Bonjour les amis Marrakchis, beaucoup d'entre vous ont souhaité s'inscrire pour notre "ESCAPADE à MARRAKECH MAI 2018". J'attends désormais les inscriptions "officielles". Si vous souhaitez y participer, merci de me le confirmer pour que je puisse vous communiquer la documentation complète de ce séjour (Hôtel-Dates-Tarifs-Excursions etc..). Envoyez moi uniquement votre adresse Mail à mon adresse Mail : georges.stachewsky@orange.fr ou bien téléphonez moi au 06 74 60 80 07 

A bientôt. Je compte sur vous !  Jojo de Marrakech

Marius-Dorée-décoration-20

UNE RUE DE LA MÉDINA DE MARRAKECH S'APPELAIT MARIUS DORÉE, depuis un changement de nom vers la fin des années 50, il s'agit de la rue SIDI MIMOUN. On sait que Sidi Mimoun était un prince dont les grands jardins ont permis de construire La Mamounia et l'hôpital Mauchamp devenu Ibn Zohr.
Mais qui était Marius DORÉE?
Marie-Josèphe, sa petite nièce qui nous fait l'amitié de partager avec nous sa photographie plonge dans ses souvenirs d'enfance pour nous en parler: "De Marius, je ne sais que quelques bribes. Il est né à Romans sur Isère (Drôme), dans la même ville que ma grande tante Alexandrine BLAIN qu'il épousera plus tard. Très jeune il fut qualifié de "tête brûlée" par son père qui, pour le canaliser, l'envoya en Algérie, où il put commencer à se familiariser avec la langue et la culture arabes. Son expérience de l'Algérie a développé son sens de la communication et des affaires et particulièrement l'observation des coutumes locales"
Marius s'habillait souvent à la manière des marocains, même dans les rencontres entre européens. Si bien que ses amis marrakchis le surnommaient affectueusement Sidi el Beidi (Monsieur le doré).
Il est né le 1er avril 1879 à Romans sur Isère dans la Drome. Son arrivée en Algérie est de 1903, mais nous ignorons la date de sa première découverte du Maroc. Nous ne savons pas non plus où il a suivi sa formation d'ingénieur, ni à quelle époque il a intégré l'Union des Mines Marocaines pour laquelle il affectait de prospecter. Nous le rencontrons pour la première fois dans la littérature à 50km de Taroudant en 1911.  
La célèbre voyageuse Reynolde Ladreit de Lacharrière raconte sa rencontre avec lui. 

Marius-Dorée-ElHadj-Reynolde-1911 Nous avons même une photographie de cette rencontre, non loin de Taroudant, prise par Jacques LADREIT. Dans l'ordre, assis le Caïd El HADJ, Marius DORÉE qui est blessé suite à un accident; debouts Mme de LACHARRIÈRE et un moghazni. La photo est du 25 avril 1911, Marius Dorée a 32 ans.

Son activité est moins de chercher des ressources minières, dans la perspective d'exploiter d'hypothétiques filons, mais beaucoup plus de faire aimer la France par les marocains, tout en sapant l'influence des délégués allemands soutenus par le groupe industriel Mannesmann. Il fait du renseignement, il a une formation militaire en même temps de cavalier et d'artilleur. Il faut savoir que le Protectorat ne sera négocié avec le Sultan Moulay al Hafid qu'un an plus tard à Fès. Marius est en fait envoyé par le Ministère des affaires étrangères français et non par l'Armée française. C'est un agent très spécial en mission qui dépend du Vice-Consul de France à Marrakech.

