une ou deux rues.

Rue des potiers, rue des maréchaux ferrants, rue des menuisiers, rue des selliers, des rémouleurs, rue des épiciers, rue des pâtissiers, des herboristes, des fruitiers, des marchands de babouches. Les passages couverts, où se vendent les étoffes, les fils de soie, les cuirs ouvrés, sont barrés par des chaînes; on n’y circule pas à cheval. L’ordre règne partout, grace aux gendarmes du Pacha et aux gens de l’amin chargé de la surveillance du marché.

Les coussins et dessous de plat, en cuir orné de dessins gratés au couteau, les armes ciselées, les cuivres de Marrakech ont une véritable réputation.

C’est vers la fin de l’après-midi que le marché bat son plein et que toutes les échoppes, jusque-là cadenassées, s’ouvrent aux chalands.

Rien n’est curieux comme de voir les marchands nonchalamment étendus au milieu des étalages de noix, d’amandes et d’olives.

Le marché aux esclaves ouvre au coucher du soleil. On nous dit qu’il est bien achalandé et fonctionne deux fois par semaine. Un esclave d’une dizaine d’années vaut deux cents à trois cents francs.

Les canons de Dar Beida

14 septembre: La première pluie de l’année tombe, abondante. Les jardins de l’Aguedal se transforment en marais. Les torrents d’eau percent les terrasses délabrées du palais et ruissellent dans les appartements.

La saison des labours est arrivée. Puisse-t-elle calmer les instincts guerriers des partisans d'El Hiba.

Dans le nord du Maroc, la situation politique est bonne.

Une partie des Rehamna qui nous ont combattus à Souk el Arba et aux côtés du Khalifat du Prétendant à Sidi bou Othman, a commencé à faire sa soumission.

Mais, dans le Sud, il se manifeste encore une certaine effervescence. La population croit au possible retour d'El Hiba. Nous prenons donc nos précautions et fortifions notre camp. Il y a dans le palais quantité de canons anciens ou modernes et de la poudre. Nous utiliserons tout celà pour la défense.

Les adhésions des anciens hibbistes à la cause du Sultan alaouite progressent

Dimanche 16 septembre : La situation paraît s’améliorer. Tous les Rehamna ont définitivement fait leur soumission au colonel Savy à Ben Guérir; sans doute, l’arrivée dans ce poste de la colonne Geydon de Dives les a-t-elle impressionnés. Nous avons l’impression, justifiée ou non, qu’un certain nombre de gens marchent maintenant avec le Sultan Moulay Youssef et nous.  Dans les Doukkala, le chérif El Omrani, a exercé une action pacifique marquée. Le caïd El Ayadi a servi la cause alaouite chez les Rehamna; le caïd des Ahmar, Sidi Mahbouk est allé dans sa tribu avec des intentions semblables. Le frère du Sultan, Moualy Boubeker a écrit au Goundafa pour conseiller à cette tribu de voir où était la force et quelle attitude lui dictait sa sagesse.

Les bonnes volontés ne sont certes pas désintéressées; appuyés sur nos troupes, nos amis consolident leur situation dans les tribus qu’ils pressurent. Ce sera à nous à réprimer peu à peu leurs excés. Mais seule notre force crée cette collaboration. On nous respecte ici pour notre puissance et notre argent; on nous méprise comme infidèles.

Malgré cela et pour cette raison même, quel prestige peut ici acquérir le chef qui, disposant de la force, saura, dans ses relations avec les indigènes, éviter de parler des choses religieuses; quelle reconnaissance lui en auront les musulmans délicats que sont nombre de grands personnages du Maroc ? Et, bien que la religion soit liée à la politique, en pays musulman plus que partout ailleurs, ce n’est pas là un paradoxe que de vouloir diriger ce peuple en affectant d’ignorer sa religion, donc de ne pas la craindre, et de se placer au-dessus des confessions.

Cette supériorité, accentuée par des égards accordés aux hommes, une politesse traditionnelle ici, une volonté, de la fermeté dans la ligne de conduite, quels moyens pour conduire des hommes, tous les hommes?

On racontait qu’à une audience de Moulay Hafid, une notabilité de la Carrière, très avertie des choses coraniques, avait collé le Sultan sur l’interprêtation des textes où pourtant il excellait; il avait, très vexé, clos la discussion par cette apostrophe: “ De quel droit, toi, infidèle, lis-tu notre livre sacré ?” Et le distingué diplomate, qui, avant d’entrer chez Moulay Hafid, avait pour lui une admiration et une confiance sans bornes, le décrétait, en sortant, inintelligent et dangereux.

L'influence des délices de Marrakech sur de nombreux partisans d'El Hiba

17 septembre : Pour tout le Maroc, Marrakech est une capitale aux moeurs dissolues, et dont les citadins passent pour efféminés et fêtards. Elle a subi l’invasion des hommes bleus, puritains que l’or et la chair laissent insensibles, que seule la foi farouche guide vers le devoir; et les Sahariens se sont amollis au contact de cette civilisation décadente, les barbares ont pris goût aux douceurs de la vie raffinée. Pour quelques-uns qui demeurèrent rigides en leur austérité sévère et suivirent inébranlables les règles d’un fanatisme étroit, combien faillirent ? On les vit s’afficher en des orgies exquises dans des logis luxueux tapissés de laine, tendus de velours et peints de dorures, où les chanteuses arabes s’accompagnent de tambourins. Ils imprégnèrent leurs vêtements de fumée d’encens aux brûle-parfums tendus par de jeunes esclaves. Simples muscadins, ils inondèrent leurs corps d’eaux aux senteurs délicieuses; les caresses savantes des courtisanes les épuisèrent. Ils se grisèrent de thé sucré, de tabac et de boissons défendus par la religion. El Hiba donna l’exemple en s’entourant d’une pompe magnifique, en coquetant avec les princesses de sang royal déshabituées depuis longtemps des faveurs du Sultan et privées par leur condition des entreprises du vulgaire.

