Avec les femmes francophones, notre amie Chama partage avec nous sa douleur..

L'association internationale des femmes francophones, arabophones, amazighophones et sans oublier celles qui vivent au sommet des montagnes de l'Atlas suivent actuellement les tristes nouvelles des médias et sont écoeurées et dégoutées par les actes odieux de tueries sans raison valable, et loin d'être en conformité avec la religion. Quelle est cette religion qui permet de tuer des innocents ? Le Créateur est le même pour nous tous. Qui dit daech, dit barbarie, un mot sans signification qui n'est ni latin, ni arabe, ni hébraïque. C'est une secte avide de sang, qui pille et tue pour apaiser la haine qui circule dans leurs  veines.Ce sont des êtres  égarés qui  n'ont pu trouver le goût de la vie, cette vie si belle pour ceux qui ont la conscience tranquille et un coeur débordant d'amour et de sentiments humains. 

Leila-Alaoui-18-janvier-2016

Leila Alaoui 33 ans a été victime de  l'attentat  du Burkina Fasso. Son enterrement a eu lieu à Marrakech sa ville. Son père et sa mère sont déprimés par cette perte fatale. Toute la ville l'a accompagnée à sa dernière demeure. C'est une famille plongée dans la souffrance  sans pouvoir rien faire. Chaque jour nous espérons avoir des meilleures nouvelles qui annoncent que le virus daech est exterminé et que cette épidémie  était passagère. Mais malheureusement nous sentons de plus en plus l'angoisse car les membres du réseau circulent partout et les coeurs meurtris saignent . Pourront-ils se consoler dans l'avenir? Rien n'est plus écoeurant que d'avaler une salive amère. 
Signé Chama
Leila Alaoui, ancienne du lycée Victor Hugo, photographe réputée, fut grièvement blessée par balles à la terrasse du Cappuccino le 15 janvier 2016 lors des, attentats de Ouagadougou où elle réalisait un reportage pour Amnesty International. Elle meurt le 18 janvier; le lendemain sa dépouille mortelle est transférée au Maroc et le 20, elle est inhumée au cimetière Al Imam Souhaili de Marrakech sa ville. 

La doctoresse Françoise Légey-Entz et son mari l'avocat Jules Légey, ont quitté Alger pour prendre des vacances en aout 1909 ... Elle vient de créer et développer une infirmerie pour femmes musulmanes à Alger qui est un vrai succès. Elle sait le triste sort du Docteur Mauchamp deux ans avant à Marrakech, elle s'est fait donner des lettres de recommandation par des autorités influentes comme Si El Guebbaz et elle raconte ses premiers jours dans la Ville rouge..

Notes de route –Voyage à Marrakech  – Edité à Alger en janvier 1910

L'expérience Algéroise 1902-1909 (les intertitres sont hors texte)

Tous ceux qui ont vécu en Algérie et en général, dans tous les pays de l’Islam, n’ignorent pas la triste condition de la femme musulmane malade.

Alors que sans trop d’hésitation l’homme va aux consultations des médecins ou dans les hôpitaux, la femme est condamnée à supporter ses maux sans recevoir le secours du médecin. Ce n’est qu’à la dernière extrémité, et bien souvent alors que l’assistance de l’homme de l’art est devenue inutile, que le mari se décide à faire examiner sa femme et encore! Il arrive qu’il ne s’y décide pas du tout.

La matrone arabe, seule, a accès dans le sein de la famille. C’est elle qui délivre la femme en douleurs, qui soigne le nouveau-né, applique quelques pansements ou topiques sur les plaies (poudre d’os de poulet calcinés, miel, ail, encens, bouse de vache), prépare les infusions de simples, assiste à la naissance, à l’agonie, à la mort. C’est elle, qui lave les morts suivant le rite et les ensevelit dans leur linceul. Elle fait tout ce qu’elle a appris de ses aînées pour soulager la douleur et lorsqu’elle est impuissante devant le mal, ce qui est à peu près la règle, elle prie Dieu et psalmodie les versets du Coran. Les pratiques de petite magie sont aussi de son ressort, elle est habile en l’art d’exorciser les génies  malfaisants qui habitent le corps de la malade et ses incantations, bien que le plus souvent sans effet sont cependant les bienvenues.

