ON TROUVE BEAUCOUP D'ERREURS DANS LES ARTICLES RÉCENTS QUI PARLENT DE MARRAKECH ET DU QUARTIER DU GUÉLIZ

Plan-Landais-Sacreste-MRK-fevrier-1913

L'urbaniste Henri PROST a créé plusieurs villes nouvelles au Maroc à la demande de Lyautey, mais pour Marrakech il y a exception. Le Guéliz avec ses larges avenues disposées en éventail, était déja conçu et loti quand PROST est venu au Maroc en avril 1914 pour la première fois. À cette date les rues et les avenues du Guéliz étaient déja tracées et plantées d'arbres et même équipées des réseaux d'égouts, d'aduction d'eau potable et d'électricité, les parcelles étaient déja définies et 103 d'entre elles déjà vendues à des particuliers.

Sur ce plan de juin 1913, établi par H. SACRESTE sur les directives d'Albert LANDAIS nous remarquons l'orthographe GUILIZ qui a été remplacée en GUÉLIZ en 1914. Nous voyons que tout l'espace entre d'un côté la Ménara et les terrains militaires et de l'autre les remparts de la Médina entre Bab Doukkala et Bab Roob est destiné à la ville nouvelle et que la partie en grisé est le premier secteur loti et vendu.

ALBERT LANDAIS EST NÉ À POITIERS LE 11 FÉVRIER 1871, fils de Louis Landais et de Geneviève Marchand. Il fut le "premier maire de Marrakech" en qualité de Chef des services municipaux.  Le Maréchal Lyautey le nomma à ce poste, créé en février 1913, pour son expérience, ses connaissances et son autorité incontestée tant des marocains musulmans et juifs que des européens. Plus qu'une nomination c'était une confirmation, car depuis plus d'un an il était chargé d'imaginer comment protéger Marrakech et le sud des tribus hostiles au Maghzen. Il avait déja opté pour construire une ville militaire autour de la Colline du Guéliz plutôt que de disséminer les troupes selon les routes principales qui aboutissaient à Marrakech. Il avait déja pensé à la localisation de la ville nouvelle et avait défendu son projet devant sa hierarchie.  Il était sorti de la 78e promotion de l'école d'officiers de Saint-Cyr (Promotion du Soudan) et avait déja une carrière qui l'avait familiarisé avec la langue arabe, ainsi qu'avec le droit musulman, notamment dans la reconstruction de l'agglomération de BEN AHMED en 1910.

Imberdis_F-Jaquemin-hotel-LANDAISAlbert LANDAIS connaissait déja Marrakech avant qu'il y revienne à la suite de la colonne du Colonel Mangin le 7 septembre 1912. Il était connu dans la capitale du Sud dès 1910, ( dans le cadre de l'aide militaire française à la formation des artilleurs marocains des troupes du Maghzen). Il apparait en veste d'uniforme blanche à droite sur une photo du Marrakech-Hotel avec d'autres français, on reconnait à gauche M. LASSALAS, directeur à Marrakech de la Compagnie marocaine. L'exploratrice, madame LADREIT DE LA CHARRIÉRE parle dans ses mémoires d'une promenade à cheval agréable qu'elle fit avec lui le 4 avril 1911 dans la Palmeraie:  "Le temps est de nouveau beau, je pars avec le capitaine Landais faire une promenade à cheval dans la palmeraie. Nous galopons dans des sentiers coupés de frondrières, devant un ravin escarpé, un jardinier marocain nous fait un chemin avec sa pioche; nous poursuivons à l'aventure à travers des champs de liserons et de glaieuls rouges, puis un étroit sentier serpente entre les palmiers, des oliviers dont les branches nous effleurent au passage; des ruisselets coulent dans des buissons de pervenches ou entre des soucis couleur rouille. Le Tensift, grossi par les pluies récentes, roule une eau boueuse..."  Les cheveux et sourcils chatains, les yeux bleus, le nez moyen, un séduisant menton à fossettes, il toise 1,65m. 

Albert LANDAIS reçut pour la qualité de ses services le Nicham Al Anouar en 1910, Officier du Ouissam Alaouite en juin 1913. la Croix de Commandeur de la Légion d'Honneur en 1920 (Chevalier en 1909 - Officier en 1917). Excepté les anciens marrakchis qui avaient donné son nom à une des plus belles rues du Guéliz (rebaptisée Bd Mohamed-Zerktouni), l'Histoire l'avait oublié. Probablement son décès prématuré à 58 ans le 4 septembre 1929 en est l'une des causes (il avait subi une attaque au gaz à Verdun à la tête de son régiment en 1917 dont il avait gardé des séquelles graves qui ont hâté sa disparition douze ans plus tard). Il fut promu Général de Brigade quelques semaines avant sa mort. 