Après le retour au désert, le cerveau de ces hommes doit garder l’empreinte des plaisirs écourtés par l’arrivée des Infidèles, et leurs yeux, les visions paradisiaques des scènes que l’imagination musulmane réserve à la vie de l’au-delà.

18 septembre: Nous déjeunons ce matin chez Ould Moulay Rechid, parent du Sultan, frère du chef du Tafilalet. Noir de peau, les lèvres épaisses, le nez robuste. Le Chérif, le visage, fourni d’une barbe noire qui masque mal les ravages de la petite vérole, respire la sensualité. Trop gai, Ould Rechid est pourtant assez fin. Ses yeux pétillent de malice, et le nez pincé donne à la physionomie une expression narquoise.

C’est la longue succession des plats marocains savamment cuisinés: mouton rôti, poulet au beurre rance et aux amandes, pigeons farcis, agneau aux olives, ragoûts à la purée de persil. L’eau parfumée à l’essence de rose et le pain à l’anis ne sont pas les moindres attraits de cette cuisine recherchée. Le couscous de blé avec sa garniture d’oignons et de pois chiches termine le défilé.

Pour "pousser le tout", suivant l’expression de notre hôte, on sert des plats d’aspect et de goût répugnants: radis fermentés confits dans le vinaigre, courgettes au piment, peau de piment au sucre, aubergines dans une huile salée et sucrée.

Au dessert, la conversation, réduite jusqu’alors à d’encourageants et d’aimables “mange un peu”, a pris un tour sérieux avec les plaintes du Chérif sur les accaparements de biens dont il a été victime de la part du Sultan, sur les emplois à la cour ou à la campagne qui conviendraient à ses gens.

Les murs sont ornés d’une haute tenture marocaine aux tons criards; les dessins traditionnels y alignent des sortes de bouteilles renversées et des voutes qui s’appuient à d’étroites bandes de drap se détachant du fond de couleur atténuée. Mais si le décor ne change guère, les gens sont toujours variés: domestiques nègres corrects, impassibles, serviteurs marocains au demi-sourire aimable ou peut-être méprisant. Amis ou secretaires du maître de maison chuchotent leur appréciation sur les convives, dont ils mangent les restes selon la coutume. Le préposé à la confection du thé à la menthe selon les rites séculaires est ce jour-là, chez Ould Moulay Rechid, un personage à la face luisante, au nez retroussé, à l’air important. D’un bout de la salle où il est assis, le Chérif, incapable de cette habileté insinuante, de cette discrétion et de cette réserve coutumières au grands du Maroc, lui lance à haute voix des questions insidieuses, toujours intéressées, posées pour être entendues de l’interprête et traduites par lui aux hôtes français.

Ould Moulay Rechid parle maintenant d’une députation à envoyer au Résident Général; il déclare qu’il adjoindra son fils, mais doublé d’un sage mentor, car cet enfant est encore un peu rude et peu habitué aux belles manières. “Je vais sous le presenter, ajoute-t-il.” Sur un ordre bref, deux serviteurs, un noir contrefait et un négrillon agile, s’élancent sous la galerie à colonnes du premier étage et reparaissent aussitôt. Un jeune homme de dix-huit ans les suit, l’air à la fois hardi et confus, qui serre gauchement sans un mot les mains à la ronde. Renvoyé par son père d’un “Va-t-en" brutal, il s’incline, reprend ses babouches laissées à la porte et disparaît. La présentation n'a pas duré deux minutes.

Les enfants mâles sont élevés très sévèrement en pays marocain, mais ici le Chérif a certainement exagéré, par vanité, son attitude autoritaire: cette scène très courte a péniblement impressionné les convives européens. Après les trois tasses de thé traditionnelles, on passe au café médiocre, que l’eau de rose achève de rendre détestable.

Les verres de jus de raisin et de sirop de grenade circulent, et nous prenons congé de notre hôte.

19 septembre : Le pacha El Hadj Thami nous a priés à dîner. Précédés de serviteurs porteurs de lanternes ajourées à verres de couleur, nous circulons à la tombée de la nuit dans les rues déjà désertes, entre les murailles de terre derrière lesquelles se cache la vie arabe. Nos chevaux s’ébrouent dans la fraîcheur du soir; la brume descend blanche sous la faible clarté de la lune; les guides nous évitent les puits béants, les égoûts éventrés, les rigoles aux voûtes brisées et les fondrières emplies par les derniers orages. Au seuil du palais, El Hadj Thami nous accueille.

fellx_195 Riad du Palais du Glaoui - Photo Félix

Nous voici dans le jardin des roses et de jasmins, aux fontaines bruissantes dans les vasques de marbre et les bassins de mosaïque. Posées sur les larges dalles, des lampes recouvertes de manchons de verre éclairent le chemin qui, sous les feuillages embaumés, conduit à la grande salle de réception. Des tapis de Perse ornent les murs; le plafond est de cèdre peint; un piano, deux lits de parade, des étagères en ébène plaqué d’or, sont tous les meubles de cette pièce, dont le sol est garni de matelas épais et de riches coussins, en bordure des murs peints à la chaux.

Après une courte attente, nous traversons à nouveau le jardin pour passer dans la salle à manger, où une table somptueuse, dressée à l’européenne, nous attend. Le menu est savoureux; les vins sont agréables; les fleurs jonchent la nappe luxueuse et s’amoncellent dans un énorme vase d’argent.

Confortablement assis dans de bons fauteuils de cuir, nous savourons doucement le dîner, où l’hôte, contrairement à l’usage marocain, a la discretion de ne pas se préoccuper des convives.

El Hadj Thami a le visage maigre, le teint bistre, le front haut, intelligent; de longues mèches échappées au turban blanc descendent le long de ses joues creuses; très à l’aise, d’un air paisible démenti par le regard très vif, il se répand d’une voix douce en longs compliments sur l’effet de nos canons, dont un seul projectile a tué sept hommes à Sidi Bou Othman. Un cavalier a disparu dans l’éclatement d’un obus à mélinite; on n’a retrouvé que les jambes chaussées de cuir rouge.