Il était intéressant pour une femme docteur de pénétrer dans la famille musulmane, grace à sa qualité de femme, et d’y porter un peu de lumière; aussi dès avril 1902, je créais à Alger une consultation

photo-doctoresse-legey-galerie-1909-Alger-cliché-Elston

médicale gratuite pour les femmes et les enfants indigènes, consultation bientôt transformée par M. Jonnart, le si éminent Gouverneur Général de l’Algérie, en infirmerie indigène.  Cette innovation eut le plus grand succés.

Doctoresse Françoise Légey à l'infirmerie de la Kasbah d'Alger en 1909 - Cliché Elston-Bordeaux

Jusqu’alors seules les dames anglaises de la Mission anglicane avaient essayé de donner quelques remèdes accompagnés des paroles de Sid’Aïssa Notre Seigneur Jésus et de bibles traduites en arabe

Les religieuses de Saint-Vincent de Paul, toujours sur la brêche, avaient aussi essayé de soigner les yeux et de donner quelques secours.  Mais les soins médicaux étaient réellement inconnus. Toute la population indigène défila à ma consultation et continue à y venir et le chiffre annuel des consultations oscille entre 17 et 18 000. En 1909, il a même dépassé 23 000.

Attelée à cette oeuvre depuis huit années, je n’avais pas encore pris de vacances, j’obtins donc finalement de la bienveillance de M. le Gouverneur Général un congé de deux mois.

Passer ce congé en France me paraissait banal; j’avais depuis longtemps un projet qui me tenait à coeur: entreprendre au Maroc et pour le plus grand profit de l’influence française la pénétration des harems et en géneral de tous les milieux féminins. Employer ces deux mois à faire un voyage d’étude était extrèmement séduisant. D’autre part, mon mari, fatigué par une année judiciaire assez chargée, avait besoin de repos; il consentit à organiser cette expédition et le 6 aout, nous nous embarquions à Oran à bord de “l’Émir” à destination de Tanger.

(suivent plusieurs pages de préparatifs de voyage, puis la  description des étapes longeant la côte Atlantique  avant la dernière de Safi à Marrakech)

Le voyage à dos de mulet depuis Safi jusqu'à Marrakech

Le 25 aout tout est prêt: notre caravane se compose de mon mari, de moi, de deux muletiers et d’un moghazni, véritable police d’assurance en nature contre les exactions de toutes sortes que les voyageurs paient au sultan.  C’est en effet la présence d’un Moghazni dans la caravane qui rend le sultan responsable envers les voyageurs des dommages qu’ils auraient pu subir pendant leur route.

Notre caravane se joint à celle d’un Allemand, représentant de commerce, qui va à Marrakech  vendre des marchandises allemandes; il est accompagné de ses muletiers, d’un moghazni et d’un domestique indigène avec lequel il correspond en mauvais espagnol.

Nous mettons quatre jours et demi pour arriver à Marrakech; le voyage s’effectuant sans incident; rien ne trouble notre sécurité.

Partout nous recevons une large hospitalité. Il faut avouer que dès l’abord dans chaque tribu les hommages et les compliments vont au voyageur allemand, puis lorsque nos muletiers ont causé avec les gens du douar, ont dit qui nous étions et ce que nous faisions, le tableau change; la tente de l’Allemand est abandonnée et la notre envahie de gens nous demandant des consultations. Pour satisfaire à toutes les demandes, il m’aurait fallu des charges de chameau d’iodure, de santal et d’autres drogues et passer plusieurs jours à chaque étape.