Une autre raison de son oubli est la rivalité entre administrateurs civils et administrateurs militaires: on peut en avoir la preuve par ce texte écrit en 1921: "Entre les camps et la Médina, en bordure de l’oasis, un lotissement européen a été tracé, dès les premiers temps du Protectorat en 1912, par les officiers chargés de la première organisation de la ville. Cette ville européenne est établie sur un plan en éventail, sa principale avenue est jalonnée, à l’extrémité Nord par la crête du Guéliz et l’extrémité sud par le minaret de la Koutoubia.

L’emplacement des camps, imposé par la position du rocher du Guéliz est un peu trop éloigné de la Médina,  en sorte que la ville nouvelle placée à des distances un peu forte de l’une et des autres Une liaison entre la ville nouvelle et la partie sud de la Médina où se trouve les souks sera réalisée prochainement par l’ouverture d’une grande avenue et par l’aménagement en lotissements d’habitations ; un petit tramway à voie de 0,60 a été établi entre les camps, la ville nouvelle et la Médina."

On remarquera que l’auteur des  lignes ci-dessus ( directeur d’une administration civile à Rabat) a oublié le nom d’Albert LANDAIS, premier urbaniste de la Ville nouvelle et l’a remplacé par « les officiers chargés de l’organisation de la ville". 

Timbre-service-municipaux-1913

Non seulement il créa la ville nouvelle du Guéliz en qualité de premier urbaniste de Marrakech, mais il tenait simultanément les fonctions de premier Chef des services municipaux.  

Il resta à ce poste jusqu'en avril 1915 au grand regret de Lyautey obligé de le rendre à l'armée française qui combattait sur le front de l'Est contre l'Allemagne du Kaiser.

Il fit faire le premier tampon des services municipaux, avec ce texte en arabe: "D'Allah, Marrakech, la bien gardée".

Des groupes d'études, venus d'Europe, désireux de s'informer sur Marrakech en 1913 s'adressaient au général BRÛLARD, chef de Région, qui après de brèves paroles de bienvenue donnait immédiatement la parole au capitaine LANDAIS.

Par exemple un groupe de scientifiques français rapporte : 

Marrakech 7 mai 1913 - La nouvelle ville européenne
Nous avons été rendre visite au capitaine (Albert) Landais qui remplit les délicates fonctions de " maire  de Marrakech". Non pas que la vieille cité marocaine ait déjà été dotée d’une organisation municipale, avec les divers rouages que ce terme comporte dans notre esprit, mais le général Lyautey a confié à cet éminent officier, avec tous les pouvoirs de police compatibles avec les usages locaux, la direction des services de voirie et d’hygiène à créer dans cette ville (Médina) qui en est jusqu’ici si complètement dépourvue et en même temps l’a chargé de procéder à l’établissement du nouveau quartier européen.
Très aimablement le capitaine nous expose qu’afin d’empêcher que  se produise ici la spéculation effrénée sur les terrains dont Casablanca et Rabat ont été victimes et aussi pour essayer de sauvegarder l’admirable ensemble de cité saharienne que représente Marrakech, le Résident (Général Lyautey) a décidé que la ville européenne serait construite en dehors de l’enceinte, sur la vaste plaine comprise entre Bab-Doukkala et le mont Guiliz (cette orthographe utilisée en 1913 a été ensuite remplacée par Guéliz). Il nous montre un fort joli plan, très bien étudié, du nouveau quartier, où des avenues rectilignes rayonnent en éventail d’une place centrale décorée du nom de "7 septembre" (rebaptisée 16 novembre).  
À la suite de notre visite, nous allons voir l’emplacement de la future ville, qui dès à présent, est livré à des équipes de terrassiers, occupés au milieu de l’inévitable ouragan de poussière, à niveler le sol fort accidenté et à tracer les larges avenues. Tout cela parait bien vaste pour la population européenne de Marrakech qui n’atteint pas encore en ce moment 200 personnes et jusqu’ici on n’aperçoit dispersées parmi les terrains vagues que trois ou quatre cantines en tôle ondulée. Mais, les choses vont si vite au Maroc !"   