Nous écoutons patiemment ces flatteries, qui ne font illusion ni à l’hôte ni aux convives et sont de bon ton dans un monde marocain. Le dîner est terminé. Nous revenons dans la première salle de reception.
La nuit parfumée emplit les jardins. L’air attiédi et doux vibre au chant des femmes arabes. Airs barbares, musique étrange, dont les échos à travers les buissons de roses nous arrivent assourdis, mystérieux et troublants.

Nous regagnons dans la nuit, par les rues mortes et les allées silencieuses du parc, le palais de Dar Beida tout endormi.

L'éventualité du retour d'El Hiba occupe les esprits, la colline du Guéliz est fortifiée

oct12-mangin-batteries-gueliz-18 Le colonel Mangin définit les futures fortifications du Guéliz avec ses officiers. Le capitaine Landais dirigera les travaux. Un premier canon sera installé en janvier 1913. 

20 septembre: El Hiba est toujours à Taroudant. Son prestige est tel qu’il reformera facilement une armée dans le Sous, derrière l’Atlas. Que nous réserve l’avenir ? Une seconde bataille rangée offerte par l’ennemi dans la plaine de Marrakech, ou cherchée hardiment par nous vers Taroudant, par delà la montagne ? Verrons-nous au contraire le Prétendant découragé, renoncer à la lutte et se réfugier au Tafilalet ? Pourquoi essayer de percer ce mystère ? L’imprévu n’est-il pas le charme le plus attrayant de cette vie guerrière et rude que nous pouvons mener ici.

21 septembre : Ma el Aïnine, fils de Mohamed Fadel, était originaire des steppes du Hohd, aux confins du désert qui borde le Sénégal entre Tombouctou et la Mauritanie. El Hiba, fils de Ma-el Aïnine, après les défaites de son père, battu en Adrar en 1909 oar le colonel Gouraud, s’était replié avec tous les siens dans la Seguiet El Amra, puis plus au nord à Tiznit. Il attendit là l’autorisation de résidence, que le Sultan Moulay Hafid lui accorda, contrairement aux traités internationaux interdisant de donner asile aux mehallas hostiles.

Il avait comme compagnons Ahmedou émir des Brakhna, la mère d’Ould Aïda, émir de l’Adrar, et Mohamed el Moktar, chef des Kounta, qui trahit en 1905 à Niemilan, où tombèrent les lieutenants Andrieu et de Franssu. Hiba se tint quelque temps tranquille à Tiznit. Puis il décida de se faire proclamer dans le sud du Maroc.

Restant de sa personne à Tiznit, il envoya d’abord son khalifat avec une partie de ses fidèles en avant-garde auprès du pacha Kabba à Taroudant.

Il se mit en route de sa personne plus tard, le long de la côte par le pays Chtouka, et atteignit le Sous au Souk el Tenin des Taïma, où il s’arrêta longtemps.

Quand il se décida à prendre brusquement l’offensive vers le nord, son khalifat partit de Taroudant et le rejoignit au Souk el Tenin. Ils franchirent l’Atlas au col d’Ameskroud, où les tribus M’touga, contrairement aux promesses, ne firent aucune tentative pour lui barrer ce difficile passage. Continuant sa route par Souk el Khemis, Argana, Imintanout, El Hiba s’arrêta à nouveau à Sidi Moktar, chez Ira, cheikh des Ould bou Sba. Nouveau bond en avant, nouvel arrêt à la zaouïa de Tameslouhat: le chérif vénéré dans tout le Maroc donna en son honneur des chasses au faucon. Le parc de la Ménara, à une demi-lieue à l’ouest de Marrakech, fut la dernière étape du Prétendant, avant l’entrée dans la capitale du sud, le 18 aout. Son khalifat l’y avait précédé de quelques jours.

Cette marche avait été assez mystérieuse. Les renseignements sur la route suivie par le Prétendant étaient rendus imprecis, car des bandes de cavaliers se répandaient dans toutes les directions; mais les fidèles qui affluaient de partout savaient trouver son campement. El Hiba s’avançait en triomphateur, porté par les députations envoyées à sa rencontre. Sa qualité de Chérif, sa naissance – son père Ma-El-Aïnin jouissait d’une réputation extraordinaire au Maroc, - ses prestidigitations, ses mensonges mêmes, augmentaient son prestige. Des bruits étonnants le précédaient: il se faisait suivre d’un troupeau de chrétiens transformés par lui en tortues. Tous les infidèles devaient subir cette métamorphose à sa vue. Après la bataille de Sidi bou Othman et sa fuite de Marrakech, le retour, pour moins triomphal, ne fut pas très troublé. Son arrière-garde fut bien pillée et attaquée à coups de fusils à la sortie de Marrakech, mais, dès l’arrivée à la casbah du Goundafi (car il avait pris cette route dans la montagne pour fuir avec un millier de cavaliers et quinze cents fantassins), il était accueilli par le caïd avec un empressement que peut-être la crainte motivait, mais qui n’en était pas moins réel. Laissant là une partie de son baggage confiée à la garde du Goundafi, El Hiba descendait dans la vallée du Sous et s’installait définitivement à Taroudant, où son premier geste était de faire trancher la tête au pauvre vieillard Kabba, pacha de la ville, coupable d’avoir présenté prématurément ses hommages à ses ennemis à leur entrée à Marrakech.