Hommes, fermmes, enfants défilent devant moi et me consultent. Un matin, lorsque nos mulets étaient sellés et prêts à partir, on vient me chercher pour voir un lieutenant du Roghi (ennemi du Sultan alaouite) blessé d’un coup de feu; j’abandonne la caravane et je vais dans le douar voisin. Là, dans une pièce basse ressemblant en tous points à nos habitations de Kabyles, on me fait voir un homme couché sur une natte, la figure amaigrie par de longues souffrances. Cet homme a une arthrite purulente du genou gauche.  Le genou a été traversé par une balle; le trajet s’est fistulisé.  Je suis impuissante car je n’ai que très peu d’objets de pansements, et ne peux que lui faire un pansement provisoire; le malheureux le comprend très bien; il sait que nous partons et il est attristé de cela d’autant qu’il y avait une toubiba dans la maison qui aurait pu guérir ses maux. Je lui donne quelques paquets pour préparer des solutions antiseptiques, lui conseille de panser fréquemment son genou, et lorsque je le quitte, il me remercie non seulement des quelques objets de pansement remis, mais encore de ma présence et des paroles consolantes que je lui ai dites et je rejoins notre caravane escortée des femmes et des enfants de la tribu.

À notre dernière étape, avant  d’arriver à Marrakech, nous passons la nuit chez un chérif qui nous accueille de la même façon large et bienveillante.

Ce chérif est un tout jeune homme de vingt cinq ans qui est le véritable maître de la région; il nous offre une splendide mouna composée de mets variés, de superbes fruits, et passe la plus grande partie de la nuit à causer avec nous.

Il me demande de me fixer à Marrakech; là, dit-il ," tu aurais beaucoup de bien à faire et en te sachant si près je n’hésiterais pas moi-même à t’amener ma femme pour que tu la soignes. Voilà plusieurs années que je l’ai épousée et nous n’avons pas d’enfants; si tu venais te fixer ici, tu pourrais rendre des services à toutes nos femmes."

Notre conversation se prolonge fort tard dans la nuit, nous prenons cependant un petit repos et à quatre heures du matin nous levons le camp.  

Les premiers contacts avec Marrakech: de l'indifférence à l'émerveillement.

Nous traversons le massif désertique du Djebel-Saharidja et nous arrivons à deux heures à Marrakech. Notre moghazni prend la lettre d’El Guebbaz et va la remettre au pacha qui nous envoie chercher par son khalifat et nous fait accompagner dans la maison du Glaoui, située dans le Riad Zitoun, quartier des jardins d’oliviers.

Ma première impression dûe sans doute à la fatigue est très mauvaise; la ville en pisé m’étonne, je n’avais jamais vu de paysage du Sud et je suis si lasse que je n’en apprécie pas le charme captivant. Nous sommes logés dans la maison du Glaoui (Madani El Glaoui); c’est là qu’il habitait lorsque, caïd des Glaouas, il descendait à Marrakech; nous occupons une immense pièce nue dans laquelle nous installons tout notre matériel de campement; nous avons la jouissance d’un beau jardin planté de fleurs, de rosiers, de menthe, de citronniers, un jet d’eau au milieu,…

Les plafonds de bois richement décorés, les peintures d’arabesques qui entourent les portes admirablement ouvragées, tout ce luxe de couleurs me laisse presque indifférente.

Une bonne nuit passée sur un lit de camp me remet d’aplomb, et le lendemain, je suis plus à même d’apprécier cette merveilleuse oasis, sa palmeraie immense, ses beaux jardins où murissent des fruits délicieux, des raisins dorés, de rouges grenades; la ville elle même qui m’avait surprise m’intéresse au plus haut point; je sais maintenant que derrière ces interminables murailles de pisé se cachent de merveilleux jardins, des palais grandioses où tout est fait pour le plaisir des yeux.

Nous faisons demander dès le matin une audience au pacha El Hadj Tami El Glaoui, jeune frère de Madani El Glaoui, le grand vizir du Sultan Moulay Hafid.