Jacques LADREIT dans son rapport parle de lui: "Depuis le début de 1911, un agent français, de l'Union des mines marocaines avait réussi à s'installer chez le caïd Haïda Oumeiz des Ouled-Berrhil à 50 km environ à l'est de Taroudant." Marius s'emploie à s'attacher la sympathie des habitants du pays par ses iniitiatives dans le but de les gagner à la cause Française; par exemple il fait venir des vaccins pour protéger les marocains de maladies contagieuses. Les cadeaux des Allemands aux caïds du Sous sont différents: montres, réveil-matin, carpettes,... ainsi qu'une carte réservée aux "Amis des Allemands", sorte de titre de recommandation auprès d'autres Allemands dans d'autres villes du Maroc. La présence de Marius chez le caïd HAÏDA OUMEIZ allait procurer à M. et Mme de LACHARRIÈRE la surprise d'un accueil magnifique par le caïd: "DORÉE occupait le repos forcé auquel le contraignait un accident, dont les suites eussent pu être plus graves.(...) Parlant arabe, habile à mille petits travaux, habitué depuis longtemps à fréquenter les indigènes musulmans, à vivre de leur vie, de caractère gai, il a conquis l'amitié du caïd El HADJ OUAMAN et des principaux personnages de la région. On ne saurait trop louer et encourager de semblables initiatives qui seront pendant longtemps encore les seuls moyens d'action sur les populations de ces régions. Nous avons eu chez les Ouled-Berrhil un exemple de ce particularisme dans la question que le caïd El HADJ posait à M. DORÉE dès l'annonce de notre arrivée.

- Les Français qui vont venir, lui dit-il sont-ils tes amis ? Si oui, je les traiterai comme toi-même; sinon dis-le moi, ils recevront ici l'hospitalité pendant une seule nuit et demain ils repartiront.

Inutile de dire que M. DORÉE assura que nous étions ses amis, bien qu'il ne nous connût pas le moins du monde, mais nous étions Français et celà suffisait. Les bonnes intentions marquées pour la France par les gens des Ouled-Berrhil avaient été prouvées par un autre fait que nous conta M. DORÉE. Il venait d'arriver à la casbah, blessé, et y était à peine installé, qu'il apprit la présence  de trois prospecteurs allemands. Ceux-ci vinrent le voir et lui donnèrent d'excellents conseils dont le meilleur était... de s'en retourner au plus vite à Marrakech. Mais cette sollicitude marquait leur désir d'être seuls pour pouvoir "travailler" plus aisément le caïd El HADJ  et son père. Le pacha HAÏDA qui assistait à cet entretien ne fut pas dupe de cette amabilité feinte et à brûle pourpoint demanda aux Allemands dont l'arrivée avait été inopinée :

- Saviez-vous que mon ami le Français allait venir ?  et par manière d'avertissement:

- Gare à qui touchera un cheveu de la tête de mon ami, c'est moi qui l'ai appelé et tous ceux qui tenteraient de le molester encourraient ma vengeance."  Il tenait a bien marquer que c'était lui qui avait provoqué le voyage de M. DORÉE (en allant voir lui-même le vice-consul de France à Marrakech, M. MAIGRET installé depuis seulement sept mois). Il demandait, en effet, depuis longtemps la venue des Français, mais des raisons d'ordre divers avaient jusque là empêché de notre part, la réalisation de ce désir."

Le couple de LACHARRIÈRE va être escorté jusqu'à Taroudant, dont le Pacha SI MOHAMMED EL KABBA, mis en place par le Sultan MOULAY EL HAFID était proche des Allemands. Mais la protection du caïd El HADJ était inviolable.

Laboureur-Soussi-Taroudant-1911

Pendant la visite à Taroudant, le couple eut la  possibilité de voir combien les Allemands s'étaient imposés dans cette ville avec leurs méthodes. Labourage sous les remparts de Taroudant, Photo J.Ladreit 1911.

Le Pacha de Taroudant leur montra les installations germaniques que Jacques LADREIT nous décrit:

"Le KABBA nous mena dans un magnifique jardin planté d’oliviers, de citronniers, d’orangers chargés de fruits et au milieu duquel s’élevait un très joli pavillon. Sans cesse, il nous répétait: - Ce jardin, je l’ai donné aux Allemands. Ils ont habité dix mois dans le pavillon; ici était la cuisine des Allemands. 
Tu vois par terre ces papiers, ils enveloppaient des bouteilles de Champagne. Ici, les Allemands faisaient de la photographie. Là, ils travaillaient pour les mines. 
En effet la terre était parsemée de scories et dans un coin s’élevait un tas d’échantillons minéralogiques qui paraissaient provenir de gisements de cuivre."
Visiblement la France avait du retard sur les Allemands, mais les méthodes d'approche étaient différentes: Les Allemands arrivaient avec des cadeaux et des douros mais parlaient mal ou rarement l'arabe. Ils étaient obligés de se faire accompagner d'interprètes juifs (Ismaïl YEDDADIN était l'interprête des Mannesmann). Face à eux, un seul homme dans la région Marius DORÉE, parlant parfaitement l'Arabe, attentif aux besoins des habitants et répondant à leurs demandes de soins et de vaccins.
Marie-Josèphe nous rapporte que son grand oncle Marius avait rencontré le frère Charles de FOUCAULT en Algérie et avait été impressionné par son exemple. Il savait qu'un homme seul, cherchant la compagnie confiante des marocains avait plus de chance de consolider leur amitié. Comme les marocains, il racontait souvent des histoires chères aux berbères avec des renards, des hérissons, des serpents, des lions,..  Dans ce domaine ils possèdent un immense répertoire. Marius qui ne voulait pas demeurer en reste se souvint alors des fables de Lafontaine qu'il avait apprises dans sa Drôme natale et les partageait à son tour avec ses nouveaux amis. 
De même quand il partait en mission auprès des villages berbères de l'Atlas, il avait remarqué que cette connivence par les histoires faisait tomber beaucoup plus rapidement la méfiance de ses interlocuteurs. Pourtant il a reconnu avoir eu très peur la fois où il fut fait prisonnier dans un douar où il n'y avait que des femmes...
Il arrivait aussi, nous rapporte Marie-Josèphe, que son grand oncle allait à Taroudant incognito: "Marius transformé en vieux mendiant  s'étant accroupi plusieurs jours près de la demeure des Allemands, avait observé qu'à un moment il n'y avait plus personne à l'intérieur, et s'est emparé de leur drapeau et de documents importants"
Marius DORÉE faisait partie du petit groupe des français venus d'Algérie et parlant l'arabe pour entourrer le Vice-Consul MAIGRET à Marrakech depuis septembre 1910. Dans ce groupe il y avait le Médecin-Major GUICHARD, les officiers qui servaient d'instructeurs en artillerie pour les troupes chérifiennes du Sultan, le commandant JACQUET, le capitaine LANDAIS (qui, un an avant les troupes du Colonel Mangin avait prévu les plans du Guéliz et de son camp militaire), il y avait aussi le lieutenant HARING, commandant le Tabor, le lieutenant Kouadi,.. Le maréchal des Logis FIORI vint plus tard avec le Cdt Verlet Hanus.
Ce groupe fut aux premières loges quand El HIBA et ses hommes bleus remontèrent par Tiznit et Taroudant pour occuper Marrakech en juillet 1912. Marius fut caché et protégé par ses amis berbères et renseignait ses chefs sur les mouvements de l'ennemi du Sultan Alaouite, tant dans leur montée vers Marrakech qu'ensuite  en septembre leur fuite vers Taroudant et Tiznit.
Marius DORÉE va rester dans le région de Taroudant pour convaincre les tribus dissidentes de se rallier au Sultan Alaouite et d'abandonner leur soutien à EL HIBA. La littérature nous a donné un deuxième témoignage sur lui par un récit du Docteur Paul CHATINIÈRES, écrit en juillet 1914. 
"Au printemps 1913, les trois harkas commandées par El Hadj Thami, pacha de Marrakech, le caïd des Rehamna et le caïd El Goundafi, convergèrent vers le Sous, amenant une batterie de 75 Schneider, 
Après quelques combats El HIBBA fut contraint de fuir une deuxième fois et de se réfugier plus au sud dans les montagnes de l’Anti-Atlas. Taroudant tomba entre les mains des troupes du Maghzen; Un vieux caïd du Sous, très influent et très énergique, le vieux caïd HEIDA OU MOUIS qui avait coopéré à la prise de Taroudant  fut nommé pacha de cette ville. (…)
Doté par le Protectorat des fonds et de l’armement nécessaire à l’entretien d’une petite armée, HEIDA OU MOUIS avait rallié une à une les tribus du Sous restées fidèles à El HIBBA.
Un européen M. DORÉE, représentant à Taroudant, le protectorat français, avait pu, grâce à son tact et à sa grande connaissance des gens du Sous, prendre de l’ascendant sur l’esprit du Pacha et diriger prudemment et habilement cette campagne d’occupation.
Sa tache lui avait été facilitée par sa sympathie et, la confiance qu’il avait obtenues des populations du Sous.
Notre mission médicale partit escortée de douze cavaliers Maghzen.(…)
Le pacha HEIDA OU MOUIS s’honore d’être arabe et il tient de cette origine, la fougue, l’esprit d’aventure, les goûts nomades et l’allure hautaine du grand seigneur, mais par sa mère il a hérité du sang chleuh, du bon sens et de la souplesse de la race. Dès que le pacha eut mis pied à terre aussitôt entouré par les caïds du Sous présents, il s’avança majestueux et superbe vers le colonel de Lamothe auquel il débita de banales formules de politesse et je fus surpris de lire dans sa raideur un peu distante, de méfiance ou de la timidité. 
Il n’avait eu avec le colonel que des relations épistolaires et s’il avait la belle allure du guerrier, il lui manquait l’aplomb du diplomate.
On lui savait gré de s’être conformé strictement aux recommandations de fermeté à l’égard des ennemis du Maghzen et de modération à l’égard de ses propres administrés.