Une soirée à Marrakech avec musique et chanteuses, il y a un siècle

oct12-thé-orchestre-pacha   Un groupe de trois chanteuses en 1912 -collection particulière

22 septembre : Cette Capoue marocaine qu’est Marrakech doit nous dévoiler ce soir ses mystères. Nos chevaux vont bon pas par les rues, où flanent au clair de lune les femmes voilées et les promeneurs nonchalants, qui se retournent, étonnés de voir à cette heure des Européens dans leurs murs. La lueur indiscrète de nos lanternes dérange des couples surpris. Sur le pas des portes, accroupis, les indigènes jouissent paisiblement du calme du soir. Des femmes parfumées d’essences violentes se hâtent, mystérieuses sous leur manteau de laine blanche, vers quelque demeure en fête. L’animation règne aux fontaines. Dans les rues couvertes, les échoppes sont toutes éclairées encore. Des senteurs de menthe échappées des boutiques à thé montent dans l’air doux et tiède. Nos yeux se réjouissent du spectacle des fruits amoncelés, grenades roses, raisins noirs et blancs, citrons verts, dates brunes. À l’appel de nos guides, la foule s’écarte docile.

Nous arrêtons sous une voûte obscure, dans un quartier désert. Un escalier étroit nous conduit dans une salle brillante de mille lumières; les murs sont tendus d’étoffes éclatantes, les plâtres ciselés de reliefs enluminés et les plafonds peints de dorures. Un repas arabe est posé sur des plateaux. Trois chanteuses apparaissent sous l’arcade de la porte; elles sont vêtues d’épaisses robes à manches amples; leur taille est serrée par une ceinture de cuir à broderies de laine bleue. Des châles de soie noire recouvrent leurs cheveux, et de larges anneaux d’argent à écusson ciselé pendent à leurs oreilles. Leur visage découvert est impassible et froid. Elles laissent tomber sur des divans tendus de soie verte leurs corps épais, leurs croupes lourdes, et replient leurs jambes sous le paquet d’étoffe que forme leur costume. Elles commencent à chanter tandis que leurs doigts battent doucement les tambourins dorés.

L’une a les traits réguliers de l’Arabe, le visage très blanc un peu empaté, le menton déjà alourdi; elle garde un air fermé, hostile, dédaigneux. La seconde est une femme berbère de quinze ans, au visage maigre; le nez mince, long, retombe sur les lèvres fines, les yeux sont clairs et larges; le menton effilé est orné de tatouages bleus qui descendent sur la gorge. Cette enfant est intimidée, mais rieuse; la troisième est lourde déjà malgré ses vingt ans; elle a le teint jaune, le nez court, et son visage de Japonaise respire la placidité.

Un violoniste marocain, assis au milieu d’elles, commence un air criard; elles chantent en s’accompagnant d’un petit tambourin de cuivre ou de terre dorée; leur voix est grêle comme celle d’un enfant.

Sur l’invitation de notre hôte, elles acceptent de s’asseoir à côté de nous pour dîner; mises en confiance, les voici qui commencent à sourire.

Toutes acceptant avec empressement les liqueurs que nous leur offrons et qu’elles boivent sans toucher leur verre, en tendant le corps pour mettre leurs lèvres à portée. Le dîner est fini, elles regagnent leur divan et la musique recommence. Certains refrains simplistes les font rire:

-       Il est mort de joie chez moi sur ma gorge.

-       J’ai un bon ami que je garde. Que les soldats du Pacha ne l’emprisonnent pas.

Elles échangent des coups d’oeil amusés. Le champagne, le thé, le café, commencent à leur tourner la tête. Voici qu’elles lâchent leurs tambourins. Les rires fusent, les danses commencent, les chants éclatent. Le violoniste, grisé d’alcool et de tabac, continue à promener à la marocaine son violon sur son archet d’un geste saccadé. Les heures passent. Notre hôte a fait un signe. Chanteuses et violoniste prennent congé. Un serviteur discret a baissé les lampes à la lumière trop vive. La grande maison s’emplit de silence et de sommeil.

La réception du M'tougui

25 septembre – Dans ses jardins d’orangers, de grenadiers que dominent quelques sévères cyprès, droits comme des lances, noirs comme des esclaves, parmi les fleurs odorantes et les treilles aux fruits lourds, le M’tougui  nous a reçus aujourd’hui en sa maison de la Koutoubia.

C’est un vieillard tout vouté; les ans qui ont ployé sa taille n’ont pas pu briser son énergie. Ses traits sont tourmentés; l’oeil gauche est clos, le droit, à demi fermé, est clair et froid. La longue barbe blanche encadre un visage au teint jaune. Un tic fait ruminer constamment le M’tougui; sa machoire inférieure glisse dans un mouvement saccadé qui fait grincer la denture et donne au vieux caïd l’apparence d’être toujours en colère. Son sourire est une horrible grimace.

Les ennemis du M’tougui l’accusent d’avoir été l’ami d’El Hiba; il est certain que ses contingents n’arrêtèrent pas l’usurpateur dans sa marche sur Marrakech et lui laissèrent franchir la montagne. Devons-nous vraiment lui en garder rigueur ? De quel appui disposait-il ? Qui peut dire qu'il a essayé de le soutenir? Sans doute ce grave problème troublait-il les convives, car la réunion a été froide. Il a fallu la fin du repas pour dissiper le malaise qui régnait. Le M’tougui avait une crainte: celle d’être retenu prisonnier en otage à Marrakech. Il a obtenu, en échange d’une promesse de combattre El Hiba, la permission de rentrer dans sa tribu. Rassuré, le vieux diplomate a repris son aplomb. Quelqu’un demanda si le sort ne réserverait pas au Prétendant le châtiment qu’il avait fait subir au vieux Kabba, pacha de Taroudant, dont la tête avait été le prix de sa compromission avec les ennemis d'El Hiba ? “Ce n’est pas le moment de parler de politique devant tout le monde”, répondit le rusé compère en désignant ses serviteurs.

Par l’autorité incontestable dont il jouit des plaines du Tensift aux montagnes de l’Atlas, de Marrakech aux portes de Safi, de Mogador à Agadir, le M’tougui est une puissance que nous ne pouvons méconnaître.