Il nous fait répondre qu’il nous recevra le soir, après la prière du Moghreb, c’est à dire vers six heures; nous sommes donc libres de disposer de notre journée et nous l’employons à nous remplir les yeux de ces choses si nouvelles et si curieuses.

Premières rencontres: le Mellah, les israélites, les souks, les européens, l'Amin Mohammed Kabbagg

Nous cherchons d’abord un guide pour nous aider à traverser ce dédale de rues, nous rencontrons un jeune israélite qui, nous voyant nouveaux dans le pays, nous accoste en français et s’offre très aimablement à nous accompagner. Nous allons d’abord à la Poste française où monsieur Corcos nous fait un très bon accueil, nous remet notre courrier qui nous a précédé et nous invite à prendre une tasse de thé à la menthe en écoutant un air de phonographe, ce qui est de tradition, parait-il; puis nous allons à l’école de l’Alliance Israélite, et nous sommes emmerveillés de l’intelligence des maîtres et du degré d’instruction des enfants. Dans une immense maison mauresque, beaucoup plus somptueuse que nos maisons d’Alger, sont réunis 150 petits garcons répartis en cinq classes; nous nous croirions dans une de nos bonnes écoles primaires en entendant les enfants; si ce n’étaient ces lévites noires et ces chéchias noires qui dans tout le Maroc constituent le vêtement obligatoire des juifs sujets du sultan; de plus ces enfants sont sales et mal tenus, presque tous teigneux; ils ne tiennent guère compte des bons conseils de propreté que leur donnent leurs maîtres et il faut à ces derniers un réel dévouement pour faire la classe dans de telles conditions.

Le Mellah, sans être aussi répugnant que celui de Casablanca, est cependant bien malpropre et rempli d’odeurs nauséabondes; dans le voisinage des écoles tenues par des rabbins, qui enseignent l’hébreu et le Talmud, il est presque impossible de stationer; les rues sont transformées en WC en plein air et il faut se hâter de passer plus loin. L’on est peu surpris, en voyant cet état de choses, de la sévérité des épidémies dans de semblables quartiers. Les habitants du Mellah racontent que leur quartier est la proie du typhus et de la variole; il y a trois ans, une épidémie de typhus y fit plus de 3000 victimes.

Les juifs se ressentent encore des rigueurs du Maghzen, ils sont assez craintifs et il y a là une tourbe qui croupit dans la saleté et dans la misère.

Nous visitons quelques gros commerçants qui nous accueillent avec beaucoup d’amabilité, nous font visiter leurs habitations privées, nous offrent de l’excellente bière qu’ils reçoivent en caisses de la côte; l’un d’eux possède un piano et un salon vraiment installé avec beaucoup de gout.

Mais tout celà est trop européen et nous avons hâte de voir arriver l’heure du Moghreb.

Nous quittons le mellah et nous commençons une excursion dans la Médina, ville arabe: les souks sont moins beaux que ceux de Tunis, mais cependant, ils sont très intéressants à visiter; le travail du cuir est particulièrement soigné et curieux; les orfèvres font de lourds bijoux d’or massif pour les épouses des riches indigènes du pays; le commerce des babouches (chaussures brodées d’or et d’argent), des djebira, des ceintures, des petits sacs pour le kif (mélange de graines de chanvre et d’opium) est considérable.; les marchés couverts de roseaux, les rues couvertes également pour protéger les passants contre l’ardeur du soleil nous étonnent; dans les marchés se vendent les choses les plus disparates: à côté d’un marchand de fruits et de légumes se trouve l’éventaire de balles de fusil Lebel, ces balles se vendent par petits tas de cinq à six; et plus loin un marchand (de médicaments, un toubib,) ce médecin est un ancien infirmier et il ne possède aucun diplôme de médecine; il rend cependant quelques services à cette population et particulièrement à la population juive. Il est à Marrakech depuis 23 ans et fait partie de la mission anglicane (corriger: mission presbytérienne d’Écosse, il s'agit de Cuthbert Nairn); il distribue de l’iodure, quelques cachets de quinine et des Bibles. Malgré sa propagande religieuse, il est si bienveillant que depuis 23 ans, il n’a jamais eu d’ennuis au milieu de cette population fanatique.