Le fougueux pacha avait accepté docilement les conseils de M. DORÉE, notre représentant à Taroudant. Le colonel l’assura de sa propre satisfaction et de celle du Général LYAUTEY, pour la loyauté et l’énergie manifestées et de leur admiration pour sa belle attitude, son mépris du danger, son ardeur infatigable dans les combats continuels où il s’était brillaient distingué.  - À ces mots un large sourire détendit la physionomie du pacha jusqu’alors impassible. 
Les Aït Semmeg, brigands audacieux et redoutés, tenaient sous leur coupe le col du Tizi n’Test, détroussant les caravanes qui avaient refusé de payer les droits de passage. M. Dorée qui s’était joint à notre groupe reconnut parmi nos hôtes deux chefs de bande réputés: « Te rappelles-tu lui dit l’un d’eux, nous t’avons obligé à faire demi-tour l’an dernier après avoir pillé tes bagages? Nous avons été généreux puisque nous avons épargné ta vie. Aujourd’hui, nous te recevons et tu es notre ami. Mais sois plus prudent à l’avenir si tu tiens à ta tête. «  Il souriait en rappelant cet exploit et faisait le geste de couper le cou."
Marius DORÉE avait su s'entendre avec le vieux caïd HEIDA OU MOUIS et préparer sa rencontre avec le colonel de LAMOTHE. Mais ce résultat avait été obtenu non sans risques pour sa propre vie.
La reconnaissance de la France allait se porter sur Marius au début de 1914. C'est du Ministère des Affaires Étrangères et à titre civil qu'il reçut sa médaille de Chevalier de la Légion d'Honneur. Sa distinction paraissait le 17 janvier 1914 au Journal Officiel: DORÉE (Marius, Eugène), ingénieur civil à Taroudant (Maroc); 10 ans de service en Algérie et au Maroc. Services exceptionnels: actes de courage au cours de la campagne contre El HIBA.
Par la suite, avec la mobilisation générale, Marius sera engagé dans l'armée et notamment dans un régiment de Spahis sénégalais. Compte tenu de ses états de service il sera mobilisé comme sous-lieutenant. À partir de 1915 il rejoindra les Mehallas de l'armée chérifienne, notamment pour former des artilleurs marocains à l'utilisation des canons de montagne et de campagne. Puis il commandera une unité de combat quand avec ses artilleurs marocains il participa à la réduction des forces dissidentes opposées au Sultan du Maroc. 
La reconnaissance de la France est parue au Journal Officiel du 6 novembre 1918. Il est admis au traitement de la Croix de Chevalier de la Légion d'Honneur qui lui a été conférée en 1913 à partir du 16 septembre 1918.(cinq ans après !)
M. DORÉE (Marius - Eugène), sous lieutenant de cavalerie territorial à titre temporaire, détaché au Service des Renseignements du Maroc, Chevalier de la Légion d'Honneur au titre civil par décret du 10 janvier 1914; a pris part à tous les combats livrés par les Mehallas chérifiennes depuis 1915 et a formé et commandé l'artillerie de ces forces supplétives. Le 13 avril 1918, a porté ses canons à moins de 500 mètres de l'ennemi et, par son tir précis, a permis aux partisans d'enlever une position. Le 2 aout 1918, une de ses pièces ayant été mise hors d'usage, alors que l'ennemi très mordant s'avançait rapidement, a par son ascendant, maintenu le calme parmi ses servants et continué le tir avec la seule pièce qui lui restait.
Après ces faits d'armes il revint dans sa Drôme natale et y contracta mariage avec Alexandrine BLAIN le 23 aout 1919
Mais ces preuves d'héroïsme de Marius ne furent pas les dernieres. Deux ans plus tard le Journal Officiel annonçait une promotion  supplémentaire. Par décret en date du 27 octobre 1920, rendu sur la proposition du Ministre de la guerre, le sous-lieutenant de réserve M. DORÉE Marius-Eugène, sous-lieutenant des spahis sénégalais, est nommé au grade de Lieutenant pour prendre rang à dater du 7 novembre 1918.
Marius habitait avec sa femme Alexandrine en Médina de Marrakech derb du Serpent, quartier de Bab Doukkala, dans une sorte de Palais et son attachement à la Ville Rouge fut confirmé par l'institution militaire qui l'affecta au Régiment de Spahis marrakchi.
Le Journal Officiel du 1er mai 1921 le confirma: M. DORÉE Marius-Eugène, lieutenant de l'escadron de Spahis sénégalais du Maroc, est affecté au 22e Régiment de Spahis.
Cependant les activités d'agent spécial ou d"agent politique" se poursuivaient et Alexandrine se souvenait des va et viens d'hommes venant à brides abattues avec des visages plus ou moins patibulaires, pour apporter des courriers à Marius....Ses histoires impressionaient beaucoup la jeune Marie-Josèphe qui n'avait pas dix ans!
MÉRITE MILITAIRE: Sur la tombe de Marius Dorée, il est indiqué : Officier de la Légion d'Honneur,...et ensuite il ne peut s'agir que du Mérite Militaire Chérifien, car cet ordre n'existait pas en France à cette époque. Il aurait fallu attendre 1956 pour que cela soit possible. Le Mérite Militaire Chérifien est attribué à ceux qui ont déployé une action militaire significative pour le Makhzen. Or le 2 aout 1918, à Tissa, 8km au sud d'Azilal, les harkas makhzen se heurtent aux dissidents des Aït M'hammed. Marius Dorée et ses artilleurs marocains combattaient avec la harka Makhzen.
Les activités économiques de Marius Dorée à Marrakech
Le catholique Marius DORÉE va s'allier au protestant Paul CHAVANNE arrivé comme lui à Marrakech plusieurs mois avant les troupes du colonel MANGIN. Ils vont monter plusieurs activités économiques ensemble pour contribuer au développement de Marrakech et sa région et surtout aux échanges entre les produits de France et ceux du Sud du Maroc, en trouvant des débouchés aux activités agricoles et artisanales des marocains. Frédéric, le petit fils de Paul Chavanne partage avec nous une photo de grande valeur prise lors d'une des premières foires de Marrakech, probablement en 1921 ou 1922.