La_Technique_sanitaire_et_municipale_Marrakech-urbanisme-1922-plan-LANDAIS-Joyant Sur ce plan apparait plus distinctement le quartier du Guéliz tracé par Albert LANDAIS, première étape de la ville nouvelle. On aperçoit même  le tronçon en cours de réalisation de ce qui sera plus tard l'avenue Mohammed V et sa perspective sur la Koutoubia.

Albert LANDAIS a loti le quartier du Guéliz au printemps de l'année 1913 et les 103 premiers lots ont été vendus par adjudication à des particiliers le 5 juin de la même année. Quelques lots ont été réservés pour la construction des immeubles des administrations.

 De nombreux notables musulmans et israélites de Marrakech s’étaient porté acquéreurs. Une disposition très heureuse du Cahier des charges prescrivait que s’il existait des arbres sur le lot vendu il était interdit à l’acquéreur de les arracher ou de les détruire sans autorisation préalable de la municipalité. Cette autorisation ne serait délivrée que moyennant l’engagement  par l’intéressé de planter trois nouveaux pieds d’arbre pour chaque arbre détruit et d’en assurer la reprise. Le titre définitif de propriété n’est delivré à l’intéressé qu’après execution des clauses de mise en valeur. Celles-ci comportent l’obligation, dans un délai de dix-huit mois, d’élever sur le lot vendu des constructions en matériaux durables (pierres, briques, ciment armé, pisé à la chaux) représentant une dépense globale de 4 P. H. par mètre carré de surface vendue pour les lots en bordure d’une place, carrefour ou d’une longueur égale ou supérieure à 25 mètres. Pour les lots en bordure d’une voie inférieure à 25 mètres la dépense devait être de 3 P. H.

Un faste important fut donné à la fête du 14 juillet 1913 et la maison des Services Municipaux pavoisait sur la place Djemaa el Fna où pendant trois jours ce fut la fête à laquelle participèrent une foule de marocains.

Services-municipaux-1913 Photo Desserre

Quelques semaines plus tard en septembre le journaliste M. Botte: "Une ville nouvelle sort de terre… On installe des adductions d’eau et on dessine un grand jardin public… ». Il s'agissait déjà des Jardins du Hartsi (ou Harti).
Devant les scientifiques venus suivre les travaux de la Ville nouvelle du Guéliz, le capitaine Albert LANDAIS n'hésite pas à expliquer sa doctrine, inspirée des conceptions du Général Lyautey:
"Je ne voudrais pas vous laisser repartir sans que vous ayez bien senti dans quel sens nous dirigeons notre effort. Je n’hésite pas à le dire: nous voudrions préparer un avenir fraternel où les deux populations, la marocaine et l’européenne, marcheraient avec confiance la main dans la main vers la plus grande liberté et le plus grand bonheur possibles.
Lors du dernier 14 juillet, le commandement avait convié nos protégés à partager notre allégresse. Ils ont répondu à cette invitation avec un enthousiasme véritablement saisissant. La ville, d’une part à l’autre, s’est spontanément pavoisée de drapeaux, de tentures et d’oriflammes; toutes les boutiques ont chômé; trois jours n’ont pas suffi à des fêtes urbaines aussi joyeuses qu’aux meilleures journées de solennités religieuses, et des milliers de cavaliers sout venus, des confins du bled, défiler à côté de nos soldats et nous apporter le sympathique témoignage des tribus.
Ce premier sourire du Marocain, reconnaissant de la sécurité que nous lui avons donnée, nous a causé une satisfaction intense, rendue plus intense par la date avec laquelle il coïncidait.
Nous sommes trop les fils des traditions françaises pour ne pas avoir salué comme d’un heureux augure ce succès que nous obtenions en commémoration de cet anniversaire où nous nous plaisons à voir l’évocation de la liberté. (…)
Forts de cette preuve, nous continuerons la même politique..." 
Le 4 novembre 1913, l'école du Guéliz accueille ses premiers élèves;  M. Acquaviva est le seul instituteur, mais trop d'élèves habitent déjà le Guéliz et ceux qui n'ont pas trouvé de place vont en classe en médina à 4,5 km. Cette distance entre le Guéliz et la Médina où se trouvent les commerces préoccupe Albert LANDAIS car les nouveaux marrakchis hésitent à construire au Guéliz, certains préfèrent habiter en Médina le quartier de Riad Zitoun ou celui de Bab Doukkala. C'est pourquoi Albert LANDAIS va décider de construire un petit Tramway pour relier les deux villes. Ce sera le petit train en voie de 60 de type Decauville. A cette époque Marrakech accueille un nouvel ambassadeur de France: M. DUDEBOUT.
En décembre 1913, un autre journaliste scientifique G. de GIRONCOURT écrit dans le Bulletin de la Société de Géographie: "A Marrakech, la population européenne de 12 en octobre 1912 a passé successivement à 50 personnes en mars 1913, 200 personnes en aout 1913, 1400 en décembre de cette même année. Le pittoresque très grand de cette ville,... sise dans un magnifique décor, représente toute une valeur touristique d'avenir considérable. Aussi a-t-on décidé le respect de la cité marocaine actuelle, à laquelle sera conservée toute sa couleur locale et la création auprès d'elle dans la plaine voisine, d'une ville nouvelle de grandes proportions dont le plan d'ensemble a été élaboré et mis en application, avec une rare intelligence par M le capitaine LANDAISMarrakech le 12 décembre 1913." 