La colonie européenne est très peu nombreuse à Marrakech: elle se compose de cinq ou six Allemands qui font du commerce avec les indigènes, de la mission anglicane (corriger: presbytérienne d'Écosse), de M. Lassalas, agent de la Compagnie marocaine, absent au moment de notre séjour, et de la mission militaire française, arrivée depuis huit jours et comprenant le capitaine Jacquet et deux sous-officiers d’artillerie. Nous allons rendre visite au capitaine Jacquet, comme il est souffrant nous n’abusons pas de ses instants et nous continuons notre promenade. Nous finissons par trouver un notable commerçant indigène, Si Mohamed Tadlaoui, protégé italien, pour lequel nous avons une recommandation; dès ce moment, c’est lui qui nous sert de guide et nous fait connaitre la ville.

Tadlaoui est un homme de trente cinq ans; il a une physionomie très ouverte, il parle assez bien le français et cause, écrit et lit l’italien comme sa langue maternelle. Cela nous étonne beaucoup; il nous raconte que le sultan Moulay Hassan, père de Moulay Hafid, voulant donner de l’extension au commerce du Maroc, avait envoyé pour apprendre l’italien quelques jeunes gens dans un institut international de Turin. Tadlaoui fut un de ces jeunes gens, il passa quelques années au collège aux frais du Maghzen, puis fit un voyage en Europe, toujours payé par le sultan. C’est en quelque sorte une véritable création de bourses de voyages. Tadlaoui a été très certainement un excellent élève, car la langue de Dante lui est familière; esprit pratique, il représente une des grosses maisons de soiries de Gênes.

Tadlaoui nous présente à l’Amin des douanes, percepteur des douanes de la région, Mohamed Kabbagg. Kabbagg est aussi un personage très curieux qui nous séduit beaucoup; comme Tadlaoui il parle et écrit l’italien. Il est allé à Londres et Paris où il a vu jouer “Madame Angot”, à Nice, à Cannes à Menton; il est très accueillant et nous invite à déjeuner pour le lendemain.

L'accueil du pacha Hadj Tami El Glaoui et la première consultation médicale

Le soir approche et nous allons au rendez-vous du pacha; on nous fait attendre à la porte du palais. Le pacha arrive à six heures, monté sur une mule, accompagné d’une nombreuse escorte, et cette arrivée est vraiment grandiose; une foule de quémandeurs, de pauvres gueux et d’esclaves est à la porte de sa rue, presque sous la mule du pacha en criant: “Le salut soit sur le pacha !” . Celui-ci rend le salut et pénètre dans une première cour où il met pied à terre. Au bout de quelques instants, un esclave vient nous chercher, nous traversons un dédale de chambres éclairées par de mauvaises lampes fumeuses. Nous augurons déjà mal du palais du pacha, orné de plâtres sculptés et peints, lorsque le spectacle change comme par enchantement. Nous arrivons dans une immense cour intérieure, toute pavée de mosaïques, entourée de colonnades. On entend le murmure de l’eau qui jaillit dans d’immenses vasques de marbre; de grands lampadaires de cuivre sont disposés le long des colonnades et éclairent la cour, car la nuit est arrivée. Le pacha est assis sur une chaise et en face de lui se trouve un fauteuil voltaire qui m’est destiné et deux chaises pour mon mari et pour Tadlaoui qui nous accompagne. À notre approche le pacha se lève, nous souhaite la bienvenue et nous invite à nous asseoir. Une jeune esclave nègre arrive prendre des ordres. Le pacha lui commande le thé et nous lions conversation. Le pacha Hadj Tami El Glaoui est un jeune homme de vingt-huit ans à peine; il a une figure très longue et très étroite, encadrée de longues mêches brunes; son teint est bronzé et l’on retrouve chez lui, comme chez tous les gens de Marrakech, le mélange de la race arabe avec la race noire; il a l’air très intelligent et s’intéresse à notre voyage, nous pose mille questions sur ce que nous faisons à Alger, la manière dont nous vivons, et nous dit qu’en revenant de la Mecque il a vu Alger, mais du bateau avec la longue-vue, car on ne l’a pas laissé débarquer. Il nous montre une longue-vue militaire à prismes achetée récemment et s’inquiète de savoir s’il n’y a pas de modèle plus recent encore et s’il serait possible d’installer chez lui une chambre de veille comme il en a vu à bord des grands navires; son secrétaire s’assied à nos pieds et fait le thé pendant qu’une jeune esclave nue jusqu’à la ceinture, chasse les mouches, absentes du reste, avec une palme verte en un geste rythmé et charmant.