Foire-de-Marrakech-1921 Au centre de la photo Marius DORÉE en tenue marocaine blanche, à côté de Paul CHAVANNE habillé à l'européenne. 

Ils sont parmi les premiers à dresser un stand à la Foire de Marrakech.
L'annuaire de la ville de 1928 paru dans la Revue ATLAS énumère leurs entreprises montées en commun:
Fabricants de barres de glace, Agriculteurs, Agents d'assurance, Négociants de Carreaux, Carrelages, Ciments; Vendeurs d'huiles et graisses insdustrielles (Motricine);   Import-Export, Matériaux de construction, Mandataires, Agents des boissons La Cigogne (bieres).
Paul CHABANNE est par ailleurs associé à RIPOLL pour une scierie et une minoterie.
Paul CHAVANNE fait partie de la commission municipale tripartite de Marrakech, une sorte de conseil municipal où siégeaient six marocains musulmans, deux marocains israélites et six européens. 
Marius DORÉE préfère de son côté s'engager dans le Syndicat d'Initiative et le Tourisme marrakchis. Il en devient le président en juillet 1923 en prenant la succession de Monsieur Félix ARIN, avocat.
En 1926 l'Assemblée générale des Syndicats d'Initiatives des villes du Maroc présidée par M. de MAZIÈRES eut lieu à Tanger, et en 1927 à Marrakech. L'assemblée générale de décembre 1929 a lieu à Fès dans la Salle des Fêtes du Grand Hôtel. Marius DORÉE, Président du Syndicat d'Initiative représente Marrakech accompagné de MM LAMBERT et PITOIS.
Nous avons un article, de novembre 1928 dans la revue "La Terre Marocaine" signé par Marius Dorée. Il y  plaide la cause touristique de Marrakech et notamment la mise en place d'équipements nécessaires à la transformation de la vieille capitale en Cité d'Hivernage.  Nous le reproduisons ici intégralement:

La_Terre_marocaine_Marius-Dorée-ESSI-nov-page1-1928

La réputation de Marrakech est d'ores et déjà, dûment établie avec sa palmeraie, son Atlas et surtout son climat idéal pendant la "saison"; une brillante pléiade d'artistes notoires, d'écrivains, de poètes, de peintres, charmés par la capitale du Sud et toute sa région ont fait connaître dans le monde entier le merveilleux centre touristique et d'hivernage qu'est la capitale du Sud marocain..
En 1925, nous rêvions de tout ce qu'on pourrait encore faire pour y attirer d'année en année un nombre plus grand de visiteurs, par un équipement plus complet du pays. Nous construisions des refuges en montagne y faisions tracer de bons chemins muletiers.
Un grand réseau de routes touristiques carrossables a été créé. Comme celles de Marrakech à Demnat, Marrakech à Télouet et plus loin au Ouarzazate, Marrakech à Taroudant par El Goundafa. Pour compléter encore ce réseau, l'autorité songe sérieusement à une nouvelle route Telouet-Ouarzazate à Taroudant, Kasbah-Goundafa à Marrakech,  ou encore Marrakech- Kasbah Télouet - Ouarzazate- Taroudant - Agadir - Mogador avec retour sur Marrakech ou sur Casablanca par Safi et Mazagan.
À Marrakech même par de bones pistes carrossables et signalisées les circuits A et B parcourent les beaux sites de la palmeraie aux centaines de milliers de palmiers, et aux ruisseaux limpides. Celles de l'Aguedal (le grand jardin impérial) ont été réparées et permettent des promenades charmantes. Il en est de même pour le Parc de la Ménara, le Tour des remparts, etc.. etc...  

La_Terre_marocaine-Cirque-d-Arround-Dorée Pour illustrer son article, Marius Dorée choisit une photo de Marrakech vue du Djebel Guéliz  avec l'Atlas à l'horizon. Deux photos de Kasbah de l'Atlas et le cirque d'Arround étape des alpinistes et des skieurs vers les sommets.

De nombreux courts de tennis ont été créés au terrain des sports du Djenan el Hartsi et à l'Hôtel Mamounia. Grâce à Son Excellence le Pacha un golf de neuf trous fonctionne et va être complété à 18 trous.

Les nombreux monuments, les Souks, tous les sites artistiques et pittoresques de la Médina, sont jalousement conservés dans leur caractère par la Municipalité et le Service des Beaux Arts.

L'aménagement, en montagne, de tout un district de sports d'hiver est à l'étude, les voies d'accès sont déjà en voie de réalisation, il sera facile de passer à l'exécution le jour où des sociétés importantes s'occuperont sérieusement de la mise en valeur de Marrakech pour le grand tourisme d'hivernage.

Une première société vient de se former qui a acheté de nombreux jardins parfaitement situés, pour y créer parait-il, des grands hôtels, des villas, mais nous ne croyons pas que Marrakech puisse prendre la place qu'elle doit occuper parmi les grandes stations mondiales d'hivernage avant que d'avoir sa Compagnie fermière du Casino et des Jeux, organisme dont la constitution nous a été formellement promise par M. le résident général au Conseil Supérieur du Tourisme tenu à Rabat le 14 novembre 1927.