JClaude-Nicolas-Forestier

Décembre 1913 est aussi le mois où le grand paysagiste parisien Jean-Claude Nicolas FORESTIER, après sa visite à Marrakech et dans d'autres villes du Maroc, remet au Général Lyautey un rapport qui préconisait la sauvegarde des villes anciennes, le respect des paysages environnants et la création de réserves boisées. C'est exactement ce que Albert LANDAIS a commencé à réaliser dès sa nomination en février 1913.

Puis Albert LANDAIS obtient que 77 lots à construire du quartier du Guéliz soient proposés à l'achat le 5 mai 1914. La ville nouvelle s'étend et construit de plus en plus. L'action d'Albert LANDAIS ne se limite pas au Guéliz, il s'occupe aussi de la Médina, de sa voierie et de tout ce qui concerne l'hygiène et les services sanitaires. 

Henry-Prost-Urbaniste

Le jeune urbaniste Henri PROST, Prix de Rome, vient seulement d'arriver au Maroc.  Lyautey l'a recruté seulement un mois plus tôt, en avril 1914 et il commencera par s'occuper de Casablanca et Rabat en créant de nouveaux plans d'urbanisme, entraînant parfois des destructions d'immeubles mal placés. Ce n'est que vers 1920 qu'il commencera à s'intéresser à Marrakech.

Promu au grade de Chef de Bataillon (décembre 1914), Albert LANDAIS quitte Marrakech pour la France en mai 1915 et combat avec un régiment de Tirailleurs Sénégalais sur le front de l'Est. C'est là que ses poumons furent gravement atteints par des gaz toxiques utilisés de manière déloyale et criminelle par l'ennemi.

Albert LANDAIS s'est marié à Paris à Noéllie SIMARD le mardi 7 avril 1917.

Après l'armistice du 11 novembre 1918, Albert LANDAIS est demandé par le Général LYAUTEY qui a besoin de lui dans une autre région du Maroc. Le journaliste Maurice de WALEFFE dans le quotidien "Le Journal" en témoigne: "(.... )Une autre catégorie d'officiers particulière au Maroc, et plus admirable encore, est celle des bâtisseurs de villes. On sait que la politique du Général LYAUTEY est de respecter les cités marocaines et de bâtir les villes européennes à côté, de façon que les deux civilisations s'entraident sans s'étouffer. À TAZA, j'ai vu opérer le colonel LANDAIS, qui a déjà aménagé Marrakech, et qui se propose maintenant d'irriguer et de fertiliser le couloir désertique algéro-marocain en utilisant les eaux de la Moulouya.(...)"

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L'architecte-urbaniste Henri PROST a apporté des compléments modestes au travail d'Albert LANDAIS, mais beaucoup plus tard, vers 1920-1921, car il eut fort à faire avec d'autres villes nouvelles à créer à Fes, Meknes, ... Sa contribution principale dans la capitale du Sud sera le plan d'urbanisme du quartier de l'Hivernage et la localisation du Casino de Marrakech. Ce plan établi par Henri PROST montre bien en brun, tant au Guéliz qu'en Médina ce qu'Albert LANDAIS avait réalisé avant lui.

Nous n'avons pas trouvé d'autre photographie du Général Albert LANDAIS (Chéri, Augustin, Marie, Albert) que celle prise devant le Marrakech-Hotel en 1911. Merci à la personne qui nous en proposera une. Les Marrakchis lui en seront particulièrement reconnaissants.

Merci aussi à ceux qui ont des souvenirs de l'avenue Landais de les partager sur le blog en écrivant un commentaire.