Notre entrevue est très longue; le pacha est d’une amabilité rare et cause beaucoup, ce qui est le signe du plaisir qu’il éprouve à nous recevoir; il cherche les mots qui peuvent nous être agréables, c’est ainsi qu’il nous dit qu’il a mis à notre disposition la maison de son frère aîné Madani el Glaoui pour nous honorer, car c’est la maison de la famille; il aurait pu nous loger dans un Dar-Maghzen, mais il a jugé plus digne de lui et de nous, de nous accorder la jouissance de l’habitation qui est la propriété privée de son frère, le grand vizir; et celà comme gage de la meilleure bienvenue. Puis lorsque nous allons nous retirer, il me demande si j’ai apporté du vaccin avec moi; sur une réponse affirmative, il me demande d’aller le lendemain vacciner le jeune enfant de son frère. Il me dit que dans le harem du grand vizir se trouvent des femmes malades et que je l’obligerais beaucoup en les visitant et en lui disant ce que j’en pense pour qu’il puisse l’écrire à son frère. Naturellement je me mets à sa disposition avec enthousiasme et le lendemain dès huit heures un soldat est chez moi de la part du pacha pour m’accompagner. Je vais d’abord vacciner l’enfant logé avec sa jeune mère dans le palais occupé par le sultan lors de son séjour à Marrakech. Je traverse de merveilleux jardins aux allées ombreuses et odorants, remplis de fleurs et d’oiseaux, et j’arrive au pavillon occupé par la jeune épouse et ses esclaves. La connaissance est vite faite, je suis l’envoyée du pacha et la bienvenue; je vaccine un superbe bébé âgé de quatre mois à peine, puis nous devisons longuement. Combien j’apprécie de savoir parler l’arabe et de ne pas avoir besoin d’interprète; la jeune femme prise de sympathie pour moi, sort dans les jardins, m’y fait faire une longue promenade en me tenant par la taille comme une de ses compagnes; elle me demande des conseils pour son petit enfant: c’est le seul enfant du pacha, aussi elle est la préférée et habite le palais de Marrakech, alors que les autres épouses sont à la montagne et ne reçoivent que de rares visites. Elle est très douée et très jeune et a tout de suite été en confiance avec moi. Elle voudrait me retenir à diner et ne comprend pas que je refuse: Tu n’es pas mon amie, si tu ne romps pas le pain avec moi.

Je lui explique que mon mari m’atttend et que je ne puis le laisser seul dans une ville où nous venons à peine d’arriver et que je dois le rejoindre; elle me voit partir avec peine et me fait promettre de revenir demande à Monseigneur le pacha de te faire rester à Marrakech, je serais si contente si je te savais là pour soigner mon petit garcon.” Cependant je la quitte, accompagnée jusqu’aux portes du Palais par la vieille négresse qui la garde.

Le repas chez l'Amin, l'annonce de la prise du Roghi et quatre jours de soins au harem

Me voici dehors au pied de cette Koutoubia qui date du XIIIe siècle et pas très loin de bab Doukkala, par où nous sommes entrés l’avant-veille dans la capitale sainte.