En effet que va-t-il se produire: Ou bien ainsi que nous le demandons, la concession sera donnée à une société à qui l'on pourra imposer certaines restrictions, par exemple l'interdiction de jeux aux habitants du Maroc, et d'autre part le payement de redevances pour permettre à la municipalité de faire dans ce quartier de luxe les grands travaux d'édilité indispensables sans avoir à en supporter les charges par les marrakchis, ou bien, tôt ou tard, une société X... installera à Marrakech un grand "Cercle privé" où les restrictions seront impossibles à surveiller et qui ne consentira à payer que des redevances nulles ou à peu près, obligeant la Municipalité à prendre sur son budget, c'est à dire dans les poches des contribuables Marrakchis, les frais énormes d'édilité que nécessitera l'équipement de la Cité d'Hivernage et de plaisance.
Le seul moyen de lancer vite et sûrement Marrakech comme station mondiale, c'est la concession des jeux et Casino à une Compagnie fermière; c'est d'ailleurs ce qu'a sûrement compris le Gouvernement du Protectorat. Le cahier des charges est prêt, les emplacements qui doivent être cédés sont déterminés depuis longtemps; les compétiteurs sont nombreux, à ce que nous croyons savoir.
Pourquoi donc différer plus longtemps du moment que nous sommes tous d'accord sur le principe et qu'il est évident que la mise à éxécution de tous ces projets ne saurait être retardée sans nuire aux intérêts vitaux non seulement de Marrakech, mais du Maroc tout entier.          M. DORÉE, Président du Syndicat d'Initiative de Marrakech. 
Dans le nombre important d'entreprises que Marius DORÉE a lancé, l'agriculture prend une place plus tardive, mais non négligeable. Certes il s'employait par l'import-export à distribuer l'artisanat marocain et ses produits agricoles vers de nouveaux marchés, mais il voulait aussi participer à la rationalisation de l'agriculture et notamment de l'arboriculture orientée vers la production des agrumes et des abricots. Cette activité va être reconnue et Marius DORÉE reçut le Mérite Agricole avec rang d'Officier par décret du 4 février 1930. C'est probablement à Tabouhanit à 20km du centre de Marrakech qu'il avait son exploitation modèle.
 
En octobre 1930, il participe à l'accueil du Président de la République Paul DOUMERGUE à Marrakech 

Doumergue-octobre-Stinia-glaoui-tchikat-1930 Pendant la visite au Palais de la Stinia,  les Tchikates, dansent, chantent et sont l'objet de la curiosité des invités.(Photo Flandrin)

Le Touring Club de France remet des distinctions à certains membres de ses associations locales lors de cette année 1930 et notamment: Une plaquette de bronze honore Marius Dorée, Président de l'E.S.S.I. de Marrakech, militant du Tourisme, membre très actif de l'Association.

Le 31 janvier 1931 la presse publie un nouveau promu Officier de la Légion d'Honneur. Cette fois Marius DORÉE est qualifié d "Industriel à Marrakech"
Marius est très actif pour sa ville et son développement; en mars 1931 il est l'un des deux présidents fondateurs de l'AÉROCLUB DE MARRAKECH tout en gardant la présidence du Syndicat d'Initiative et du Tourisme de Marrakech. Il restera longtemps membre du Conseil d'Administration, mettant à coeur de promouvoir des baptêmes de l'air et d'équiper l'aéroclub de nouveaux avions tant pour l'école de pilotage que pour les liaisons privées avec d'autres sites du Maroc.
Chef d'entreprises commerciales et de services avec Paul CHAVANNE, il devient aussi l'un des industriels de Marrakech. Ils avaient créé une Briqueterie moderne dès 1920. Ils abandonnaient l'ancienne méthode de confection des briques marocaines en torchis par remplissage de caissons, tous pareils et mis à sécher sur le sol; ce qui prenait beaucoup de temps de séchage et de surface. Il avait conçu pour remplacer cette ancienne méthode une chaîne de fabrication avec bande transbordeuse: l'argile affinée était malaxée dans des cuves, puis sortait en un long boudin qui ensuite était régulièrement coupé en blocs maléables mais rigoureusement égaux. Puis chaque bloc passait dans une presse qui donnait la forme à la brique. En bout de chaine elles étaient gerbées et enfournées pour être cuites à haute température.
En 1933, Marius DORÉE entre à son tour à la commission municipale de Marrakech, alors que Paul CHAVANNE s'en retire pour consacrer plus de temps à leurs entreprises. 
Marius se retirera aussi de cette commission et n'en fera plus partie en 1935.
Marius DORÉE songeant à sa succession avait pensé à son neveu Louis-Edouard BLAIN pour diriger la Briqueterie , il pouvait avoir 23 ans à l'époque, mais ce projet n'a pas abouti car son beau-frère avait d'autres projets pour son fils. 
La famille s'inquiétait aussi du danger auquel Marius s'exposait et qui pouvait retomber sur ses proches. Le père de Marie-Josèphe disait que "Marius avait bien souvent risqué sa vie, notamment en gare de Bordeaux..avec son beau-frère (Louis-François mon grand-père). Quelqu'un l'a poussé sous le train arrivant en gare. C'était d'après lui un agent anglais. Marius disait que le colonel Lawrence (d'Arabie) n'était pas un personnage aussi intéressant que la légende en a fait.." 
Marius DORÉE participe à la création du Comité du Maroc-Niger en mai 1934. Ce comité a l'ambition de développer la réalisation de la liaison transmauritanienne de Casablanca à Tombouctou, dont l'idée vient de germer dans certains esprits à la suite de la pacification du Sud. Mais au sein du comité ils n'étaient pas d'accord sur le même itinéraire. C'était déjà l'idée du Paris-Dakar.
Marius accueillait parfois en France ses amis marocains et leur faisait découvrir les cascades du Haut Dauphiné, celles que l'on peut voir aux Fréaux avant le bourg de La Grave, en montant vers le col du Lautaret. " Ils étaient très impréssionnés par ce flot inépuisable, et semblaient attendre que la séguia soit fermée et l'eau canalisée pour l'irrigation. Cette profusion d'eau était la seule chose qui les impressionnait dans notre pays."
L'immense activité de Marius DORÉE prit une dimension supplémentaire et comme une consécration de ses ambitions de toujours, quand il devint CONSEILLER POUR LE COMMERCE EXTÉRIEUR. une fonction qui était dévolue pour cinq ans et qu'il obtint en avril 1935.   