Le marché aux esclaves de Marrakech vit ses derniers jours

LENNOX143 Le marché aux esclaves de Marrakech - Lennox éditeur

27 septembre : Deux fois la semaine, de quatre heures à la nuit, le marché aux esclaves se tient à Marrakech, sur une place carrée que bordent des logettes. L’aspect en est très soudanais et ces abris de terre battue, recouverts de terrasses d’argile, doivent rappeler aux esclaves le pays où ils furent libres.

Les rues tortueuses et boueuses du quartier commerçant où grouille une foule affairée donnent accès à ce marché.

Le matin, l’enclos est réservé à la vente des laines; l’après midi, on y crie des nègres aux enchères.

Il n’a pas été possible de changer en quelques jours les habitudes d’une population encore vibrante des passions xénophobes qui l’agitèrent. Mais l’heure de l’interdiction va venir...

J’ai voulu, avant qu’il ne disparaisse, voir de près ce commerce de bétail humain. J’étais allé prendre un ami et je fus fort étonné de trouver chez lui; réunis par la même curiosité, une demi-douzaine d’Européens.

Avec notre escorte, il y avait certes de quoi effrayer les gens et “casser” le marché, comme on dit ici; mais, au détour d’une ruelle, notre troupe se grossit d’un nouveau cortège de cavaliers, des officiers qui, eux aussi, se dirigeaient vers le marché. Nous en retrouvâmes d’autres, déjà dans la place, regardant au milieu des Marocains, indifférents en apparence, le defilé des esclaves, qu’un crieur promenait devant les banquettes en indiquant à haute voix le dernier prix offert pour la “marchandise” présentée.

J’avais emmené avec moi mon ordonnance, un brave Bambara, Nama Diara, indigné de voir “vendre des noirs comme des ânes” disait-il. Je voulais vérifier par lui si ces esclaves étaient de provenance soudanaise.

On promena ensemble deux négresses, d’allure lourde, .. c’étaient deux filles de dix-huit ans, les cheveux laineux, crépus et courts; on les avait couvertes pour la circonstance de vêtements de luxe qu’elles portaient gauchement: babouches brodées, robe blanche serrée à la taille par une ceinture bleue et laissant transparaître des gandourahs roses ou vertes; de larges boucles d’argent pendaient à leurs oreilles. Docilement, les yeux baissés, elles suivaient le crieur, s’arrêtant devant les amateurs qui leur palpaient la poitrine, les mollets et le dos, leur examinant les dents; puis elles repartaient plus loin sur un refus ou une surenchère.

Une fille rougeâtre, le teint grélé par la petite vérole, l’air doux, était offerte également; mal bâtie, elle avait les jambes courtes et le rein cambré, mais ses seize ans et les seins qui pointaient sous l’étoffe légère semblaient aguicher les acheteurs. C’était comme les premières, une esclave du Sous; elle parlait arabe et portait une curieuse coiffure faite de longues et grosses mèches tressées en spirales retombant sur l’épaule.

Une quatrième, âgée d’une vingtaine d’années, était laide; elle avait les yeux vitreux, mi-clos; elle ne trouva pas preneur.

On exhibait également deux négrillons, l’un d’une dizaine d’années, l’autre d’environ six ans, qui atteignirent chacun deux cents francs. Nous sortîmes écoeurés de ce spectacle: mais nous avions vérifié qu'on ne vendait pas en plein marché de noirs provenant du Soudan; la traite n’existait plus à travers le désert. La pensée que ce hideux spectacle allait bientôt disparaître nous consolait. Le marché fut heureusement supprimé quelques jours après.

27 septembre : El Hiba fait des progrés dans le Sous. Son avant-garde tient le col d’Ameskroud, le meilleur de l’Atlas. Pour échauffer le zèle des hésitants, le Sultan du Sud a fait tomber une nouvelle tête: le caïd Abessalem el Djerrari a vécu. Une inquiétude très vive se manifeste dans la région de Marrakech; le bruit court dans les tribus que le Prétendant va reprendre l’offensive.

Chevauchée à la Ménara pour des roses

Grebert-Menara-1912 Camp de l'infanterie coloniale - Photo Grebert

29 septembre : Au sud de Marrakech s’adosse au palais du Sultan le parc de l’Aguedal; ce vaste enclos d’une lieue de long est planté d’oliviers et d’orangers, dont les fruits et le bois sont recherchés. Les terres, soigneusement irriguées, donnent de bonnes récoltes de céréales. L’ensemble rapporterait annuellement 250 000 francs au Sultan. Les biens maghzen de Marrakech donneraient bon an mal an trois millions de revenus nets.

J’ai visité ce matin une de ces propriétés, la Ménara; c’est un second parc situé à une demi-lieue de la ville, dans la plaine caillouteuse et plate, semblable à une mer calme.

J’ai traverse au galop cette morne étendue, coupée de foggaras profondes qui amènent l’eau des montagnes à la ville, et de canaux qui irriguent les cultures. Au moins la Ménara forme un îlot de verdure au milieu de la plaine rougeâtre.

La lourde porte s’est ouverte, poussée par l’un des gardiens noirs. Ce sont les mêmes oliviers séculaires alignant leurs troncs gris et leurs dômes argentés. Des perdrix rouges familières courent dans les sillons, des pique-boeufs au plumage blanc perchent dans les cyprès, des boeufs et des chevaux paissent sous la futaie. Un pavillon aux tuiles vertes, enclos de murs, s’élève au milieu du parc. Un jardin le précède, fouillis de verdure et de fleurs où, sous les amandiers et les noyers, géraniums, roses, violettes et volubilis s’épanouissent parmi les herbes et les buissons.

L’endroit est frais et reposant.

Derrière l’habitation, dans un immense bassin envahi par les joncs et les tamaris, s’ébattent canards et bécassines.

Des vols de chevaliers noirs, tachés de blanc, aux longues pattes fines, au bec en aiguille recourbée, tournoient au-dessus de l’eau claire.