Il est près de midi, la chaleur est accablante, mais je ne sens pas les ardentes brûlures du soleil, je vis dans un rêve toute éveillée. Le soldat marche devant moi, me faisant le passage au milieu de toute la cohue de la rue. Déjà, je suis connue, j’entends sur ma route le mot de Toubiba prononcé fréquemment et, sans aucune malveillance. Je rejoins mon mari qui s’est occupé, de son côté, toute la matinee à interroger des commerçants, s’est renseigné sur des questions qui l’intéressent. Nous allons déjeuner chez l’Amin où nous faisons un repas exquis, arrosé d’excellent Bordeaux. Notre hôte a mis la table à la française pour nous être agréable. ; nous mangeons avec de très beaux couverts en argent, nous buvons du Bordeaux dans des verres de cristal, et tout celà est pour nous une véritable jouissance. Un chérif de la famille du sultan apprenant que Kabbagg donnait un diner en notre honneur, se fait annoncer lorsque nous venons de nous mettre à table. Il feint de se croire indiscret et de vouloir se retirer; Kabbagg insiste pour qu’il demeure; il s’assied et en se faisant beaucoup prier partage notre repas.

Roghi-Bouhamara-Entz

On lui offre un verre de bordeaux, qu’il accepte avec plaisir et il prononce un toast qui n’est pas sans nous étonner agréablement. “Je lève mon verre, dit-il, et je bois à la santé de Monseigneur le Sultan et à votre santé; ce jour est doublement joyeux pour nous, puisqu’il marque votre venue à Marrakech et la nouvelle de la prise du Roghi. Vive le Sultan et vivent Mme et M. Légey, nos nouveaux amis français.”

(Le Roghi Bou Hamara, ennemi du Sultan Abdel Aziz dès 1902, puis du Sultan Moulay Hafid fut pris le 30 aout, et torturé à mort le 2 septembre)

Nous trinquons tous en l’honneur du Sultan, puis nous prenons le café dans un très beau jardin; je vais saluer les femmes de notre hôte, qui se sont toutes parées pour nous recevoir, et je repars accompagnée par le soldat, pour le Palais de Ba Ahmed, occupé par le harem du Grand Vizir (La Bahia). Là, j’ai fort à faire; le grand eunuque noir me conduit dans le palais, véritable ville où l’on se perd et me présente la Harifa, maîtresse du harem; il lui explique que je suis envoyée par le Pacha pour voir les épouses malades, mais ce n’est ni une, ni deux, ni trois épouses que je vois, c’est le harem tout entier composé de plus de 300 femmes ou esclaves, la plupart mulatresses ou complétement noires; et la couleur à part, il me semble être à une de mes consultations de la Kasbah d’Alger.

Pendant quatre jours, matin et soir, il me faut aller au harem, je prépare des collyres, fabrique des pomades, distribue des cachets de quinine, vaccine des quantités d’enfants d’esclaves et deux petits enfants du Grand-Vizir.

J’explique à la Harifa dont j’aurais vite fait une bonne infirmière, si j’étais là-bas, la manière de soigner les yeux, de panser une plaie.

L'aurevoir aux marrakchis dans l'émotion partagée

Chaque épouse veut individuellement ma visite et m’amène dans son appartement privé; je passe tout mon temps au harem, il ne m’est plus possible de faire autrechose, je suis accaparée et c’est une véritable peine lorsque j’annonce mon départ; je suis devenue indispensable à tout ce monde et chacune me fait mille recommandations: fais dire ceci à Monseigneur le Vizir, n’oublie pas de m’envoyer tel ou tel remède.”

Je suis comblée de gateaux de toutes sortes, confectionnés à mon intention, de fruits que l’on envoie chez moi pour mon voyage et je quitte le Palais laissant derrière moi bien des regrets.