caveau-Blain-Marius-DoréeMarius et Alexandrine DORÉE n'eurent pas d'enfant. Marius est décédé à Marrakech sa ville le 2 décembre 1943, après le débarquement des Américains sur les côtes marocaines et algériennes de novembre 1942 qui laissaient présager la reconquète de l'Italie et de la France sur l'ennemi Nazi enfanté par l'Allemagne. Le 2 décembre 1943, les spahis de Marrakech débarquaient en Corse. Sa tombe se trouve au cimetière européen de Marrakech. Nous faisons appel à nos lecteurs pour en envoyer une photographie à ajouter à cette page. Ci-dessus la plaque de la tombe d'Alexandrine à Romans.

Cependant Alexandrine est restée à Marrakech, lors de l'Indépendance elle habitait au Guéliz, Villa La Roseraie, rue Georges Orthlieb tout près du Marché central. La rue s'appelle aujourd'hui rue Tarik Ibn Ziad. Les plus âgés d'entre nous se souviennent peut être de cette dame qui avait 75 ans en 1956.
Alexandrine est décédée à Romans sur Isère le 7 septembre 1959.
Sa petite nièce Marie-Josèphe ajoute pour conclure ses souvenirs: " ma vision de la liberté me porte à condamner tous types "d'occupation". Je n'ai aucune nostalgie pour l'époque de la colonisation; mais je reste passionnée d'histoire et surtout de ceux qui étoffent la grande Histoire: les témoins anonymes ou presque... "
Les marrakchis d'aujourd'hui ne savent pas tout ce qu'ils doivent à ces courageux pionniers. Peutêtre que sans eux le Maroc aurait été sous tutelle Allemande; peutêtre que le Maroc aurait été séparé en deux , le Nord au souverain Alaouite, le Sud à El Hiba; peutêtre Marrakech ne serait pas devenue une capitale mondiale du tourisme et n'aurait pas connu la prospérité dont la Ville rouge a bénéficié. Peutêtre !
Les marrakchis se souviendront des pionniers qui ont pris de grands risques ! Ne les oublions pas.
Michel de Mondenard, décembre 2017.
Bibliographie: Jacques Ladreit de Lacharrière, Rapport au Comité du Maroc "Dans le Sud et l'Ouest du maroc" pages 29 à 46 in L'Afrique frrançaise Ed janvier 1912
Reynolde Ladreit de Lacharrière Le long des pistes Moghrebines. Ed Larose 1913 - Ed Hachette, réimpression edition de 1913. Bnf
Paul Chatinières - Dans le Grand Atlas marocain - Extraits du carnet de route d'un médecin d'assistance médicale - Paris-Plon 1919-
Revues: L'Afrique du nord illustrée, La terre marocaine, L'Atlas Ed Jean du Pac,1928.
Recit du Cdt Verlet-Hanus: http://mangin2marrakech.canalblog.com/archives/2012/08/01/24728986.html