J’emporte un beau bouquet de roses au parfum délicieux et aux couleurs tendres.

Le général Lyautey vient définir la nouvelle sratégie contre El Hiba avec les grands caïds et prépare le développement économique de la région

1er octobre: Le général Lyautey arrive ce matin. Des milliers de cavaliers se portent à sa rencontre, précédés d’étendards rouges ou blancs. La garde du Pacha El Hadj Thami s’aligne en bordure de la route; ils sont cinq cents Marocains qui présentent gauchement les armes, soldats hâtivement recrutés, vêtus de pantaloons saumon et de vestes bouton d’or, et coiffés d’écarlate. Ces recrues encore malhabiles, saluent d’une main et portent de l’autre leur fusil; certains des hommes paraissent hébétés; la plupart ont le corps tordu dans une contraction grotesque.

En avant, les chefs en vieux rose, la chéchia pourpre entourée de turban blanc, saluent d’un geste large du sabre, le ventre tendu en avant.

Trois fanfares, composées de tambours aux sons voilés et de clairons aux notes discordantes, annoncent d’un bruit effroyable le passage prochain du grand chef français. Et c’est pourtant cette trompe pleine de bonne volonté qui, au lendemain de notre entrée dans Marrakech, assure aujourd’hui avec fidélité la police de la ville. Précieuse collaboration que notre succés a rendu possible et que notre force garantit.

Michel-116-Juifs-Lyautey Cliché Ernest Michel - Les juifs sur les terrasses à l'arrivée du Résident Général

 

Le soleil éclaire en rose les murailles de la ville, fait briller les tuiles vertes des minarets, les boules de cuivre des mosquées et leurs revêtements de mosaïques multicolores. Sous les palmiers qui dressent leurs panaches dans le ciel bleu, la multitude des cavaliers soulève une poussière atroce; nous allons,  la gorge désséchée, les yeux brûlés, vers le pont du Tensift où doit avoir lieu la rencontre.

La rivière roule les eaux rapides de l’Atlas dans un lit aujourd’hui trop large, que la fonte des neiges étincelantes à la cîme des monts emplira demain à pleins bords.

Le général est là. Le rude chef donne une chaleureuse accolade à l’énergique officier qui lui a conquis Marrakech.

Prêtes à franchir le vieux pont de pierre du Tensift, quatre automitrailleuses, deux automobiles civiles, les premiers véhicules de ce genre venus jusqu’à Marrakech symbolisent l’entrée du Progrès dans la capitale du Sud. Déjà, les troupes, faisant succéder les travaux de la paix, à l’oeuvre de guerre ont aménagé la route qui traverse la palmeraie.

Le cortège reprend sa route vers la ville dans la même poussière joyeuse sous le soleil étincelant. Le ciel, d’un bleu pur, est barré à l’horizon par la masse neigeuse de l’Atlas, future étape de nos armes victorieuses. Nous voici dans les jardins ombragés de l’Aguedal, qu’arrosent les canaux aux eaux murmurantes; les palais sont perdus dans la verdure parmi les oliviers, les orangers que dominent des cyprès sombres, arbres de paix et de repos. Quel enchantement au bout du voyage !

Il faut avoir vu le désert aride qu’est en cette saison le sud marocain pour apprécier à sa valeur le charme exquis de cet oasis.

Le général Lyautey va recevoir les européens présents à Marrakech. Plusieurs nationalités sont représentées. Peu de femmes sont sur la photo-souvenir; au premier rang, la colonelle Mangin. Certaines femmes restées à Safi, Mogador, Mazagan ou Azemmour n'ont pas encore rejoint leur maison. La réception se fit au palais de la Bahia, pour 60 à 70 participants.

oct12-bahia-europeens-marrakech Derrière la vasque de marbre, le général Lyautey en sombre, avec à sa droite le général Brûlard et à sa gauche le colonel et madame Mangin. 

Curieusement le Capitaine Cornet n’a pas publié ses notes sur l’accueil du Général Lyautey par les Marrakchis, ainsi que la semaine qui a suivi son arrivée. Il n'a propablement pas été admis aux entretiens de Lyautey et des officiels venus de Rabat avec le consul Maigret et les colonels Mangin, Savy et Joseph.  Le captaine Cornet reprend son récit le 9 du mois.

Cependant nous savons par le colonel Godchot que le Résident Général Lyautey était accompagné du Délégué à la Résidence, M. de Saint-Aulaire, du général Franchet d'Espérey, commandant les TMO, lesquels  repartirent le 7.  Il y eut aussi le génétal Brûlard et des officiers d'Etat Major afin d'organiser la région.  il Lyautey  avait, le 12, quitté Marrakech, avec une simple escorte. Il laissait des instructions précises au Généraux Franchet d'Esperey et Brûlard, ainsi qu'au colonel Mangin. La nouvelle situation l'obligeait à quitter le Maroc pendant plusieurs semaines pour monter à Paris obtenir de nouveaux moyens. A cette époque une fête du 1er Spahi fut organisée à Marrakech, soulignant la nécessite d'augmenter le nombre de spahis au Maroc.

Les décorations des frères Glaoui: Madani et El Hadj Thami, et celle du colonel Mangin

Legion-honneur-glaoui-2 Le Petit Journal (dessin)

9 octobre : Le Résident a accroché la Croix d’officier de la Légion d’Honneur au burnous de soie blanche des deux caïds berbères, Si Madani Glaoui, l’ancien Grand vizir de Moulay Hafid, et El Hadj Thami Glaoui, le nouveau Pacha de Marrakech, dont l’attitude énergique a sauvé la vie à nos compatriotes, prisonniers d’El Hiba. Par une attention délicate, qui touche profondément les deux personnages, le général Lyautey a donné sa propre croix à Si Madani, et le colonel Mangin la sienne à El Hadj Thami.