Cette sympathie qui nous entoure est particulièrement remarquable pendant ces jours de fêtes religieuses, où le fanatisme s’exhalte, la ville est en joie, le Roghi est pris, le pouvoir du Sultan parait consolidé, des processions parcourent la ville jusqu’aux mosquées et chez le Pacha l’animation est considérable. Partout, ce sont des chants de victoire, des yous-yous guerriers, des coups de feu tirés en l’air. Nous croisons des hommes bleus de Ma El-Aïnin, qui paraissent plus fanatiques que jamais, aux yeux mêmes des musulmans qui nous guident et nous protègent.

Dans le Harem, j’assiste à une scène inoubliable; un taleb reputé, qui a ses entrées auprès des femmes, est venu leur annoncer solennellement la victoire de Moulay Hafid, et toutes entonnent un hymne guerrier; ma présence ne leur parait pas indiscrète, elles sont toutes assises en cercle, s’accompagnant en claquant des mains, puis lorsque la cérémonie est terminée, le taleb se retire et toutes les femmes viennent à moi et me racontent leur joie comme si j’étais des leurs. Cet accueil dans un semblable moment est pour nous des plus significatifs et nous montre bien de quelle influence jouirait vite une doctoresse française vivant dans le pays. Rien encore n’a été tenté dans cet esprit et les premières femmes qui pénétreront dans les harems y joueront desuite un rôle préponderant.

L’heure n’a-t-elle pas sonnée, d’envoyer au Maroc des femmes de coeur, qui se voueront à cette noble tâche. Nous quittons Marrakech à regret, nous sommes captivés par cette ville. Nos nouveaux amis, bien que ce soit le jour des plus grandes réjouissances en l’honneur du Sultan, tiennent à nous escorter au moment du départ. Ils nous mettent sur la route de Safi; et lorsqu’ils nous disent adieu, ils ne peuvent s’empêcher de manifester une émotion qui nous gagne.

Doctoresse Légey, Alger, janvier 1910

La doctoresse Françoise Légey avait précédé de 6 mois madame Ladreit de Lacharrière, elle reviendra à Marrakech à la fin de l'année 1912 pour s'y établir, y retrouver ses amies marocaines et y poursuivre sa mission médicale. 

Toubiba-Légey-1

La Toubiba créra une maternité gratuite à Marrakech, la première du Maroc, pour les marocaines. Elle étudiera les coutumes et les croyances au travers des contes et en fera deux livres précieux pour connaitre l'ancienne culture des marrakchis. Elle créera une école de "tolbas", sages femmes marocaines, afin qu'elles sachent mieux pratiquer les accouchements et sauver les vies des mères et des enfants. Elle restera à Marrakech jusqu'à la fin de sa vie et les marrakchis reconnaissants donnèrent son nom à une de leurs rues. En 1956, un fassi devenu Gouverneur effaça son nom pour mettre à la place "rue de Tétouan"... 

Toubiba Légey, Photo A. Routier, DR

Certaines personnes peuvent avoir des souvenirs de la Toubiba Légey, qu'elles soient nées avant 1936 ou qu'elles aient conservé des documents. Nous les invitons à partager ces souvenirs afin que la mémoire de la bienfaitrice de Marrakech reste toujours dans le coeur des marrakchis.

Merci à Henriette Entz, d'avoir conservé cette photo de sa tante Françoise Entz-Légey. Henriette Entz sa nièce se maria et devint Madame Routier, certains l'ont connue et se souviennent d'elle et de son enseignement quand elle était institutrice à l'école du Guéliz.

Merci aussi à Alain Routier son petit neveu qui a conservé ces souvenirs. Il parle de la Toubiba dans son livre "Le Trésor de Tonton Brochette Ou Habibis" édité chez Édilivre. On peut se procurer son livre à 19,50 euros ou bien accéder au livre numérique pour 11,70 euros. C'est un livre plein de souvenirs des marrakchis du Guéliz et d'ailleurs. 

Le_Trésor_de_Tonton_Brochettes Ceux qui ont lu ce livre sont invités à en  parler dans les commentaires.