Au moment où le général a tiré son grand sabre courbe pour donner l’accolade aux deux légionnaires, Madani a eu un petit frisson qui lui a fait rentrer imperceptiblement la tête dans les épaules.

10 octobre: La moitié de la ville, terres et immeubles, est propriété du Gouvernement marocain. Certains de ces biens sont concédés aux fonctionnaires de l’empire, soit à titre définitif, soit avec jouissance de l’usufruit pour le temps passé dans l’exercice de leurs fonctions. Le Sultan possède des biens acquis de son vivant; il peut aliéner à sa volonté certains biens de succession, enfin il en est d’autres qu’il doit remettre à son successeur en quittant le pouvoir. Une partie de ceux-ci ont été dilapidés par Moulay Hafid. Il a vendu ou donné, contre la coutume, des biens de la “couronne”, à des dignitaires. Ceux-ci ont pris la précaution de les céder, en indivis, à des étrangers, sous la protection desquels ils se trouvent; c’est une assurance inattendue sur la propriété mal acquise, délit qu’a permis le régime des capitulations qui régit ici les relations des diverses puissances étrangères avec le Sultan du Maroc.

Il y a bien à Marrakech, comme dans toutes les villes du Maroc, un “amin” (conservateur) qui tient jalousement le sommier des propriétés; l’honnêteté de ces fonctionnaires s’exerce souvent à les defendre contre tous, sauf contre eux-mêmes.

oct12-LO-Mangin-par-Lyautey-18

Le général Lyautey a remis ce matin la cravate de commandeur de la Légion d’Honneur au colonel Mangin, vainqueur à Marrakech. Les troupes ont défilé alertes sous le soleil clair dans le cadre magnifique de l’Atlas neigeux. La charge des chasseurs d’Afrique bleus, des spahis rouges et des goumiers blancs a rappelé à tous leur héroïque gallopade sur le camp ennemi d’El Hiba. Le coeur, gonflé d’émotion, nous revivions la glorieuse épopée.

oct12-toast-Lyautey-apres-revue Après la revue et la décoration, le général Lyautey félicite le colonel Mangin avec des mots de reconnaissance

Dans la réception qui a suivi, le Général a évoqué le beau succès de Sidi bou Othman, la poursuite sur Marrakech et la délivrance de la ville: “Certes, lorsque j’ai vu à Souk el Arba les troupes entraînées, ardentes, et leur chef résolu, je ne doutai pas du succès. Mais le résultat a dépassé mon attente. La victoire fut complète. Je bois au colonel Mangin, qui a fait chanter au coq gaulois le plus éclatant réveil qu’on ait entendu depuis longtemps.”

Le souvenir des sultans berbères

oct12-arbre-tombe-youssef-ben-Tachfine L'arbre auprès duquel se trouve la tombe de Youssef ben Tachefine

13 octobre : Ce matin, après la pluie triste qui toute la nuit a fouetté les dalles de marbre du palais, le soleil s’est levé clair dans le ciel pur.

Au loin l’Atlas découpe sur fond d’azur sa silhouette poudrée de neige; et le contraste des couleurs nous arrache des cris d’admiration. La vue de la montagne glacée nous fait grelotter ici, à deux jours en arrière, sous la chaleur douce de cette belle journée. Qui croirait que l’ennemi est là-bas derrière ce magnifique décor ? Hiba tient ses assises au delà des monts, à Taroudant, la capitale du Sous, qui de tout temps abrita mahdis et usurpateurs; certains, comme les Saadiens, au seizième siècle, conquirent l’empire jusqu’à la Méditerranée.

Les lettres saisies sur des émissaires disent que El Hiba donne audience chaque jour, répand le bien dans le pays et prépare son heure; bientôt, des cols du Haha, d’Ameskroud et du Goundafi, ses “mehallas” vont se déverser par delà l’Atlas dans la vallée du Haouz en flots impétueux qui emporteront les "ennemis de la religion".

Hélas! La destinée des hommes bleus venus du désert est de retourner au désert, plus loin, toujours plus loin, reculant sans cesse.

Pauvres hommes bleus ! Hier encore, ils régnaient en maîtres dans la capitale que fonda leur ancêtre, chef des Almoravides, Youssef ben Tachefine, qui, venu des rives du Sénégal il y a près de dix siècles, connut la gloire de conquérir l'Espagne.

Le destin est changeant. Du tombeau où ses cendres reposent en un frais jardin, à l’ombre des mûriers, près d’une séguia bruissante, Youssef peut contempler le monument élevé un siècle plus tard par d’autres Berbères, les Almohades envahisseurs. De sa tour massive de grès rouge, ornée d’ogives délicates, de fenêtres à cintre arrondi, à colonnettes gracieuses, de sa coupole blanche que surmontent quatre boules d’or, la Koutoubia atteste la victoire de ces premiers envahisseurs qui conquirent Marrakech.

Qui se souvient aujourd’hui des fondateurs de l’empire ? Leur nom est connu, certes, mais point vénéré. D’autres marabouts, d’autres saints sont venus par leurs miracles accaparer la faveur changeante des foules marocaines. Et les grands de Marrakech, les marchands opulents aux palais dorés construits sur la terre des Almoravides, surnomment El Hiba l’Imposteur…

Et pourtant ce fait qu’il y eut des sultans berbères exalte encore l’orgueil des grands caïds.

Le colonel Mangin a fait réparer le tombeau de Youssef ben Tachefine, un long cercueil de pierre sous le ciel. Comme il le saluait un jour en chevauchant aux côtés d’El Hadj Thami, le Pacha lui dit: “Vous saluez votre ami. Quand lui ferez-vous bâtir un mausolée ? –Jamais, répondit le colonel. C’est un homme de la tente qui ne supporte pas les toits. Deux fois on avait voulu élever un dôme sur son tombeau, deux fois il a renversé la kouba. – Vous savez tout de nous, dit le Pacha.”

Le début de la politique des Grands caïds

14 octobre: Continuant la tradition marocaine, le colonel Mangin a proposé, puisque nous ne voulons pas, pour l’instant, engager nos troupes régulières dans le Sous, de lancer contre El Hiba au sud de l’Atlas les contingents des tribus acquises à la cause du Sultan Moulay Youssef. Le général Lyautey a approuvé ce projet. Il importe de répondre par de l’action aux effets de la propagande qu’entreprend le Prétendant, non seulement dans le Sous et dans l’Atlas, mais ici même dans la plaine du Haouz et au delà du Tensift, au Tadla, au Zaïan et jusqu’autour de Fez.

Les grands caïds berbères de Marrakech, le M’tougui, le Glaoui, le Goundafi, ont promis leur concours dévoué au Sultan Moulay Youssef. Ces levées ont été jusqu’à ce jour coutumières au Maroc; les tribus ralliées n’ont jamais marchandé leurs bras au Sultan pour la répression des révoltés ou la conquête des pays insoumis. Les contingents de Marrakech combattirent autrefois le rogui vers Taza.

Tout récemment encore, à l’appel du consul de Mogador, les tribus voisines de ce port se formaient des harkas à l’approche d’El Hiba, qui venait de franchir l’Atlas au col d’Ameskroud; cette seule menace éloignait le Prétendant de la ville, défendue par un simple Tabor marocain qu’encadraient quelques officiers français, et le rejetait vers Marrakech où nous le battîmes.

Les contingents du Glaoui et du Goundafi passeront l’Atlas au col de Goundafi; ceux du M’tougui se présenteront par le col d’Ameskroud; une autre harka, formée par les tribus Haha et Chiadma, voisines de Mogador, menacera Agadir. Ces troupes, privées de tout élément régulier et de tout cadre européen, pourront ne pas se montrer très mordantes, mais leur présence au Sous sera une menace qui inquiétera le Prétendant et, abaissant son prestige, gènera son action au Maroc.

Le régime souple du protectorat permet au nom du Sultan de lancer en avant, comme autrefois, des méhallahs entièrement marocaines. Aucun élément français n’entre dans la composition de ces harkas. Les canonniers, qui servent les canons Krupp trouvés à Marrakech dans les magasins du maghzen, reçoivent avant le départ un “dressage” sommaire par des gradés européens. Mais les recrues de l’infanterie sont dégrossies par leurs propres chefs. On les voit s’exercer chaque jour sur les places de la ville et parcourir les rues musique en tête. Le Pacha les recrute et les habille à sa guise. Ils ont un uniforme régulier: pantalon saumon, tunique anglaise rouge à col jaune, et chéchia pourpre en forme de bonnet d’évêque. Nos hommes, qui les jalousent un peu, parce qu’ils assurent seuls la garde de la ville, les ont surnommés “chardonnerets”, à cause de la couleur bariolée de leur équipement.

Cette collaboration rapide, qui s'affirme même sur le terrain militaire, montre l'intelligence des Berbères. Bien avant notre entrée dans la ville, les voyageurs avaient signalé le bon accueil que leur réservait la population de Marrakech. (voir Ladreit de Lacharrière)

La colonne part pour Mogador et le Sous

15 octobre: La colonne qui part aujourd’hui pour Mogador, afin de visiter la région et d’ouvrir la route de l’Atlantique, compte cinq bataillons, deux escadrons, deux batteries. Elle rentrera sans doute par la montagne, où les routes ne sont pas praticables aux voitures. Aussi tout le convoi sera-t-il à dos de mulet ou de chameau.

Tout près de Marrakech le pays est plat, coupé de centaines de canaux souterrains très profonds (foggaras) qui amènent l’eau de l’Atlas à la ville, travail gigantesque qui a demandé des siècles d’efforts. Le sol argileux doit être très glissant après les pluies, mais heureusement le soleil qui brille depuis plusieiurs jours a fait place nette.

Au nord, court une ligne bleue de petites montagnes, les Djebilet. Au sud, les cîmes neigeuses et imposantes de l’Atlas ferment l’horizon.

Dans cette vaste plaine, nue, rougeâtre, que parcourt la colonne, des palmeraies verdoyantes découpent leurs carrés sombres. Ça et là des groupes de laboureurs poussent des charrues, que traînent des attelages de boeufs ou des chameaux dociles. Des pasteurs paissent leurs troupeaux de moutons et de vaches en ces champs où les premières pluies ont fait pousser une herbe rare. Les habitants sont paisibles; ils sortent des villages aux murs d’argile, aux haies d’épines, pour venir à notre rencontre. Des femmes poussent des you-you de symathie.

Nous campons à midi à Sidi Othman, au confluent marécageux de l’oued N’fis et d’un de ses affluents, à l’ombre maigre de quelques arganiers.

oued-nfils-gué-&ç&é   Traversée à gué de l'oued N'fils

De nombreux villages sont en vue. L’oued N'fils, très important, roule sur un lit de galets ses eaux descendues des flancs de l’Atlas, où il ouvre le col du Goundafi. Nous avons traversé à gué; nos chevaux baignaient jusqu’au poitrail. Les environs sont couverts de buissons rabougris d’épines et de jujubiers, d’arbres même; le village possède des jardins d’oliviers. Les montagnes forment un cadre bleu reposant à cette plaine verdoyante toute gaie sous le soleil. Des pique-boeufs parsèment de taches claires la verdure sombre du marais, que barrent de longues stries de fleurs jaunes..

La colonne, revenant du Sous rentre à Marrakech un mois plus tard le 10 novembre et repart vers la tribu des Mesfioua le 14. Elle retournera seulement le 4 décembre dans la Ville rouge et sera présente pour l'accueil du Sultan Moulay Youssef. Nous reprendrons donc bientôt le récit du Capitaine Cornet le 4 décembre 1912 pour revivre cette période importante de l'histoire de la ville de Marrakech.

Parfois l'histoire prend une actualité troublante...